Mesurer l’économie à l’ère du numérique

©Serprix

Ces dernières années ont vu la montée en flèche des transactions numériques, notamment sur les plateformes collaboratives où consommateurs et producteurs se côtoient, voire se confondent. Ce phénomène est venu compliquer la mesure du PIB et d’aucuns se demandent s’il n’est pas à l’origine du ralentissement observé de la croissance de la productivité.

Les activités qui font l’objet de transactions entre consommateurs, propres à « l’économie du partage », ne datent pas d’hier. Voilà déjà longtemps que les petites annonces servent à louer sa résidence, à offrir des services de transport ou à revendre des biens d’occasion. Ces activités sont théoriquement incluses dans le PIB et mesurées de différentes manières selon les pays.

Cependant, les méthodes employées jusqu’ici prévoyaient rarement un véritable contrôle, vu l’importance globalement marginale des transactions. La nouveauté tient à l’explosion de leur volume : ainsi, la plateforme de location saisonnière entre particuliers Airbnb affiche désormais une capitalisation boursière proche de celle du groupe hôtelier Hilton. La question n’est pas de savoir si ces transactions sont prises en compte dans le calcul du PIB, mais si les méthodes actuellement utilisées pour les chiffrer, initialement conçues pour de petits volumes et des sommes négligeables, conviennent encore pour mesurer des activités certes identiques, mais d’une ampleur autrement plus importante.

Tout bien considéré, il semble que ce soit largement le cas pour les transactions entre particuliers, qui sont assimilables à l’économie informelle ou souterraine, et pour lesquelles un vaste arsenal de directives a été constitué et appliqué au fil des ans. La situation est en revanche plus floue en ce qui concerne les commissions perçues par les intermédiaires qui exploitent les plateformes collaboratives et qui relèvent également, surtout en cas de paiement transnational des services d’intermédiation. Certes, des informations utiles peuvent être tirées des données fiscales puisque nombre de sociétés comme Airbnb déclarent leurs revenus aux autorités fiscales, en particulier dans les pays qui appliquent la TVA. Mais qu’en est-il sur un plan macroéconomique plus général ?

L’une des critiques principales adressées au PIB concerne son périmètre conceptuel, et plus précisément la manière dont il prend en compte les transactions de biens et de services qui sont, dans les faits, gratuits. Grâce à la généralisation du numérique, les consommateurs ont désormais gratuitement accès à une multitude de cartes, moteurs de recherche, sources d’information, vidéos, services de stockage et applications, auxquels s’ajoutent les réseaux sociaux. Les fournisseurs bénéficient eux aussi de libéralités, notamment sous la forme de systèmes d’exploitation comme Linux. Ces produits et services étant gratuits, leur consommation n’est pas explicitement enregistrée dans le PIB, et ni la consommation des ménages ni les dépenses des entreprises, y compris en capital, ne sont estimées. Le périmètre du PIB n’est-il donc pas trop restrictif ? D’autant que la fourniture gratuite de biens et de services creuse le fossé avec les indicateurs du bien-être et du surplus du consommateur. Ces critiques procèdent en partie d’une conception erronée de ce que le PIB est (un indicateur du revenu généré par la production) et de ce qu’il n’est pas (un indicateur du bien-être). Elles résultent aussi d’une méconnaissance des modèles économiques employés pour financer la fourniture des biens et services gratuits. Beaucoup, voire la plupart, de ces modèles sont financés par la publicité ou par l’acquisition de mégadonnées, ces masses d’informations générées par les internautes concernant leurs habitudes, préférences, etc., et auxquelles les distributeurs attachent tant de valeur. Certains ne sont pas nouveaux : cela fait déjà longtemps que la publicité finance des programmes de télévision et des journaux gratuits. Au moins y a-t-il quelques consommateurs pour débourser en achetant les produits vantés.

En revanche, le financement par les mégadonnées conduit à s’interroger (là encore, ce n’est pas nouveau) sur la dimension conceptuelle du cadre comptable du savoir et, par extension, du capital humain. On peut notamment se demander si, dans le calcul du PIB, les services gratuits devraient faire partie de la production. Le débat continue entre comptables nationaux.

Des consommateurs producteurs

La révolution numérique a brouillé les frontières traditionnelles dans d’autres domaines : par exemple, les ménages n’ont plus à passer par les agences de voyage pour acheter leurs billets d’avion puisqu’ils peuvent désormais le faire eux-mêmes en ligne. Ce déplacement d’activité vers les particuliers (production participative) a-t-il laissé un vide dans le PIB ? Théoriquement non, pas plus que le fait de se préparer à manger ou de faire ses achats : la prise en compte de cette production des ménages en vue de leur propre consommation dans le calcul du PIB y diluerait le rôle des activités de marché, et l’indicateur n’aurait plus aucune utilité dans l’élaboration des politiques macroéconomiques. Ces flux ne sont pas pour autant ignorés des statisticiens, bien au contraire. À l’OCDE et ailleurs, on en estime la taille pour compléter les chiffres du PIB.

