Sur l’ouverture d’internet

Directeur scientifique de l’APNIC*

©David Rooney

Vous avez probablement déjà entendu parler de « l’internet ouvert ». Le terme est évocateur des nombreux bienfaits de « l’ouverture » dans différents contextes, et donne une impression positive. L’employer revient donc déjà à en faire l’éloge, en quelque sorte. Mais est-ce vraiment le cas et, le cas échéant, pourquoi ?

On peut considérer qu’internet est « ouvert » car il repose sur des standards libres et publics, accessibles et exploitables par tout le monde. Il y a là une rupture radicale avec les normes technologiques « propriétaires » fermées qui étaient la règle il y a quelques décennies, par exemple dans le domaine des ordinateurs centraux. Aujourd’hui, les nouveaux acteurs peuvent lancer des biens et services sans s’inquiéter d’éventuels problèmes de compatibilité avec l’infrastructure existante d’internet. En ce sens, internet n’est pas fermé à de nouveaux investissements dans la fourniture de biens et services, et les obstacles à l’entrée sont réduits au minimum.

Internet est aussi « ouvert » en ce qu’il accepte toutes les formes de trafic et traite tous les flux de données à peu près de la même façon. Parfois désigné par le terme « neutralité du net », ce principe d’ouverture veut que les consommateurs puissent choisir librement les applications et services qu’ils utilisent, et décider seuls des contenus licites qu’ils consultent, créent ou partagent avec d’autres. Cette ouverture favorise la concurrence, l’investissement et l’innovation.

L’internet ouvert permet aussi à chacun, partout, de lancer facilement des applications et des services novateurs qui changent notre façon de communiquer, de participer, de créer et de mener des activités économiques. Celui qui imagine un nouvel outil de communication original n’a d’autorisation à demander à personne pour le partager avec le reste de l’humanité.

Mais cette ouverture est extrêmement fragile, et a des limites très concrètes qui obligent à tempérer le tableau idyllique et quelque peu utopique que nous venons de brosser. Tout d’abord, les technologies sous-jacentes sont librement accessibles, mais cela ne signifie pas qu’elles sont librement utilisables. Internet repose sur des strates de technologies intelligentes qui ne sont en aucun cas libres de droits de propriété intellectuelle. De plus, les équipements de transmission et de commutation sur lesquels il repose ne sont pas infinis : aussi, lorsque la somme des demandes d’accès dépasse la capacité disponible, un fournisseur de services peut choisir de dégrader de façon sélective certains services pour préserver l’intégrité des flux les plus essentiels ou les plus lucratifs pour lui. De plus en plus, nous sacrifions des domaines d’innovation potentiels dans les modèles de communications pour concentrer nos efforts sur le maintien d’un cercle restreint de modèles de services.

Actuellement, les moyens de communication sur internet restent cantonnés à un modèle de transactions « client/serveur » classique qui se limite au web. Différents logiciels médiateurs ajoutés se chargent souvent de bloquer d’autres formes d’interaction, comme les services de pair à pair. Le plus gros problème auquel se heurte aujourd’hui l’innovation ouverte sur internet est peut-être le succès et l’omniprésence de celui-ci. Les fournisseurs en place peuvent réaliser des économies d’échelle inaccessibles aux autres acteurs, et occuper ainsi une position dominante sur le marché. Du fait de l’inertie de la base installée, la plupart des formes d’innovation qui sortent des sentiers battus n’atteignent pas la masse critique nécessaire pour leur assurer un avenir. Et plus la base installée est large, plus ce seuil d’acceptation des innovations est élevé.

Il existe aussi des tensions en ce qui concerne la vie privée et la sécurité. Un internet ouvert doit-il valider le choix d’un utilisateur d’employer, dans toute la mesure des moyens techniques aujourd’hui disponibles, des outils, services et appareils qui protègent sa vie privée ? Ou bien faut-il l’empêcher de dissimuler totalement ce qu’il fait au nom de l’impératif de protection de la collectivité ? Doit-on tolérer un internet ouvert de plus en plus toxique, qui expose chacun d’entre nous à de multiples formes d’attaques et de pièges ? Comment s’assurer que les millions d’appareils connectés à internet par les particuliers, les entreprises et les administrations ne pourront pas être piratés et mis au service d’une attaque aux conséquences catastrophiques ?

Aucune de ces questions n’a de réponse claire. Pourtant, il est urgent que les pouvoirs publics s’y attellent. Derrière le vernis des technologies de pointe, internet n’est jamais qu’une déclinaison parmi d’autres de l’espace public de communication. Et peu importe que les différents investissements qui le ciblent soient financés par des capitaux publics ou privés, l’espace de travail et de jeu qu’il nous procure est toujours un espace public. Autrement dit, si les forces du marché ont une grande influence sur les discussions quotidiennes à propos d’internet, les pouvoirs publics doivent faire entendre avec force leur voix dans le débat à plus long terme pour défendre les valeurs de la collectivité. Il nous incombe à tous de veiller à ce que l’internet ouvert demeure au service de chacun et conserve les qualités essentielles – universalité, accessibilité, sécurité et utilité – que l’on est en droit d’attendre de tout espace commun public.

En tant qu’organisation publique internationale qui œuvre en faveur de « politiques meilleures pour une vie meilleure », l’OCDE doit aujourd’hui apporter sa contribution au débat en cours sur ce que recouvre un internet à la fois « ouvert » et responsable.

L’APNIC est l’Asia Pacific Network Information Centre, voir www.apnic.net

©L'Observateur de l'OCDE n°307 T3 2016




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