Révolution novatrice au pays de l’électricité

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De nouveaux modèles commerciaux commencent à agiter la concurrence dans le secteur électrique.

Comme la révolution industrielle avant elle, la révolution numérique chamboule les modèles commerciaux de nombreux marchés, jetant un pavé dans la mare des acteurs historiques au plus grand bénéfice des consommateurs. Dans bien des cas, les marchés ont radicalement changé de visage.

Dans la production d’électricité, cette révolution a bien sûr commencé depuis un certain temps, et la production verte et décentralisée menace d’ores et déjà l’existence de la filière classique. Cependant, la distribution et le marché de détail sont quant à eux restés remarquablement statiques jusqu’à présent. Mais il semble que l’heure du changement ait dorénavant sonné, et divers nouveaux modèles s’affrontent pour mener la danse. Dans un secteur d’importance systémique, à faible productivité mais primordial pour mettre en œuvre l’accord de Paris sur le climat et lutter contre la précarité énergétique, l’innovation est nécessaire, d’autant qu’elle pourrait être l’un des ferments d’une croissance inclusive et durable.

Trois évolutions viennent bousculer le paradigme qui commande les modèles actuels. La première vient de l’économie du partage. Celle-ci permettrait à des consommateurs-producteurs d’échanger de l’énergie de pair à pair (P2P). Une uberisation, à deux grandes différences près. Tout d’abord, ce modèle repose sur l’échange de capacités inemployées (à l’instar d’Airbnb), ce qui accroît sensiblement les capacités pour un coût marginal nul (comparativement, la remise en cause d’une réglementation restrictive développe moins l’offre). En second lieu, l’utilisation de la chaîne de blocs dans les modèles P2P du secteur, comme cela semble possible, pourrait bien redéfinir le modèle d’affaires « collaboratif ». Cette technologie permet en effet de générer des registres d’activité précis et certifiés, qui s’apparentent aux commentaires des internautes sur les plateformes numériques et instaurent un climat de confiance entre l’acheteur et le producteur sur la transaction et l’origine de l’électricité. Une fois la chaîne de blocs opérationnelle (et bon nombre de chaînes de blocs à code source ouvert existent déjà), la plateforme numérique devient passive (voire inutile), ce qui présente accessoirement l’avantage de réduire, voire de supprimer les coûts d’intermédiation. De quoi alléger les factures d’électricité et encourager encore de nouveaux producteurs à entrer sur le marché.

Les consommateurs qui achètent leur électricité auprès de producteurs locaux en P2P n’auront peut-être que rarement, voire jamais besoin du réseau de transport. Ils pourraient donc estimer qu’ils n’ont pas à le subventionner. Il faudra toutefois continuer de financer le réseau de distribution, puisque chaque foyer producteur devra être en mesure de transférer sa capacité inemployée sur un réseau local pour la vendre alentour. Il faut aussi résoudre le problème d’intermittence que connaîtront les acheteurs d’énergie renouvelable produite localement. Les batteries, dont la capacité de stockage continue de croître, peuvent être une solution, mais elles devront peut-être rivaliser avec les « super-réseaux », qui permettent de transporter rapidement l’énergie renouvelable d’un continent à l’autre en cas de besoin.

La deuxième évolution vient des agrégateurs de la demande. Certains pays tentent de réduire les coûts énergétiques en incitant les consommateurs à former des groupes d’achat et obtenir ainsi des réductions grâce à leur pouvoir d’achat collectif. Pour ce faire, ils aident à l’établissement de groupes d’achat à adhésion facultative qui comptent généralement quelques consommateurs déjà sensibles aux prix. Une solution plus prometteuse serait de prévoir une adhésion automatique avec option de retrait, mais les entreprises réellement innovantes vont encore plus loin et proposent des contrats aux termes desquels les clients acceptent une limitation de leur consommation durant les pics de demande. Durant ces épisodes, dont la fréquence augmente à mesure que les sources locales d’energie renouvelable intermittente se multiplient dans l’alimentation du réseau, le gestionnaire recourrait autrement à une production coûteuse, la plupart du temps non renouvelable. Devant ce surcoût, il peut préférer réduire la demande en déclenchant un mécanisme d’ajustement de la demande chez les agrégateurs. Une remise peut être accordée en contrepartie de cette faculté, ce qui rend ce type de contrat intéressant pour les consommateurs et rentable pour l’agrégateur.

