Abolissons l’esclavage moderne !

©Serprix

On compte 45,8 millions d’esclaves dans le monde aujourd’hui, d’après l'Indice mondial de l'esclavage de 2016, soit près de quatre fois le nombre total d’Africains vendus aux Amériques au cours des quatre siècles de commerce transatlantique des esclaves. La servitude moderne prend des noms divers, tels que la traite des êtres humains ou le travail obligatoire, confirmant la prophétie du grand abolitionniste Frederick Douglass, lui-même ancien esclave, selon laquelle l’esclavage « prendra encore un autre nom ; et vous et moi et nous tous ferions mieux d’attendre de voir quelle nouvelle forme prendra ce vieux monstre, dans quelle peau ce vieux serpent se présentera ».

Une de ces nouvelles formes est la traite des enfants en Inde. Elle est destinée à satisfaire la demande de services d’aide ménagère de la classe moyenne grandissante en tirant partie de l’offre des collectivités rurales appauvries. Deepti Minch a été vendu à une famille de Delhi. « Ma vie était dure. Je travaillais de six heures du matin à minuit. Je devais préparer les repas, nettoyer la maison, m’occuper des enfants et masser les jambes de mes employeurs avant d’aller au lit. »

Le travail des enfants est une des pires formes de maltraitance. Dans le cas de l’Inde, l’OCDE a travaillé en partenariat avec le prix Nobel Kailash Satyarthi sur diverses questions liées à la protection et au bien-être des enfants. M. Satyarthi et le mouvement populaire qu’il a fondé, Bachpan Bachao Andolan (Mouvement pour sauver l’enfance), ont libéré plus de 84 000 enfants de l’exploitation et élaboré un modèle réussi pour leur éducation et leur réadaptation. Juliane Kippenberg de Human Rights Watch explique que des enfants ont été blessés et tués dans des accidents de mines, empoisonnés par le mercure utilisé pour l’extraction de l’or, et atteints de maladies respiratoires liées à leur exposition à la poussière. Elle salue une autre initiative de l’OCDE visant à élaborer des actions pratiques pour contribuer à identifier, atténuer et prendre en compte les risques de travail des enfants dans les chaînes d’approvisionnement en minerais, par exemple la réalisation d’audits par des tiers indépendants sur les pratiques de diligence des fonderies/affineries.

Le problème est loin de se limiter au secteur minier. Les esclaves modernes peuvent coudre les vêtements que vous portez, cultiver les aliments que vous mangez ou fabriquer les gadgets qui servent à vous divertir et à vous informer. Environ deux millions d’entre eux travaillent pour des États ou des groupes rebelles, et peuvent être piégés par un cercle vicieux dans lequel des milices luttent pour le contrôle de ressources précieuses comme des minerais, tandis que les bénéfices de l’extraction minière financent la poursuite du conflit. Il est du devoir des consommateurs, des dirigeants d’entreprises et des gouvernants de lutter contre ce crime. Et nous disposons des outils nécessaires pour le faire.

Aux États-Unis, la loi Dodd-Frank de 2010 oblige les entreprises publiques à signaler les produits contenant des minerais susceptibles de bénéficier à des groupes armés en République démocratique du Congo. Le gouvernement britannique a reconnu l’ampleur et la gravité du problème en faisant adopter la loi de 2015 sur l’esclavage moderne. La Première ministre Theresa May a créé un groupe de réflexion sur l’esclavage moderne et nommé un Commissaire à la lutte contre l’esclavage. Dans un article promettant que son gouvernement mènerait la lutte pour l’abolition de l’esclavage moderne, la Première ministre souligne les souffrances humaines qui se dissimulent derrière les gros titres : « Les gens subissent des expériences qui sont tout simplement horrifiantes par leur inhumanité. Des personnes vulnérables, ayant parcouru de grandes distances, convaincues que des emplois légaux les attendaient, découvrent qu’elles ont été trompées, sont contraintes à effectuer des travaux forcés, puis enfermées et maltraitées. »

Les législateurs britanniques sont tout à fait conscients de la complexité de la tâche qui les attend, et ont élaboré pour les entreprises un Guide pratique sur la transparence des chaînes d’approvisionnement, dans lequel sont mis en avant les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales. Il y est souligné que, bien que les Principes directeurs de l’OCDE ne soient pas spécifiquement axés sur l’esclavage moderne (même s’il est évoqué dans le Guide sur le devoir de diligence), « ils fournissent des principes et des normes de conduite responsable des entreprises dans des domaines tels que l’emploi et les relations professionnelles ou les droits de l’homme, qui peuvent aider les organisations s’efforçant de faire face à l’esclavage moderne ou de l’empêcher. »