Et qu’en est-il des actifs intellectuels produits par les ménages, à l’exemple de Wikipédia et Linux ? Ces biens publics sont financés par les dons (en temps et en argent) d’individus. Bien que les activités les concernant (par exemple, mise à jour d’une page Wikipédia) comportent parfois un élément de production, les services fournis dans ce cadre ne transparaissent absolument pas dans le PIB. Ce type d’actif est considéré comme gratuit puisqu’il en est ainsi de sa production et de son utilisation. Cela tient notamment au fait qu’il s’agit d’une propriété collective non attribuable à une économie donnée. Il n’est cependant pas pour autant dénué de valeur ou d’intérêt pour les usagers ou l’économie. Des travaux ont d’ailleurs été engagés pour en estimer les avantages économiques.

Conséquence du numérique sur les prix

Si tout ce qui précède concerne (essentiellement) la mesure du PIB à prix courants, il importe aussi de comprendre son évolution dans le temps en volume, corrigé de l’inflation. De toute évidence, la généralisation du numérique retentit sur les prix. Airbnb est jugé compétitif, au même titre que des plateformes de covoiturage comme Blablacar. Mais existe-t-il une amélioration de la qualité par rapport aux activités traditionnelles transférées, amélioration qui ne transparaît pas dans les mesures de l’inflation ou de l’évolution des prix ? Plus particulièrement, la production participative fait-elle croître ou décroître la qualité, par exemple, de l’appartement loué ou du déplacement en voiture ?

Internet a eu un effet de démocratisation en rapprochant l’acheteur du producteur et en dirigeant les consommateurs vers des fournisseurs, prestataires et producteurs plus compétitifs, même à l’échelle nationale. Cela réduit, toutes choses étant égales par ailleurs, la consommation enregistrée pour un panier donné de produits, mais les indices de prix classiques ne captent pas nécessairement cet effet de substitution. C’est aussi le cas pour la substitution des points de vente (à supposer bien sûr un niveau de qualité identique) : l’effet des prix sur le volume de la production peut être sous-estimé puisqu’une partie des achats se fait en ligne ou directement auprès de grossistes. Le passage au numérique n’a donc fait qu’exacerber des problèmes anciens, liés à la mesure de l’évolution des prix ou à la zone grise séparant prix et qualité. Néanmoins, la situation progresse, notamment grâce au guide méthodologique Eurostat-OCDE sur l’établissement des indices des prix de la production dans les services (IPPS, 2014), qui explique comment procéder pour mesurer les prix d’un éventail de services.

Le procès fait au cadre conceptuel du PIB semble résulter d’un malentendu sur la définition de l’indicateur. Toujours est-il que les activités liées au numérique restent difficiles à chiffrer, notamment en matière de prix. Paradoxalement, la solution passe peut-être par les nouveaux intermédiaires numériques, qui peuvent donner accès à des données sur des transactions auparavant non déclarées et invisibles. Des travaux ont été engagés, notamment sous les auspices du G20 et des Groupes de travail de l’OCDE sur les comptes nationaux et les échanges de biens et de services, pour remédier à cette situation et mesurer les répercussions potentielles du numérique sur les indicateurs de la croissance économique.

Références

Ahmad, Nadim et Paul Schreyer (2016), Measuring GDP in a digitalised economy, Éditions OCDE

Lequiller, François (2004-2005), « Pour ou contre le PIB ? », Observateur de l’OCDE n° 246-247, décembre 2004-janvier 2005

Pour les exemples britannique et irlandais de régime fiscal des locations, voir https://www.gov.uk/rent-room-in-your-home/the-rent-a-room-scheme et http://www.revenue.ie/en/tax/it/rental-income.html

©L'Observateur de l'OCDE n°307 T3 2016




Données économiques

PIB +0,43% T1 2017
Échanges exp +3,0% ; imp +4,0% T1 2017
Inflation annuelle 2,4% avril 2017
Chômage 6,008% mars 2017
Mise à jour: 22 juin 2017

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • Bien que la pauvreté relative n'ait cessé de reculer depuis trente ans, il y a beaucoup plus d'inégalités entre les riches et les moins riches. Ana Llena Nozal, OCDE, participe à la discussion sur la question (RFI).
  • Le logement abordable, un defi pour l'Europe : un article du Monde sur la hausse des inégalités liée au renchérissement de l'immobilier.
  • Les besoins en matière de logement sont souvent insatisfaits : un nombre important de personnes dans l'ensemble de l'OCDE sont sans abri et un grand nombre de ménages font face à des coûts de logement qu'ils ne peuvent pas assumer. Une nouvelle base de données a été conçue par l’OCDE pour aider les pays à évaluer l'accès à des logements abordables.

  • Jean-Christophe Dumont - Forum "Migrants, la... par liberation
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2017