Les hommes viennent de Mars ; les femmes sont mal payées

©Shutterstock

« Le taux d’emploi des femmes a augmenté plus vite et se situe au-dessus de son niveau de 2008, tandis que celui des hommes n’est même pas revenu à son niveau antérieur ». C’est ce qu’a déclaré la Chef économiste de l’OCDE, Mme Catherine Mann, après un point sur les perspectives économiques mondiales fin septembre. Dans un entretien à la BBC, Mme Mann a ajouté : « Les femmes sont moins rémunérées que les hommes et elles sont plus nombreuses à occuper un emploi, il y a donc une pression à la baisse sur la croissance des salaires. »

Cette pression à la baisse s’exerce au sommet de la pyramide des emplois. Selon le rapport de 2016 de l’Organisation internationale du Travail (OIT), Les femmes au travail, la plupart des emplois créés ces 15 dernières années sont des emplois très qualifiés, notamment dans les pays à revenu élevé où les femmes représentent à peine moins de la moitié des cadres, spécialistes et techniciens très bien rémunérés. Pourtant, la salariée moyenne à temps plein continue de gagner près de 15 % de moins que son homologue masculin dans les pays de l’OCDE. Cet écart salarial important persiste malgré une longue liste de prescriptions visant notamment à renforcer la transparence de la rémunération dans les entreprises, à consolider la législation en faveur de l’égalité des salaires, à encourager les filles à étudier dans les filières STIM qui sont généralement plus lucratives, et à soutenir les réformes structurelles au travail comme le congé parental, l’aménagement du temps de travail et les modes de garde abordables.

Dans le rapport Atteindre l’égalité femmes-hommes : Un combat difficile, 17 de 35 pays de l’OCDE ayant répondu à un questionnaire ont indiqué que l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes à travail égal était une question prioritaire. Mais on peut examiner l’écart de salaires entre femmes et hommes sous un autre angle : il ne tiendrait pas tant à la différence de rémunération à travail égal ou similaire, mais à la différence entre « les emplois masculins » et « les emplois féminins », ce que l’on appelle la ségrégation professionnelle.

Les chiffres montrent que les femmes sont attirées par certaines catégories d’emplois, et les hommes, par d’autres. D’après le rapport Atteindre l’égalité femmes-hommes, les femmes sont par exemple surreprésentées dans le secteur des services : 84 % des femmes qui occupent un emploi travaillent dans les services, contre 60,7 % des hommes. Plus particulièrement, plus de 20 % des femmes actives travaillent dans le commerce de gros et de détail, l’hébergement et la restauration, et 17,3 % occupent des emplois peu qualifiés dans le domaine de la santé et de l’aide sociale. Et si, aux États-Unis, la majeure partie des emplois peu qualifiés est désormais occupée par des hommes, c’est l’inverse au Japon et en Europe. Dans l’UE, les femmes exercent en général les métiers de vendeuses, femmes de ménage, secrétaires, auxiliaires de vie et enseignantes aux niveaux préprimaire et primaire. Il est d’ailleurs indiqué dans l’édition 2017 de Regards sur l’éducation de l’OCDE que ces dernières touchent entre 78 % et 85 % du salaire perçu par un travailleur à temps plein ayant le même niveau d’études.

Si l’on inclut davantage de pays en développement dans l’analyse, la situation est à peu près la même. D’après le rapport de l’OIT Les femmes au travail, l’emploi des femmes dans le secteur des services est passé de 41,1 % à 61,5 % depuis 1995. Dans son analyse portant sur 142 pays, l’OIT indique que les femmes sont concentrées dans les deux secteurs les moins rémunérés, à savoir d’une part le travail de bureau, les services et la vente, et d’autre part les « emplois non qualifiés ». Cette dernière catégorie comprend aussi bien la vente de produits dans les lieux publics que le gardiennage de domicile, le ramassage des ordures ou la livraison de produits. Dans les économies développées, la part des femmes dans le premier secteur s’élève à 60 %, et à 50 % dans les emplois non qualifiés. L’ensemble de ces éléments confirme les résultats du rapport Atteindre l’égalité femmes-hommes, à savoir que les secteurs et les emplois majoritairement masculins paient mieux : 11 % de l’écart de salaire mensuel entre les femmes et les hommes est imputable à la ségrégation professionnelle.

