Assainir l’air en Afrique

L'Observateur de l'OCDE

©Peter Treanor/Alamy Stock Photo

La pollution atmosphérique dans les villes africaines est un problème sanitaire et environnemental majeur qui doit être mis au centre des politiques urbaines. On respire mal à Onitsha, grand port fluvial du Nigeria. L’air est chargé de gaz d’échappement. Les vieux navires sur le fleuve Niger crachent de la fumée. Les décharges publiques qui brûlent à côté des marchés tentaculaires épaississent l’air. Ajoutez à cela les générateurs diesel et les foyers à ciel ouvert, au bois, au fioul ou au charbon, et cette ville devient le premier producteur au monde de particules fines (PM10). Lorsque ces minuscules polluants sont inhalés, ils provoquent des dégâts mortels : cancer du poumon, accidents vasculaires, maladies cardiaques et asthme chronique et aigu.

Selon la base de données de l’OMS sur la pollution atmosphérique mondiale (mai 2016), Onitsha est la ville qui a la plus forte concentration de PM10 au monde, soit 30 fois le niveau recommandé par l’OMS. Elle n’est pas la seule ville nigériane citée parmi les 20 principaux pollueurs de l’air, la liste inclut aussi Kaduna, Aba et Umuahia.

La situation est particulièrement grave au Nigeria, mais l’ensemble du continent africain doit faire face à une augmentation alarmante des décès prématurés dus à la pollution atmosphérique. Selon l’étude Global Burden of Disease Study 2013 (IHME, 2015), près de 250 000 décès survenus en 2013 sont imputables à la pollution atmosphérique par les particules dues à l’industrie, à la production d’électricité et aux transports routiers. La pollution de l’air intérieur, principalement provoquée par des fourneaux inefficaces utilisés pour cuisiner, a contribué aux pathologies ayant provoqué le décès prématuré de plus de 450 000 personnes cette même année.

La pollution atmosphérique intérieure et extérieure n’est pas le seul facteur de risque environnemental à l’origine des décès prématurés. La sous-alimentation infantile, de mauvais systèmes d’assainissement et l’eau insalubre tuent également. Bien que ces trois facteurs aient reculé depuis les dernières mesures de l’IHME en 1990, ils n’ont en aucun cas été vaincus : en 2013, ils ont respectivement causé le décès de 400 000, 550 000 et 275 000 personnes.

L’Afrique doit mener une guerre sur plusieurs fronts contre ces facteurs de risque pour la santé, et elle doit le faire vite. Selon Climate Change News, l’Afrique compte 16 % de la population mondiale totale et 3 % seulement des véhicules à moteur, mais le transport routier y cause 50 % des décès prématurés imputables à la pollution atmosphérique. Hors certaines exceptions, le taux d’industrialisation y a été plutôt lent, voire est devenu négatif dans certains pays. Malgré cela, entre 1990 et 2013, les décès dus à la pollution extérieure et intérieure ont augmenté respectivement de 36 % (250 000 personnes) et de 18 % (plus de 450 000 personnes). L’Afrique devrait compter pour la moitié de la croissance démographique mondiale au cours des 30 prochaines années. Si des mesures ne sont pas prises aujourd’hui, ces chiffres vont exploser.

Bien que l’OMS ait désigné Onitsha comme la ville la plus polluée, les données la concernant posaient un problème : la ville n’a qu’une seule station de surveillance, ce qui nuit à la fiabilité statistique de l’information. Pour lutter contre la pollution atmosphérique, les villes africaines doivent disposer de stations de surveillance au sol collectant des données sur différentes émissions sur de longues périodes et diverses sources.

Avec un inventaire détaillé des émissions, les décideurs pourront commencer à étudier les mesures à prendre. Les dispositions prises avec succès dans les économies avancées peuvent leur donner des idées. Pour améliorer la prise de décision, il faut quantifier le coût de la pollution atmosphérique et des différentes solutions possibles. Actuellement, le coût des décès dus à la pollution atmosphérique en Afrique s’élève à environ 450 milliards USD.

L’analyse coût-avantage peut être appliquée à différentes propositions en partant de la somme que l’on est prêt à verser pour réduire le risque de décès prématurés, appelée valeur statistique de la vie (VSV). À l’issue d’enquêtes multiples, l’OCDE a estimé en 2012 que les gens étaient prêts à payer 30 dollars pour voir le risque annuel de décès dus à la pollution atmosphérique passer de 3 pour 100 000 à 2 pour 100 000. Cela établit la base de calcul de la VSV à 3 millions USD pour 100 000 personnes dans chaque pays. C’est un outil important pour déterminer quelles politiques donnent les meilleurs résultats par rapport aux sommes engagées.

