Financement des entreprises : les femmes peuvent-elles surmonter la discrimination ?

©David Rooney

Il y a une dizaine d’années, trois chercheurs se sont réunis pour écouter attentivement l’enregistrement d’une réunion de 36 heures, tenue à huis clos, à laquelle participait un groupe d’apporteurs publics suédois de capital-risque, constitué de deux femmes et cinq hommes. Ces apporteurs de capital-risque passaient en revue les argumentaires de 125 personnes sollicitant un financement pour leur entreprise, dont 99 hommes et 26 femmes. 

L’analyse des échanges a porté sur la manière dont les candidates et les candidats étaient décrits par les financeurs, mais les simples chiffres sont éloquents quant au sexisme qui sévit dans l’univers du capital-risque : dans la pile des dossiers rejetés se trouvaient 53 % des candidatures soumises par des femmes et 38 % des candidatures soumises par des hommes. Concernant les dossiers soumis par des femmes et acceptés, 25 % de la somme sollicitée a été octroyée, contre 52 % pour les hommes. 

La discrimination à l’encontre des femmes, réelle ou perçue, n’est que l’un des facteurs qui découragent les femmes de créer une entreprise ou de la développer. D’après une enquête, 4,9 % des femmes dans la zone OCDE essayaient activement de créer une entreprise entre 2012 et 2016, contre 7,4 % des hommes. En outre, dans les pays de l’OCDE, une femme occupée sur dix est une travailleuse indépendante, proportion inférieure presque de moitié à celle des hommes.

La plupart des femmes qui créent leur propre entreprise le font avec moins d’argent que les hommes, et recourent davantage à leur épargne personnelle ou à des prêts d’amis ou de membres de la famille. En réalité, étant donné que beaucoup de femmes créent leur entreprise dans le secteur des services, elles ont généralement moins de bénéfices à réinvestir dans leur société. De surcroît, les femmes ont du mal à se voir accorder des prêts bancaires, des autorisations de découvert et des lignes de crédit, qui constituent l’étape suivante dans la gamme des mécanismes de financement toujours plus sophistiqués auxquels peuvent faire appel les entreprises. Certaines femmes peuvent, par exemple, ne pas avoir d’antécédents en matière d’emprunt, tandis que d’autres peuvent être réticentes à demander un prêt parce qu’elles estiment manquer d’expérience entrepreneuriale. D’autres sont tout simplement confrontées à des préjugés sexistes lors de l’évaluation de leur solvabilité. Dans les pays de l’OCDE, seulement 26 % des femmes estiment qu’elles auraient accès aux capitaux dont elles auraient besoin si elles voulaient créer ou faire croître une entreprise, contre 34 % des hommes. Il est vrai que le tableau de bord de l’OCDE 2018 sur le financement des petites et moyennes entreprises (PME) et des entrepreneurs, paru récemment, montre que la croissance de la valeur des nouveaux prêts aux PME est passée de 2,6 % en 2014-2015 à -5,6 % en 2015-2016 : le climat dans lequel les femmes entrepreneurs s’efforcent d’obtenir un financement bancaire est encore plus âpre que d’habitude.

Quelles mesures prendre ?

L’un des moyens dont disposent les pouvoirs publics pour aider les femmes propriétaires d’entreprises est la garantie de crédit. En France, par exemple, le Fonds de garantie pour la création, la reprise et le développement des entreprises à l’initiative des femmes (FGIF, aujourd’hui Garantie Égalité Femmes) garantit les prêts de femmes entrepreneurs dans la limite de 45 000 EUR. En 2015, il a aidé 2 075 femmes à créer leur entreprise, ce qui a permis la création de 3 095 emplois. De même, les pouvoirs publics peuvent accorder des aides financières à des entreprises dirigées par des femmes. Et ils peuvent aussi préaffecter des marchés publics à des femmes, pour une valeur d’environ 14 % du PIB dans l’UE. À l’heure actuelle, seulement 1 % des marchés publics à travers le monde sont attribués à des entreprises dirigées par des femmes.

S’il est assez difficile de se voir octroyer des prêts bancaires et des lignes de crédit, les obstacles à l’obtention d’autres formes de financement, souvent plus substantielles, sont encore plus redoutables. Ce point constitue un véritable problème, car les entreprises assez petites, qu’elles soient détenues par des hommes ou par des femmes, ne passent pas facilement à l’échelle supérieure et ne franchissent pas le pas vers le commerce international. Si des sources de financement plus diversifiées étaient plus accessibles, elles seraient peut-être plus attractives aux yeux des propriétaires d’entreprise. Selon une enquête menée dans l’UE entre octobre 2016 et mars 2017, seulement 13 % des PME songeaient à un financement par capitaux propres, ce qui n’est pas une bonne nouvelle pour la croissance.

Toutes les femmes entrepreneurs ne souhaitent pas donner plus d’ampleur à leur entreprise, mais pour celles qui aimeraient le faire, des programmes d’appui de plus en plus spécialisés sont à leur disposition. Il existe des formations axées sur la croissance, du mentorat et de l’accompagnement individuel, ou des activités de constitution de réseaux, que ce soit en présentiel ou en ligne. Souvent, tous ces éléments et d’autres, comme le conseil financier et juridique, des ateliers sur des sujets tels que les demandes de prêts, l’argumentaire ou les différentes options de financement, sont physiquement rassemblés en un guichet unique dans des programmes d’incubation, accélérateurs et pôles d’entreprises exclusivement dédiés aux femmes et soutenus par l’État. L’Irlande a pris des mesures supplémentaires pour soutenir les entreprises dirigées par des femmes : le Competitive Start Fund for Female Entrepreneurs investit jusqu’à 50 000 EUR dans les entreprises technologiques ou manufacturières dirigées par des femmes en Irlande, en échange d’une participation au capital dans la limite de 10 %.

