Comment sauver nos démocraties des hackers ?

La première génération née à l’ère d’internet entre déjà dans la vie active, mais le web continue d’entraîner de profonds bouleversements. Le phénomène des « fake news » est l’un des effets secondaires de la transformation numérique, il est donc utile de déterminer ce qu’il a de nouveau, ou non, et d’évaluer la place qu’il occupe dans ce que certains appellent « l’ère de la post-vérité ».

Alors que le virus WannaCry a provoqué récemment d’énormes dommages à travers le monde (qui a ainsi découvert la menace des « rançongiciels »), et que les « fake news » occupent la une des médias, internet semble plus dangereux que jamais. En fait, les dernières élections, américaines notamment, ont mis en lumière de nouvelles dimensions de la relation entre politique et cyberespace, du piratage des emails du Comité national démocrate aux réseaux sociaux où règne la désinformation, signe de l’ingérence possible d’États étrangers. Si l’on ajoute les tweets présidentiels et les affaires liées aux serveurs de messagerie privés, on commence à mesurer l’influence des enjeux numériques sur les campagnes électorales. La routine à l’ère du numérique ?

Si vous vous sentez très perturbé, rassurez-vous : toutes les technologies porteuses de transformations ont eu un impact sur la démocratie, parfois inattendu. L’adoption généralisée du téléphone a permis de faire des progrès décisifs en matière de sondages, mais le téléphone n’a pas débouché sur la démocratie directe et participative qu’avaient imaginée certains visionnaires de l’époque. Certains pensaient que la radio entraînerait l’avènement d’une nouvelle ère de transparence pour les hommes politiques, qui n’oseraient plus mentir directement à leurs concitoyens. Or, la radio a effectivement institué une nouvelle relation directe entre la population et ses représentants, mais sa portée et son caractère immédiat ont aussi été mis à profit par les dictateurs et les démagogues. Avec la télévision, nous pouvons assister en direct aux débats politiques et, dans de nombreux pays, aux débats parlementaires. Pourtant, un extrait sonore de 20 secondes d’un homme politique convaincant peut définir (ou dénaturer) une problématique bien plus efficacement que plusieurs heures de débat parlementaire.

Rien de nouveau ?

La désinformation n’a rien de nouveau : elle existe depuis des millénaires, tout d’abord sous la forme de rumeurs, puis en tant que telle avec l’invention de l’imprimerie. Ses objectifs sont toujours les mêmes : mobiliser l’opinion ou gagner de l’argent (parfois les deux, comme lorsque les attaques menées dans la presse à la fin des années 1890 ont contribué à déclencher la Guerre hispano-américaine). Le premier exemple avéré de « fake news » est une inscription sur un mur de Pompéi, attaquant le candidat à la fonction d’édile Marcus Cerrinius Vatia : « C’est pour Vatia que votent les voleurs ! ». Le Traité sur la tolérance de Voltaire est l’une des premières prises de position contre la désinformation et ses conséquences : il dénonce un drame où rumeurs, mensonges et faux témoignages ont causé la torture et la mort d’un innocent au nom de la justice religieuse.

La désinformation n’est pas un phénomène propre aux nouvelles technologies : on en trouve tous les jours des exemples dans les tabloïds. Selon l’European Journalism Observatory, la presse à sensation est celle qui connaît le plus grand tirage dans la plupart des pays européens, largement devant la presse traditionnelle. Compte tenu de la viralité des informations en ligne, il n’est pas surprenant de constater qu’au cours des trois derniers mois de la campagne présidentielle américaine, les informations fallacieuses les plus reprises sur Facebook ont davantage mobilisé que les articles les plus lus des principaux organes de presse comme The New York Times, le Daily Telegraph, Die Zeit ou d’autres.

En outre, la désinformation peut être une activité (très) lucrative, comme l’ont bien compris, début 2016, des jeunes de Veles en Macédoine. On a en effet pu remonter l’origine de plus d’une centaine de sites contenant de fausses informations pro-Trump à la ville de Veles, qui est devenue l’un des principaux lieux de fabrication des fausses nouvelles inondant les réseaux sociaux pendant la campagne présidentielle américaine. Le Président Obama lui-même s’est émerveillé de ce phénomène, en soulignant qu’un garçon de 18 ans avait réussi à gagner 16 000 USD entre août et novembre, dans un pays où le salaire mensuel moyen s’élève à 371 USD. Dans le cas de Veles, la motivation ne semble pas d’ordre idéologique ou politique, mais bien pécuniaire. Comme le fait remarquer Wired, derrière cette ruée vers l’or se cachent les moteurs publicitaires automatisés qui sont au cœur des modèles économiques des médias sociaux.