Parmi les mesures de lutte contre la pollution atmosphérique, la réforme des subventions en faveur des combustibles peut être sérieusement envisagée en Afrique. Une étude du FMI et de l’OCDE en 2015 montre que la suppression des subventions à l’énergie dans les pays d’Afrique subsaharienne permettrait de réduire de plus de 50 % le nombre de décès dus à la pollution atmosphérique. En Afrique du Nord, la suppression des subventions aux produits pétroliers le ferait baisser d’environ 80 %.

Réduire les émissions de gaz d’échappement, en particulier en Afrique du Nord où les encombrements augmentent, aurait des effets bénéfiques immédiats sur la santé et contribuerait à la lutte contre le changement climatique. Le Nigeria et l’Afrique du Sud ont imposé des normes d’émission à peu près équivalentes à celles adoptées en Europe en 1996. Mais pour obtenir des résultats, trois conditions doivent être réunies : combustibles moins polluants, véhicules économes en carburant et capacités de contrôle renforcées. D’importants investissements sont nécessaires pour moderniser les raffineries afin de retirer le soufre des combustibles. Les vieux véhicules bon marché importés des pays développés doivent disparaître peu à peu − les pouvoirs publics pourraient imposer des tarifs douaniers sur les importations de véhicules d’occasion ou les interdire. Les gouvernements doivent avoir les moyens de faire respecter les normes d’émission, qu’il s’agisse de véhicules individuels, d’installations industrielles ou de centrales électriques.

Les biocarburants utilisés par les ménages sont une autre cible, en particulier en Afrique subsaharienne. Dans cette région, les bougies et les lampes à kérosène sont souvent les uniques sources de lumière. Lorsqu’ils brûlent, le charbon, les bougies et le kérosène émettent des particules (PM2,5). Certaines initiatives visent à remplacer les bougies et les lampes à kérosène par des lampes solaires propres, mais il faudrait que l’usage de celles-ci soit plus répandu. Favoriser l’utilisation de carburants plus efficients pour la cuisson et le chauffage permettrait de réduire les émissions de particules, comme le montrent les projets au Niger décrits dans ce magazine. Le Sénégal, le Cameroun et le Ghana ont ainsi soutenu le passage de l’utilisation de la biomasse à celle du gaz liquéfié. Le Kenya a adopté une loi selon laquelle les nouveaux bâtiments doivent être équipés de chauffe-eau solaires.

L’Afrique s’urbanise, c’est donc le moment d’intégrer la lutte contre la pollution atmosphérique dans des plans d’urbanisme bien conçus. Organiser la collecte des ordures pour réduire le brûlage des déchets, investir dans les transports publics, raccorder les maisons au réseau de gaz naturel, remplacer les fourneaux polluants, améliorer le réseau électrique et éliminer les générateurs au diesel : il est possible d’assainir l’air dans les villes africaines. Cela nécessite une planification et une budgétisation judicieuses, une forte coopération entre les parties prenantes et les investisseurs, et de la volonté politique. 

Références

Godson Rowland, Ana (2011), « Air Pollution in the Niger Delta Area : Scope, Challenges and Remedies », chapitre en libre accès sur www.intechopen.com, DOI : 10.5772/16817

« Une cuisine salutaire » in L’Observateur de l’OCDE No 284, T1 2011

Institute for Health Metrics and Evaluation (2013), Global Burden of Disease Study 2013 (GBD 2013), IHME : University of Washington, http://vizhub.healthdata.org/gbd-compare/

AIE (2016), World Energy Outlook Special Report

OCDE et al. (2016), Perspectives économiques en Afrique 2016

Organisation mondiale de la santé (2016), Global Urban Ambient Air Pollution Database

Roy, Rana (2016), « The Cost of Air Pollution in Africa », OECD Development Centre Working Paper for African Economic Outlook 2016

Smart-Abbey, Nii Akrofi, « Nigeria’s Onitsha, the city with worst air quality globally », Africanews, 18 mai 2016

Vidal, John and Dehghan, Saeed Kamali, « Which are the world’s two most polluted cities – and why ? », The Guardian, 12 mai 2016

Yeo, Sophie (2014), « Africa adopts sustainable transport plan », voir www. ClimateChangeNews.com, 30 octobre

©L'Observateur de l'OCDE n°307 T3 2016




Données économiques

PIB +0.6% T3 2017
Échanges exp +4.3% ; imp +4.3% T3 2017
Inflation annuelle 2,3% septembre 2017
Chômage 5.7% septembre 2017
Mise à jour: 14 nov 2017

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