Des villes meilleures : l’importance des cadres nationaux de politique urbaine

Chef de l’Unité Politiques urbaines, Direction de la gouvernance publique et du développement territorial de l’OCDE

Tokyo vu du métro en marche, sans retouche numérique ©Gavin Hellier/Alamy

En 1950, New York et Tokyo étaient les seules agglomérations de la planète à compter plus de 10 millions d’habitants. D’ici 2030, le nombre des mégalopoles devrait dépasser 40, dont sept des dix premières en Asie. Les villes de 2 à 5 millions d’habitants deviennent également plus courantes et seront source, pour les responsables de l’action publique, de défis et d’opportunités.

Notre siècle est celui des métropoles. Aujourd’hui déjà, plus de 50 % de la population mondiale vit dans les villes. Ce chiffre devrait atteindre 85 % d’ici 2100. En 150 ans, la population urbaine sera passée de moins d’un milliard en 1950 à 9 milliards en 2100. Si, en Europe et Amérique du Nord, la plupart des modes d’urbanisation et des formes urbaines sont déjà définies, les pays en développement et émergents disposent d’une occasion unique de façonner l’avenir de leurs villes.

Afin d’atteindre des objectifs mondiaux ambitieux, nous devons associer les villes. Que ce soit pour la réalisation des objectifs de limitation du réchauffement climatique fixés par les Nations Unies ou des 17 Objectifs de développement durable, les villes doivent être au centre de nos efforts. Plus que jamais, nous devons comprendre l’urbanisation et ses conséquences sur les performances économiques, sociales et environnementales. Le Nouveau Programme pour les villes d’Habitat III, adopté en octobre 2016, peut constituer un tournant décisif en définissant la voie à suivre pour les 20 prochaines années.

Les villes influent fortement sur la prospérité et le bien-être de leurs habitants et de ceux des régions rurales. À ce titre, elles doivent constituer une priorité nationale.

Les travailleurs des villes ont une productivité et des salaires plus élevés, un effet qui s’accroît avec la taille de la ville. Avec une stratégie appropriée, les villes peuvent par conséquent contribuer à la croissance de la productivité, même dans les pays moins avancés. Les régions non urbaines, en particulier en périphérie des grandes villes, sont généralement plus prospères et enregistrent une croissance économique supérieure aux régions plus isolées. Les raisons en sont nombreuses, et même les petites villes sont importantes pour les zones rurales, en faisant office de bourgs et de centres de fourniture des services.

Les villes ne fonctionnent pas isolément ; elles font partie d’un système de villes. Les pays de l’OCDE qui comptent de nombreuses grandes villes, comme l’Allemagne, et non une ou deux villes dominantes, affichent en général un PIB par habitant plus élevé. Un grand nombre de zones métropolitaines importantes permet en effet à une partie plus étendue du territoire national de bénéficier de la proximité d’une grande ville. En outre, la présence de plusieurs grandes villes peut contribuer à ce qu’un choc survenant à un endroit précis n’affecte pas gravement les performances nationales. Par ailleurs, en Europe, où les villes sont généralement plus petites, l’interconnexion permet de reproduire une partie de la prime de productivité des grandes villes. À l’ère des métropoles, l’interconnexion des villes est vitale.

Certaines villes ne parviennent toutefois pas à concrétiser ce potentiel de prospérité, d’innovation et de bien-être. Certaines grandes villes de pays de l’OCDE – comme Birmingham ou Detroit – ont des performances inférieures à l’économie nationale. Au cours des douze années qui ont précédé la crise financière mondiale, 15 des régions de l’OCDE les moins performantes en termes de croissance étaient à dominance urbaine.

La question des inégalités urbaines représente également un défi particulier. Les grandes villes se caractérisent souvent par des quartiers d’affaires florissants qui côtoient des poches de chômage très élevé, voire de pauvreté. Les inégalités entre riches et pauvres sont généralement plus élevées dans les grandes villes, et cet écart s’est creusé pendant les dernières décennies. La lutte contre les inégalités doit passer par les villes.

Les politiques doivent à la fois viser à résoudre les problèmes et valoriser le potentiel des villes. Or elles sont trop souvent axées sur un aspect considéré comme particulièrement « problématique » des villes ou des quartiers. Les besoins plus larges des villes sont rarement pris en compte, notamment le rôle qu’elles peuvent jouer dans l’économie nationale (et internationale).

