Emplois et compétences dans l’économie numérique

Direction de la science, de la technologie et de l’innovation de l’OCDE

Pepper, le robot humanoïde, au Forum de l’OCDE 2016

Pour beaucoup de travailleurs, l’expression « technologies numériques » évoque une image consternante : celle d’un robot humanoïde assis à leur bureau, faisant leur travail ! C’est cette même crainte que ressentaient les cochers face à l’essor de la voiture dans les années 1920. À juste titre : l’automobile a effectivement remplacé la calèche. Toutefois, leurs enfants et petits-enfants ont pu exercer de nouveaux métiers souvent mieux rémunérés parmi la multitude d’activités créées grâce à la voiture : construction et réparation automobile, représentation commerciale, livraison à domicile, tourisme de masse, construction de routes, industrie pétrolière…

En 1920, il était difficile de prédire les métiers du futur. C’est encore valable aujourd’hui, même si certaines prévisions sur l’emploi peu réjouissantes, comme celles de Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, tendent à l’ignorer. Néanmoins, l’histoire économique montre qu’après une période de rupture causée par les nouvelles technologies, une économie parvient généralement à créer suffisamment d’emplois pour sa population active. Si la demande de main-d’œuvre diminue dans certains secteurs, elle augmente en effet dans d’autres, et de nouveaux secteurs émergent. Qu’en sera-t-il pour l’économie numérique ?

Les technologies numériques devraient permettre de produire plus de biens et services avec moins de main-d’œuvre, exposant inévitablement certains travailleurs au chômage ou à une baisse des salaires. Cependant, l’accroissement de la productivité est aussi synonyme de baisse des prix et de nouveaux produits, et génère une hausse de la demande finale et de l’emploi, voire des salaires, ce qui compense la rupture initiale.

La difficulté, pour les travailleurs et les politiques publiques, tient au fait que les technologies numériques permettent d’économiser rapidement de la main-d’œuvre alors que les nouvelles possibilités d’emploi apparaissent progressivement. La création de nouveaux marchés, le transfert d’actifs d’un secteur à un autre, l’acquisition d’un savoir-faire et le développement de nouvelles compétences relèvent d’un long processus. L’OCDE a montré récemment que l’investissement dans les TIC ces vingt dernières années avait eu des répercussions négatives sur l’emploi sur certaines périodes, mais que ces effets disparaissaient avec le temps.

Pour accélérer la création d’emplois dans l’économie numérique, il est primordial d’investir dans les données et l’infrastructure numérique. Or, la part du PIB investie dans les TIC décline en valeur réelle depuis 2001 dans beaucoup de pays de l’OCDE. Il reste également des progrès à faire dans l’adoption des technologies numériques de pointe par les entreprises. Beaucoup disposent d’une connexion haut débit et d’un site web, mais rares sont celles qui utilisent des applications de TIC avancées comme les progiciels de gestion intégrée, le commerce électronique, l’informatique en nuage ou l’identification radio.

En outre, les nouveaux métiers issus des technologies numériques exigent des compétences différentes. Certaines sont techniques (développement logiciel, gestion du contenu web), mais d’autres n’ont aucun lien avec la technologie. Par exemple, la multiplication des échanges numériques dans les entreprises implique une planification plus efficace, des réponses plus rapides, une coopération renforcée et un meilleur leadership. Le marketing et la vente via les réseaux sociaux nécessitent d’autres compétences que celles requises pour la vente en contact direct avec le client.

En bref, les technologies numériques transforment les modèles économiques et l’organisation des entreprises, et mettent l’accent sur les compétences non techniques comme le traitement de l’information, l’autonomie, la résolution de problèmes ou la communication. Or, il semble que ces compétences fassent souvent défaut à l’heure du numérique : d’après les estimations de l’OCDE, moins de 40 % des utilisateurs quotidiens de logiciels au travail possèdent les compétences nécessaires pour en faire un usage optimal.

Les individus possédant ces compétences sont avantagés, au risque d’accentuer les inégalités. Certains affirment que les technologies numériques ont accru la demande de main-d’œuvre très ou peu qualifiée, au détriment de la main-d’œuvre moyennement qualifiée. L’influence des technologies numériques sur cette polarisation des emplois et des salaires reste à déterminer. L’OCDE a ainsi constaté que la polarisation des emplois causée par l’investissement dans les TIC après 2007 n’était que temporaire.

Les effets des technologies numériques dépassent le cadre de l’emploi et des compétences, et modifient profondément l’organisation du travail : les entreprises peuvent segmenter autrement les tâches et avoir davantage recours à la main-d’œuvre temporaire. Grâce à des plateformes électroniques innovantes, de nouveaux intermédiaires mettent en relation des prestataires et des consommateurs souvent éloignés géographiquement, et transforment ainsi des emplois à temps plein et à long terme en un flux irrégulier de tâches « à la demande ». Cette tendance altère progressivement la relation traditionnelle entre salarié et employeur, avec des implications considérables pour la politique du marché du travail et le dialogue social.

Les services numériques en ligne permettent de faire coïncider l’offre et la demande entre différents pays et dans un plus grand nombre de domaines, qu’il s’agisse de tâches peu qualifiées comme la saisie de données ou le soutien administratif, ou au contraire hautement qualifiées comme la programmation, le conseil juridique ou le conseil d’entreprise.

Pour les travailleurs, une plus grande souplesse dans le temps de travail peut entraîner plus de précarité de l’emploi et de volatilité des revenus, et un accès restreint à la protection sociale et à la formation. Les entreprises, qui bénéficient d’une baisse du coût de la main-d’œuvre et d’un accès à un vivier international de travailleurs virtuels, risquent de voir s’éroder leur capital humain.

C’est pourquoi il faut, en collaboration avec les partenaires sociaux, suivre les nouvelles tendances du marché du travail et étudier comment développer des programmes et filets de sécurité à l’appui de la croissance inclusive et de la qualité des emplois dans l’économie numérique.

Il faut penser l’action publique de manière à relever les défis posés par l’économie numérique et à rassurer le public quant aux changements qu’elle provoque. La promotion de l’investissement dans les TIC stimulera l’innovation, la productivité et l’emploi. Le renforcement de la concurrence sur les marchés, la création de conditions favorables à l’entrepreneuriat, l’aide au développement de nouveaux biens et services grâce aux TIC, et la formation aux compétences requises favoriseront la croissance de nouveaux marchés et renforceront la confiance du public. L’accompagnement des travailleurs dans leur transition vers de nouveaux emplois facilitera leur adaptation et réduira les coûts sociaux. Dans l’économie numérique d’aujourd’hui, les politiques actives du marché du travail, l’aide au revenu, la formation continue et la réactivité des systèmes éducatifs sont plus importantes que jamais.

Références

Autor, David et Dorn, David (2013), « The Growth of Low-Skill Service Jobs and the Polarization of the U.S. Labor Market », American Economic Review, 103 (5), 1533-1597.

Frey, Carl Benedikt et Osborne, Michael A. (2013), The Future of Employment : How Susceptible are Jobs to Computerisation?, Oxford Martin School.

OCDE (2016a), « Nouveaux marchés et nouveaux emplois », rapport de référence de la Réunion ministérielle de l’OCDE sur l’économie numérique, 21-23 juin 2016, Cancún (Mexique).

OCDE (2016b), « Quelles compétences pour un monde numérique ? », rapport de référence de la Réunion ministérielle de l’OCDE sur l’économie numérique, 21-23 juin 2016, Cancún (Mexique).

©L'Observateur de l'OCDE n°307 T3 2016




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