Mondialisation : uniformiser les règles du jeu

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La baisse du niveau de vie est-elle imputable aux effets de la mondialisation ou à de mauvaises politiques nationales ? Le débat fait rage. Si les deux facteurs jouent certainement un rôle, l’ouverture des échanges n’est pas, en soi, responsable des difficultés souvent associées à la mondialisation (inégalités, évidement des classes moyennes, emploi des travailleurs peu qualifiés dans les économies avancées, etc.). Le problème est que les pays ne présentent pas tous le même degré d’ouverture, et que les entreprises n’exercent pas leurs activités internationales selon des conditions équitables.

Entrée à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, la Chine est rapidement devenue le premier pays exportateur au monde, totalisant 14 % des exportations de marchandises et 18 % de l’activité manufacturière. Ensemble, Hong Kong (Chine), Singapour et la Corée exportent autant que les États-Unis ou l’Allemagne. Les entreprises peuvent aussi rapprocher leur production de leurs marchés étrangers en y établissant des usines. La Chine suit de plus en plus ce modèle ; en 2016, elle a été à l’origine de 11 % des flux liés aux opérations de fusion-acquisition à l’échelle mondiale. En la matière, elle s’est détournée ces dernières années des secteurs pétrolier et gazier, leur préférant des entreprises de haute technologie.

Parallèlement, la part des entreprises publiques dans le classement Fortune Global 500 est passée de 9,8 % en 2005 à 22,8 % en 2014. La plupart d’entre elles sont domiciliées en Asie, et les plus grandes sont des banques chinoises. Les distorsions résultant des subventions et autres avantages octroyés aux entreprises publiques (souvent des financements bon marché accordés par les banques publiques) sont importantes. Cependant, la forte présence de l’État au capital des entreprises des économies émergentes concerne tous les secteurs industriels. Les entreprises publiques des pays émergents ont nettement contribué aux surcapacités actuellement observées dans les secteurs clés des matières premières, de l’énergie et de l’industrie, concourant à la baisse du rendement moyen des fonds propres dans de nombreux secteurs et pays.

La pénétration des marchés par des économies émergentes pousse les entreprises à monter dans la chaîne de valeur, quelle que soit leur position initiale, en les forçant à se restructurer et améliorer leurs technologies pour rester compétitives. Si elles ne profitent pas des économies d’échelle au niveau mondial, elles subiront de toute façon une vive concurrence de la part d’autres entreprises performantes, sur leur marché local ou à l’étranger. Les entreprises dont la productivité augmente le plus vite sont aussi celles qui exploitent leur potentiel de ventes à l’étranger, soit en exportant, soit en établissant sur place des filiales visant à desservir les marchés locaux.

Le succès de ces activités internationales n’a rien de répréhensible – à condition qu’il ne repose pas sur une concurrence déloyale.

Les progrès en termes de potentiel productif peuvent être considérables mais il faut, au départ, des investissements, des innovations et de nouvelles technologies. Les données des entreprises montrent qu’il est vain de tenter de séparer ces trois éléments. Les entreprises à la pointe de l’innovation et de la technologie (vu la croissance de leur productivité) sont souvent des multinationales actives dans les échanges et l’investissement direct étranger – elles achètent et vendent des branches d’activités visant à produire à l’étranger, et à exporter à partir de multiples bases de production dans le monde.

Les perdants dans cette affaire – les travailleurs subissant le chômage partiel, de nouveaux types de contrats de travail et une diminution des salaires – sont les employés d’entreprises dispersées au sein de leur propre secteur. Le problème n’est pas tant que la classe moyenne s’évide, mais que ses rangs se gonflent d’actifs travaillant pour des entreprises moins performantes, contraintes à se restructurer ou à abandonner leurs marchés.

Certaines grandes économies émergentes sont parvenues à extraire des millions d’individus de la pauvreté, et l’avenir à long terme de chaque pays dépend d’un succès durable en la matière. La concurrence est elle aussi salutaire. Comme dans tout sport, il est juste que le meilleur gagne. Mais comme dans tout sport, chaque équipe doit jouer selon les mêmes règles, sinon, l’équité est remise en question. Et si l’équité est remise en question, la viabilité de l’ouverture des échanges et des investissements dans l’économie mondiale est également compromise.

L’ouverture commerciale offre de nouvelles perspectives aux entreprises. Mais il n’existe pas de règles communes de gouvernance concernant les échanges, les investissements internationaux et la concurrence. Dans ce contexte, l’ampleur et le coût des politiques nécessaires à la protection des perdants resteront très lourds, voire hors de portée.

Cette année, la publication de l’OCDE Business and Finance Outlook évoque de nombreuses causes de déséquilibre de l’économie mondiale, notamment : le rôle croissant des entreprises publiques, l’hétérogénéité des réglementations financières, les distorsions dues à certaines pratiques de gestion du compte de capital et des taux de change, les ententes transfrontières qui bénéficient aux entreprises et à leurs actionnaires davantage qu’elles ne font baisser les prix à la consommation, les comportements collusoires dans la banque d’investissement, les entorses à la conduite responsable des entreprises, ainsi que les distorsions des investissements internationaux et la mauvaise allocation des ressources causées par la corruption.

Nous devons améliorer les règles du jeu et renforcer la coopération internationale. Les normes de l’OCDE peuvent contribuer à orienter ce débat et à promouvoir une uniformisation des règles permettant aux bienfaits de la mondialisation d’être partagés par tous. Pour cela, les économies actives sur les marchés mondialisés doivent s’engager, et adopter un ensemble commun de principes transparents, compatibles avec une concurrence, des échanges et des investissements mutuellement avantageux dans de nombreux domaines.

 

Références

Le rapport OECD Business and Finance Outlook est disponible sur : http://oe.cd/BusinessAndFinanceOutlook2017

Le rapport OECD Business and Finance Scoreboard 2017 est disponible sur : www.oecd.org/daf/OECD-Business-and-Finance-Scoreboard.htm

Cet article a été initialement publié sous le titre For globalisation to work for all, you have to level the playing field first, sur http://oecdinsights.org/2017/05/30/for-globalisation-to-work-for-all/, le 30 mai 2017

©L'Observateur de l'OCDE n°310 T2 2017




Données économiques

PIB +0.6% T4 2017
Échanges exp +2.7% ; imp +3.0% T4 2017
Inflation annuelle 2,3% avr 2018
Chômage 5.4% mar 2018
Mise à jour: 06 juin 2018

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