Des cadres d’action appropriés

Les politiques nationales influent profondément sur les villes, et doivent être considérées de plus en plus à travers un « prisme urbain ». Les cadres nationaux de politique urbaine doivent prendre en considération l’éventail plus large des politiques importantes pour les villes, pas uniquement celles regroupées sous l’intitulé « urbanisme ». Compte tenu du grand nombre de ministères dont les attributions influent sur le développement des villes, de nombreux pays ont instauré des comités interministériels afin d’améliorer le dialogue sur les questions urbaines. Ces comités doivent intégrer les transports, le logement, l’économie, les finances et l’environnement.

Les gouvernements nationaux établissent la plupart des règles de base qui régissent les villes. La législation nationale (et, dans certains systèmes fédéraux, des états/provinces) définit généralement les responsabilités, les compétences et — élément essentiel — les sources de revenu des villes. Bien que fondamental, le cadre législatif de base pour les villes est souvent négligé, alors même qu’il influence, voire détermine, les actions des maires et les incitations qui leur sont adressées.

L’antagonisme entre les objectifs des différentes politiques est problématique. Par exemple, dans de nombreux pays de l’OCDE, la fiscalité foncière peut favoriser les maisons individuelles ou les logements occupés par leurs propriétaires plutôt que les logements collectifs ou les locations. Des données concrètes montrent que la préférence pour les logements unifamiliaux favorise un étalement urbain coûteux, alors que privilégier l’accès à la propriété réduit l’efficacité du marché du travail. Ces deux choix ont des répercussions sur les inégalités. En outre, ces régimes fiscaux peuvent nuire à l’efficacité d’autres politiques nationales ou municipales destinées à freiner l’étalement, améliorer l’efficacité du marché du travail et réduire les inégalités.

La fragmentation de l’administration est un autre problème. Qualifié de « mille-feuilles » en France, ce phénomène touche également la zone métropolitaine du grand Chicago, qui ne compte pas moins de 1 700 autorités gouvernementales. Même des zones métropolitaines de taille relativement modeste sont souvent assez fragmentées, ce qui complique l’action publique et lèse la productivité et l’inclusivité car les intérêts d’une minorité sont souvent privilégiés aux dépens du bien commun et des plus faibles. À population égale, une zone métropolitaine qui compte deux fois plus de municipalités gaspille chaque année 6 % de sa productivité économique potentielle, une perte que des institutions comme les autorités métropolitaines peuvent atténuer, en veillant à ce que certaines décisions importantes soient prises dans l’intérêt de la population métropolitaine dans son ensemble. Toutefois, la mise en place de ces institutions transjuridictionnelles peut nécessiter une nouvelle législation ou des incitations et un soutien publics plus vastes.

Les gouvernements nationaux ont un rôle fondamental à jouer en concevant des politiques meilleures pour les villes, à condition de disposer d’un cadre cohérent pour les y aider. Si les villes et les pays ont des besoins différents en fonction de leurs niveaux de développement, structures et préférences, tous doivent au moins analyser l’impact de leurs politiques sur les villes, pas uniquement dans des domaines tels que la planification des infrastructures nationales de transport ou l’environnement, mais également dans des secteurs relevant souvent de la compétence des villes mais dans lesquels les gouvernements nationaux interviennent généralement, comme le logement. Des politiques urbaines nationales cohérentes peuvent aider nos villes, mais également nos pays et notre planète, à devenir prospères, agréables à vivre, inclusifs et durables.

Bibliographie

Habitat III, Unité des politiques 3 (2016), Document d’orientation 3 : Politique urbaine nationale, www.habitat3.org/.

OCDE (2015), The Metropolitan Century : Understanding Urbanisation and its Consequences, Éditions OCDE

OCDE (2014), Perspectives régionales de l’OCDE 2014 : Régions et villes : Les politiques publiques à la rencontre des citoyens, Éditions OCDE,

Examens des politiques urbaines nationales de l’OCDE

©L'Observateur de l'OCDE n°307 T3 2016




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • Bien que la pauvreté relative n'ait cessé de reculer depuis trente ans, il y a beaucoup plus d'inégalités entre les riches et les moins riches. Ana Llena Nozal, OCDE, participe à la discussion sur la question (RFI).
  • Le logement abordable, un defi pour l'Europe : un article du Monde sur la hausse des inégalités liée au renchérissement de l'immobilier.
  • Les besoins en matière de logement sont souvent insatisfaits : un nombre important de personnes dans l'ensemble de l'OCDE sont sans abri et un grand nombre de ménages font face à des coûts de logement qu'ils ne peuvent pas assumer. Une nouvelle base de données a été conçue par l’OCDE pour aider les pays à évaluer l'accès à des logements abordables.

  • Jean-Christophe Dumont - Forum "Migrants, la... par liberation
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2017