La francophonie ou les langues françaises : une vision du monde

Selon les projections de l'Organisation internationale de la Francophonie, le français, qui compte aujourd’hui 300 millions de locuteurs, va connaître une croissance spectaculaire. Dans un demi-siècle, il serait parlé par 477 à 747 millions de personnes, notamment grâce à l'essor démographique de l’Afrique, qui abrite les deux tiers des francophones. Nous avons demandé à l’un des écrivains francophones les plus traduits au monde de nous parler de la francophonie. Tahar Ben Jelloun l’évoque, de son Maroc natal au Québec et des Antilles à Dakar. Il y voit plus qu’une simple langue : c’est pour lui une vision du monde.

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Akira Mizubayashi est un écrivain japonais (né en 1952) qui a choisi d’écrire en français. Dans son essai « Une langue venue d’ailleurs », il explique ce choix et ses conséquences : « Le jour où je me suis emparé de la langue française, j’ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. Ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine. » Ceci est un bel hommage à la langue française. Il ne parle pas cependant de la francophonie, simplement parce que ce mot, ce concept, cette « chose » manque d’élégance. Moi-même j’utilise très rarement ce terme parce qu’il ne correspond pas à l’étendue entière de ce qu’il est censé couvrir.

On se demande parfois pourquoi les anglophones n’ont pas mis en place une instance nommée « anglophonie ». Parce qu’ils n’en ont pas besoin. Le monde entier s’est mis à parler leur langue. Un anglais utile, certes minimal, rien à voir avec Shakespeare !

La France a dans ses greniers des valises pleines de mots surgis de continents et de pays lointains sinon de son histoire récente où la colonisation sous forme d’occupation du territoire ou de protectorat bienveillant a semé sa langue. La langue française est un arbre, peut-être une forêt ou une prairie, où les couleurs se marient avec des épices qui donnent sens et goût à notre imaginaire. Une forêt où beaucoup d’écrivains du monde entier se sont aventurés pour y donner le meilleur de leur création.

Considérée par Kateb Yacine comme « butin de guerre », la langue française a donné sa substance essentielle dans la poésie. Que ce soit Aimé Césaire, Edouard Glissant, Georges Schehadé, Mohammed Khaïr-Eddine, Tchicaya U Tam'si, Nadia Tuéni ou Andrée Chedid, c’est par la poésie que la langue française se perpétue avec force et beauté. Rien à voir avec les rancœurs, les haines stériles ou le ressentiment. Ces poètes ont d’abord et avant tout enrichi la langue française sans jamais tomber dans l’idéologie ou dans la politique. Ce sont des amants heureux d’une langue dite étrangère et qui est si intime, si nécessaire et fondamentale dans leur processus de création.

Je laisse le mot « francophonie » au champ politique, à l’histoire et à une mémoire parfois douloureuse. Pour les écrivains, je parlerais de littérature dans les langues françaises. Je me souviens un jour à l’Abbaye de Dardenne je discutais avec Alain Robbe-Grillet. Je lui dis « tu es un écrivain francophone ». Il n’a pas aimé. Pourtant est francophone celui qui utilise la langue française. Mais dans l’imaginaire des gens y compris dans celui de Robbe-Grillet, « francophone » est réservé aux métèques, aux écrivains issus de la colonisation. Je lui ai répondu qu’il vaut mieux ne plus chercher à mettre cette étiquette sur le front des écrivains qu’ils soient français de souche ou bien venus d’ailleurs. L’important c’est la littérature et toutes ces questions devraient être laissées aux gendarmes et polices des frontières. Il en a convenu dans un de ses fameux éclats de rire.

J’eus la même discussion avec Michel Tournier au moment où j’ai rejoint l’Académie Goncourt. Nous avons bien ri et nous avons convenu que personne ne parle le francophone. La francophonie n’est pas une langue, mais un esprit, un immense tapis tissé par des mains africaines, belges, québécoises, arabes, berbères, des mains d’Outre-mer etc., et aussi des mains françaises.