Les études et hypothèses sur les raisons pour lesquelles les femmes sont attirées par les emplois peu rémunérateurs donnent lieu à diverses explications, par exemple les stéréotypes : beaucoup pensent encore que l’enseignement est pour les femmes et le bâtiment pour les hommes.

Quelles que soient les raisons et les stratégies imaginées pour venir à bout de cette ségrégation, il est important de reconnaître qu’il existe des « métiers féminins », et que ceux-ci sont souvent plus mal rémunérés que les « métiers masculins ». Le Washington Post cite une analyse réalisée en 2016 par le moteur de recherche d’emplois Glassdoor sur un demi-million de salaires autodéclarés aux États-Unis. Il en ressort que la ségrégation professionnelle explique 54 % de l’écart global de rémunération entre les femmes et les hommes. En effet, d’après le rapport Atteindre l’égalité femmes-hommes : Un combat difficile, certaines professions deviennent moins bien rémunérées au fur et à mesure qu’elles se féminisent. Ce résultat est corroboré par une étude réalisée à partir de données du recensement américain sur la période allant de 1950 à 2000, après prise en compte du niveau d’études et de compétences.

Cette situation rend les femmes particulièrement vulnérables à la pauvreté. Et, s’il faut avancer un argument macroéconomique, les salaires qui sont bloqués au bas de l’échelle fragilisent tout redressement de l’économie, voire l’empêchent. D’où la sonnette d’alarme tirée par Mme Mann dans ses prévisions économiques. La longue liste de prescriptions évoquée plus haut peut être efficace à long terme pour, sinon éliminer, du moins estomper la frontière entre les métiers masculins et les métiers féminins. La société dans son ensemble doit s’opposer aux idées préconçues qui attribuent aux filles et aux garçons – et, plus tard, aux femmes et aux hommes – certaines tâches et pas d’autres. Dans l’intervalle, toutefois, la revalorisation des emplois sous-payés des femmes devrait s’inscrire dans un ensemble de stratégies visant à combler l’écart entre les salaires perçus par les hommes et ceux perçus par les femmes. Cet objectif peut être atteint par le biais d’une revalorisation des salaires, soit en instaurant un salaire minimum, soit en redistribuant la charge fiscale ou les cotisations sociales, soit en augmentant les salaires. Une telle réalisation serait saluée non seulement par les femmes, mais aussi par les hommes.

Références et liens

OCDE (2017), Atteindre l’égalité femmes-hommes : Un combat difficile. Éditions OCDE, Paris.
http://dx.doi.org/10.1787/9789264203426-fr

OIT (2016), Les femmes au travail. Genève, Suisse. http://www.ilo.org/gender/lang--fr/index.htm

Chamberlain, Andrew (2016), « Demystifying the Gender Pay Gap : Evidence from Glassdoor Salary Data », Mill Valley, CA. https://www.glassdoor.com/research/studies/gender-pay-gap/

Asaf Levanon, Paula England, Paul Allison (2009), « Occupational Feminization and Pay : Assessing Causal Dynamics Using 1950 – 2000 U.S. Census Data », Social Forces, volume 88, numéro 2, Oxford University Press. https://doi.org/10.1353/sof.0.0264

OCDE (2017), Regards sur l’éducation 2017 : Les indicateurs de l’OCDE. Éditions OCDE, Paris.
http://dx.doi.org/10.1787/19991495

©L'Observateur de l'OCDE n°312 T4 2017




NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2018