La tendance observée dans le domaine du capital-risque est moins positive. Aux États-Unis, on estime qu’en 2014, les entreprises détenues par des femmes ont reçu seulement 15 % des investissements en capital-risque, cette proportion étant tombée à un peu plus de 2 % en 2016. Et l’étude suédoise avec laquelle nous avons commencé montre que non seulement il était accordé aux femmes moins de capital-risque, mais aussi qu’elles en sollicitaient moins. Comme le dit Laurence Méhaignerie, qui a cofondé la société parisienne de capital-risque Citizen Capital en 2008, « je perçois que les femmes entrepreneurs estiment pouvoir faire davantage elles-mêmes et avoir besoin de moins d’argent, ce qui, au bout du compte, peut se traduire par moins de croissance et de réussite ».

Du capital-risque pour les femmes

Si les sociétés classiques de capital-risque n’investissent pas dans les femmes, les fonds gérés par des femmes qui se concentrent sur le financement de start-up détenues par des femmes prennent le relais. Springboard Enterprises, aux États-Unis, en constitue un exemple. Rising Tide Europe, groupe de 93 femmes d’affaires couronnées de succès issues de 25 pays différents, qui a réuni 1 million EUR à investir dans la phase de démarrage d’entreprises européennes détenues par des femmes, en est un autre. Citizen Capital, société spécialisée dans les entreprises sociales cofondée par Mme Méhaignerie, a jusqu’à présent financé deux entreprises de femmes sur neuf, et prévoit de faire davantage.

Selon les résultats d’une expérience menée en 2014 par la Wharton School, la Harvard Business School et la Sloan School of Management du MIT, les hommes qui présentent un argumentaire pour obtenir du capital-risque affichent des résultats 60 % meilleurs que les femmes défendant exactement les mêmes idées (et, qui plus est, les hommes au physique agréable réussissaient encore mieux, de 36 %). Mais si les femmes sont moins performantes que les hommes au niveau des argumentaires classiques, elles font mieux que les hommes dans le domaine du financement participatif en ligne. Les statistiques relatives au financement participatif font apparaître que les femmes obtiennent en moyenne 1,3 fois plus de contributeurs que les hommes, et lèvent en moyenne 10,8 % d’argent en plus. Les plateformes de financement participatif spécifiquement dédiées aux femmes, comme Symbid aux Pays-Bas, qui est au service des femmes entrepreneurs néerlandaises et leur fournit une aide financière et juridique, peuvent encore faire augmenter ces chiffres.

Les PME comptant moins de 250 salariés représentent 70 % des emplois dans les pays de l’OCDE. Ce sont elles qui ont de bonnes idées, des idées novatrices, générant quelque 20 % des brevets de biotechnologie en Europe, par exemple. Les femmes devraient créer davantage de ces entreprises, en particulier dans des domaines tels que la technologie, l’ingénierie ou la finance. Et elles devraient pouvoir faire croître leur entreprise si elles le souhaitent. Toutefois, pour se développer à l’international, étoffer ses effectifs et intégrer de nouvelles technologies, il faut avoir accès à de gros capitaux. Les femmes doivent être convaincues d’assumer cette évolution. Un système d’aide sur mesure et des décisions d’investissement prises en toute conscience des problématiques sexospécifiques rendent l’argumentaire vis-à-vis des femmes entrepreneurs d’autant plus persuasif.

Références et liens

Pour en savoir plus sur la Conférence ministérielle de l’OCDE de 2018 sur les PME (en anglais), voir : www.oecd.org/cfe/smes/ministerial.

Pour en savoir plus sur l’atelier OCDE-INADEM sur les femmes entrepreneurs (en anglais), voir : www.oecd.org/cfe/smes/ministerial/programme/oecd-inadem-workshop-on-women-entrepreneurs.htm.

OCDE/UE (2017), The Missing Entrepreneurs 2017: Policies for Inclusive Entrepreneurship, Éditions OCDE, Paris

Pour lire la Note de politique sur l’entrepreneuriat féminin de l’OCDE, voir : www.oecd.org/cfe/leed/Policy Brief on Women's Entrepreneurship FR.pdf.

OCDE (2018), Panorama de l’entrepreneuriat 2017, Éditions OCDE, Paris.

Malmström, M., J. Johansson et J. Wincent, « Gender Stereotypes and Venture Support Decisions: How Governmental Venture Capitalists Socially Construct Entrepreneurs’ Potential », Entrepeneurship Theory and Practice.

Farber, M., « Exclusive: Only 1% of Female Founders Have Used VC Money to Fund Their Business », Fortune.

« Survey on the Access to Finance of Enterprises in the euro area October 2016 to March 2017 », Banque centrale européenne.

Pour lire « Study: Attractive men fare best in gaining venture capital », voir : http://news.mit.edu/2014/study-says-attractive-men-fare-best-in-gaining-venture-capital

©Observateur de l’OCDE, mars 2018

à lire aussi sur: financement, entreprises



Données économiques

PIB +0.6% T4 2017
Échanges exp +2.7% ; imp +3.0% T4 2017
Inflation annuelle 2,3% avr 2018
Chômage 5.4% mar 2018
Mise à jour: 06 juin 2018

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