J’ai appris le français le matin, l’arabe l’après-midi. J’ai ainsi ouvert les yeux sur deux langues, trois devrais-je dire puisqu’à la maison on parlait en arabe dialectal et non en arabe classique, celui enseigné à l’école. Je voyais le monde en trois dimensions et j’étais fier de passer d’une langue à l’autre. Ce n’est que plus tard quand j’ai commencé à écrire et à publier que certains intellectuels arabophones au Maroc m’ont reproché d’avoir choisi le français plutôt que l’arabe. Très vite, j’ai acquis la certitude que l’important c’est de s’exprimer, qu’importe la langue. Le débat n’eut même pas lieu. Comme Akira Mizubayashi, « ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine » et je ne me suis plus attaché à savoir quelle est ma langue première, celle que je porte en moi et que j’utilise pour rêver, inventer, imaginer et écrire avec une immense liberté.

Le hasard de l’histoire a fait que la France est passée par mon pays. Elle y a laissé des traces importantes, des écoles et un esprit dominé par l’urgence de la culture. Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après l’indépendance du Maroc, la langue française est toujours là, vivante, critiquée, jalousée et défendue. Au Maroc on ne parle pas de francophonie. On parle de « la présence du français », on parle du « parti de la France ». Le Maroc a vocation au bilinguisme ou au trilinguisme (dans les faits, les Marocains citadins parlent l’arabe, certains le berbère, et la plupart le français). L’enseignement du français y a un rôle essentiel à jouer. Le concept de francophonie va d’ailleurs bien au-delà de la langue elle-même : c’est aussi et avant tout une vision du monde, celle de l’ouverture, de l’échange, de la diversité et d’une parité qui n’est, on le sait, jamais définitivement acquise nulle part. L’avenir de l’Afrique, et celui de la francophonie, passeront par les quatre milliards de femmes et de jeunes qui y vivent.

Chaque rentrée littéraire comporte une dizaine de romans écrits en français par des auteurs des quatre coins du monde. On nous raconte des histoires depuis le Liban, le Québec, les Antilles, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, et bien d’autres pays encore, sans oublier l’Afrique subsaharienne, particulièrement prolifique. Toutes ces littératures se fondent dans la langue de Racine comme dans la mer et personne n’y trouve rien à redire. Est-ce la chance de la langue française ? Cette langue aimée, célébrée, parfois joliment trahie est mieux qu’un « butin de guerre », c’est une amitié exigeante et belle. Elle aurait juste besoin d’un peu plus de reconnaissance, de considération. Le grand public l’aime et la célèbre pourtant. L’automne dernier, « Frère d’âme » le roman du sénégalais David Diop a été un immense succès de librairie. En outre, il a obtenu le Goncourt des Lycéens, qui est devenu dans l’Hexagone un prix aussi important que le Goncourt lui-même, et il a séduit bien au-delà, avec, notamment, trois Choix Goncourt à l’étranger : en Chine, au Moyen-Orient (dans 12 pays) et en Espagne.

Les écrivains qui s’expriment en anglais ne posent pas de problème à « l’anglophonie », d’où qu’ils viennent. Discutant avec Salman Rushdie, je lui ai demandé s’il se considérait comme un écrivain anglais ou indien. Sa réponse a été immédiate : « Indien » ! Devant ma surprise, il ajouta : « parce que dans mes romans c’est l’Inde qui écrit ». Jolie pirouette. Quant à Kateb Yacine, il ne fallait surtout pas parler devant lui de « francophonie ». Comme tous les grands poètes, il avait horreur des étiquettes et des tiroirs à casquettes. Laissons la francophonie aux politiques et célébrons les langues françaises, diverses et semblables, curieuses de tout et ouvertes sur le monde. Je pourrais faire la même réponse que celle de Rushdie et dire que je suis un écrivain marocain parce que dans la plupart de mes livres, c’est le Maroc qui écrit. Et ce Maroc est celui de la diversité linguistique et culturelle où la langue française tient un rôle primordial.

Lien

Organisation internationale de la Francophonie : www.francophonie.org


Tahar Ben Jelloun est un romancier, essayiste, poète et peintre franco-marocain. Lauréat du prix Goncourt pour son roman La Nuit sacrée en 1987, il est l’un des écrivains francophones les plus traduits au monde.

©OCDE Observateur, mars 2019

à lire aussi sur: langue française, francophonie, langue



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