Le troisième facteur d’évolution du paradigme vient des entreprises qui cherchent à vendre l’électricité en tant que service (éclairage, par exemple) et non plus comme un produit facturé au kWh. Ces sociétés de services d’électricité facturent un service et s’efforcent de rendre la consommation d’énergie plus efficace afin de réduire les coûts et d’accroître les marges. Elles installent des capteurs et utilisent des algorithmes pour éteindre ou baisser les éclairages selon les besoins, ou pour optimiser la production et la rétention de chaleur. Depuis un temps déjà, ce modèle occupe une place croissante dans l’offre d’électricité aux grandes entreprises, mais l’avènement de l’« internet des objets » lui ouvre les portes des ménages et petites entreprises. Les prestataires peuvent aussi jumeler leurs offres d’électricité avec d’autres services d’utilité publique dans des contrats de « services à l’habitat ».

Au cœur de ce bouleversement du paysage concurrentiel, les autorités de la concurrence et les autorités de réglementation ont un rôle délicat à jouer. Elles doivent militer pour que la réglementation accompagne le changement en supprimant ou modifiant les règles devenues obsolètes, qui faussent le jeu de la concurrence ou protègent les acteurs en place, et en définissant les nouvelles règles à fixer pour faire face aux divers risques posés par les nouveaux modèles commerciaux. Elles doivent faciliter l’innovation en donnant aux entreprises la liberté d’innover, tout en se gardant de sélectionner les gagnants. Elles doivent aussi séparer le bon grain de l’ivraie chez les acteurs historiques en distinguant ceux qui cherchent à innover et rendre leurs tarifs plus compétitifs et ceux qui manœuvrent pour évincer leurs rivaux.

Les interrogations se bousculent donc pour les autorités de la concurrence et de réglementation et les responsables politiques. Ces innovations mèneront-elles à un groupement de services énergétiques nuisible à la concurrence ? Les acteurs en place pratiqueront-ils des prix d’éviction ? Les gestionnaires de réseaux risquent-ils de se livrer à des refus de fournir ? Les acquisitions de nouveaux acteurs innovants sont-elles anticoncurrentielles ? Quels tarifs appliquer pour accéder aux réseaux de distribution et de transport et les utiliser ? Quels sont les droits des consommateurs à un raccordement bidirectionnel au réseau ? Une séparation verticale des gestionnaires de réseaux de distribution est-elle justifiée ? Les mécanismes de prime à la capacité pour les centrales classiques stimuleront-ils ou freineront-ils l’innovation ? Quelles clauses de protection les acheteurs exigeraient-ils dans les contrats avec mécanisme d’ajustement ? Plusieurs sociétés de services d’électricité peuvent-elles accéder au compteur ? Cette évolution favorisera-t-elle l'engagement du consommateur ou la tarification dynamique, ou facilitera-t-elle la transition vers des sources énergétiques vertes ?

En fin de compte, la rupture causée par le changement de paradigme et l’innovation technologique montre la concurrence en action. Bien sûr, cette rupture menace les modèles en place, mais elle est aussi l’occasion, pour les autorités de la concurrence, de promouvoir une meilleure concurrence et de maximiser le bien-être du consommateur à travers leurs mesures d’application des règles et leurs activités de sensibilisation.

Références

Diane Cardwell (2017), « Solar Experiment Lets Neighbors Trade Energy Among Themselves », The New York Times, 13 mars 2017

Matthew Crosby (2014), « Will There Ever Be an Airbnb or Uber for the Electricity Grid? » Green Tech Media, 8 septembre 2014

Voir www.oecd.org/fr/daf/concurrence/radical-innovation-in-the-electricity-sector.htm

©L'Observateur de l'OCDE n°310 T2 2017

à lire aussi sur: énergie, révolution numérique



Données économiques

PIB +0.6% T4 2017
Échanges exp +2.7% ; imp +3.0% T4 2017
Inflation annuelle 2,6% mai 2018
Chômage 5.4% mar 2018
Mise à jour: 06 juillet 2018

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