Il est d’autant plus difficile de mettre fin à l’esclavage qu’étant donné la taille et la complexité des chaînes d’approvisionnement, il est malaisé de savoir qui doit garantir le respect des droits sur tous les sites de production. Les travailleurs sont souvent employés par des sous-traitants de premier ou de second rang d’entreprises multinationales dans leur propre pays, et malheureusement, une catastrophe comme l’effondrement en 2013 des usines de vêtements du Rana Plaza, au Bangladesh, peut être nécessaire pour provoquer un changement. Après cette tragédie, l’OCDE a élaboré un Guide sur le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement responsables dans le secteur de l’habillement et de la chaussure. Issu d’un processus multipartite intense, ce guide propose une définition commune du devoir de diligence et de la gestion responsable des chaînes d’approvisionnement dans ce secteur. Un de ses traits les plus marquants est qu’il ne permet pas aux multinationales d’utiliser comme excuse les défaillances des sous-traitants locaux : « Les entreprises doivent […] s’efforcer d’empêcher ou d’atténuer une incidence négative, dans le cas où elles n’y ont pas contribué mais où cette incidence est néanmoins directement liée à leurs activités, à leurs produits ou à leurs services en vertu d’une relation d’affaires. »

Un désastre n’est cependant pas toujours nécessaire pour faire changer les choses. L’OCDE et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont élaboré un guide sur le devoir de diligence dans l’agriculture qui, entre autres, aidera les nouveaux venus dans ce secteur, comme les investisseurs institutionnels, à faire face aux dilemmes d’ordre éthique et à faire respecter les normes internationales de conduite responsable des entreprises, notamment sur les marchés caractérisés par un déficit de gouvernance et une insécurité des droits fonciers. Ainsi, le guide reconnaît qu’indépendamment du cadre juridique dans lequel s’exercent des activités, les peuples autochtones disposent souvent de droits coutumiers ou traditionnels liés à leur relation à la terre, leur culture et leur situation socioéconomique.

Le bénéfice que retireraient les travailleurs d’une amélioration de la situation et les motifs pour lesquels les consommateurs privilégieraient des processus de production éthiques sont évidents. Mais c’est aussi un choix économiquement rationnel. Les données relatives aux résultats des entreprises montrent que celles qui ont une conduite responsable vis-à-vis de leurs salariés, de l’environnement et de la société, sont les plus performantes.

L’esclavage moderne revêt une forte dimension internationale et, pour y mettre fin, nous devons renforcer la coordination et la coopération entre pays. À mesure que de nouveaux pays et secteurs se rallieront à la lutte contre l’esclavage et d’autres formes de maltraitance, il est probable que notre expérience liée aux Principes directeurs à l’intention des entreprises multinationales et au Guide sur le devoir de diligence sera de plus en plus sollicitée. Nous préconisons l’approche inaugurée dans le secteur de l’habillement, où nous collaborons avec les entreprises, les pouvoirs publics, les organisations syndicales et la société civile pour élaborer des stratégies, et nous devons travailler ensemble pour les mettre en œuvre. Nous pouvons tous apprendre les uns des autres et utiliser nos connaissances partagées pour dénoncer l’esclavage et contribuer à son abolition. Comme l’a dit Frederick Douglass : « Il prospère particulièrement lorsqu’il ne suscite aucun froncement de sourcils réprobateur, et qu’aucune voix ne le condamne. »

Initialement publié sur www.oecdinsights.org, le 29 juin 2017.

Références

Voir l’Indice mondial de l’esclavage sur www.globalslaveryindex.org

OCDE (2011), Les principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales, Éditions OCDE, Paris. http://dx.doi.org/10.1787/9789264115439-fr

May, Theresa (2016), « My Government will lead the way in defeating modern slavery », 30 juillet, The Telegraph, Londres, Royaume-Uni.

Nieuwenkamp, Roel (2016), « Can Companies Really Do Well By Doing Good ? The Business Case for Corporate Responsibility », http://oe.cd/275.

©L'Observateur de l'OCDE n°311 T3 2017




Données économiques

PIB +0.6% T4 2017
Échanges exp +2.7% ; imp +3.0% T4 2017
Inflation annuelle 2,3% mar 2018
Chômage 5.4% mar 2018
Mise à jour: 15 mai 2018

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