Les plateformes de médias sociaux sont trompeuses car elles associent des sources d’informations provenant de sites choisis par les utilisateurs, des publications d’amis et du contenu sponsorisé. Si vous connaissez des sources d’informations dignes de confiance, vous n’aurez pas de mal à déterminer si une information est fiable ou non. En revanche, les personnes qui connaissent mal les médias peuvent peiner à démêler le vrai du faux. Selon une récente étude de l’université de Stanford, en dépit de leur maîtrise des médias sociaux, les jeunes ont une faible capacité à raisonner au sujet des informations trouvées sur internet.

Que se passe-t-il quand les fausses informations proviennent des sources de pouvoir elles-mêmes ? Depuis les temps les plus lointains, démagogues et dictateurs ont recours à des contrevérités auxquelles le pouvoir confère une légitimité, où boucs émissaires, raisonnements incomplets et rejet des faits établis visent à susciter la confiance ou semer la confusion. Lorsque le pouvoir cherche à décrédibiliser les sources d’informations exactes, les critiques ou les voix dissonantes, la démocratie est menacée.

Quelles mesures prendre ? Au bout du compte, la responsabilité revient à ceux qui consomment l’information. Il semble évident qu’il faut donner aux jeunes les moyens de mener une réflexion critique pour déterminer la fiabilité d’une source d’information en ligne. Mais il faut aussi que les plateformes de médias sociaux se dotent de mécanismes permettant d’identifier les fausses informations. Les citoyens doivent être mieux à même d’évaluer les déclarations et les promesses faites par le pouvoir en place ou par ceux qui souhaitent y accéder, tâche ardue face à la complexité des enjeux actuels. Les pays pourraient s’inspirer du CPB néerlandais, un organisme impartial qui évalue les promesses des candidats et contribue à ancrer les campagnes électorales dans la réalité. Les travaux que nous menons, notamment dans les domaines de l’ouverture de l’administration et des données, de la réforme du financement des campagnes et de l’intégrité, visent à renforcer la transparence et la responsabilité.

On a récemment beaucoup parlé de la nécessité d’améliorer la culture économique. Mais aujourd’hui, il serait peut-être crucial de renforcer l’instruction civique. Comme disait Jefferson, un public instruit est indispensable à la bonne marche du gouvernement. Si les citoyens comprennent parfaitement le fonctionnement de leurs gouvernements, de leurs institutions et de leurs systèmes d’équilibre des pouvoirs, ils seront capables de mieux défendre leurs droits et de demander des comptes. Dans un de ses derniers concerts, le groupe de rock U2 projetait le message suivant : « Le pouvoir du peuple est plus fort que les personnes au pouvoir. » Internet continue de jouer un rôle essentiel dans l’autonomisation des individus. Mais nous devons être capables de mieux évaluer la qualité des informations, afin qu’il reste une arme puissante au service de la démocratie dans le monde entier.

Références

Silverman, Craig (2016), « Viral Fake Election News Outperformed Real News on Facebook », Buzzfeed, 16 novembre, consulté le 24 mai 2017, https://www.buzzfeed.com/craigsilverman/viral-fake-election-news-outperformed-real-news-on-facebook?utm_term=.gvyXBX7jZ#.pnqWQW810

Subramanian, Samanth (2017), « Inside the Macedonian Fake-News Complex », Wired, 15 février, consulté le 24 mai 2017, https://www.wired.com/2017/02/veles-macedonia-fake-news/

Stanford History Education Group (2016), « Evaluating Information : The Cornerstone of Civic Online Reasoning », Stanford University, consulté le 24 mai 2017, https://sheg.stanford.edu/upload/V3LessonPlans/Executive%20Summary%2011.21.16.pdf

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Données économiques

PIB +0.6% T3 2017
Échanges exp +4.3% ; imp +4.3% T3 2017
Inflation annuelle 2,3% septembre 2017
Chômage 5.7% septembre 2017
Mise à jour: 14 nov 2017

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