Les robots, ennemis des travailleurs ?

Pour une économie numérique ouverte, équitable et inclusive
Conseiller politique, Commission syndicale consultative auprès de l'OCDE (TUAC)

Un affrontement entre robots et travailleurs est peu probable. Les technologies de rupture peuvent au contraire rendre les travailleurs plus efficients sans les remplacer et faire progresser les bénéfices des entreprises tout en maintenant ou en augmentant leurs effectifs.

L’innovation de rupture peut nuire à l’emploi et aux conditions de travail si elle n’est pas bien gérée et régulée. Aujourd’hui, l’économie numérique et les transformations qu’elle suscite gagnent rapidement l’ensemble des secteurs. Elle est porteuse d’opportunités d’amélioration de la productivité et du bien-être, mais aussi de risques pour certains profils d’emploi, à commencer par ceux impliquant des tâches lourdes et répétitives. Elle peut aussi altérer les conditions de travail, comme le montre la florissante économie des plateformes.

Un affrontement entre robots et travailleurs est toutefois improbable. Au contraire, il n’y a rien d’irréaliste à envisager un processus technologique de rupture comme une occasion de rendre les processus plus efficients sans remplacer les travailleurs et d’augmenter les bénéfices d’une entreprise en maintenant ou en augmentant ses effectifs. Ainsi, l’évolution de l’économie numérique dépend autant des décisions organisationnelles que prennent les entreprises avec leurs partenaires syndicaux et des modèles économiques qu’elles adoptent que des technologies numériques à proprement parler.

Les syndicats ne sont certainement pas des spectateurs de l’économie numérique. Ils contribuent à l’élaboration des stratégies d’entreprise, soutiennent l’innovation à l’initiative des salariés et accompagnent l’adoption de technologies et modèles organisationnels nouveaux (y compris dans l’optique de la protection des données, et de la santé et de la sécurité des travailleurs). 

Les robots opèrent déjà parmi nous, leur nombre a augmenté de plus de 70 % depuis dix ans. Les activités de fabrication avancées, qui recourent à l’automatisation, font désormais appel à la collaboration homme-machine et à l’impression 3D. Jusqu’ici, les destructions d’emplois ont été minimes, notamment car les technologies de l’information et des communications (TIC) ne peuvent pas gérer seules des processus complexes. Pas plus qu’un robot n’est capable de faire les mêmes choix raisonnables qu’un travailleur ou d’avoir ses compétences socio-émotionnelles.

Néanmoins, les pouvoirs publics devraient se pencher sur le degré de répétitivité et la possibilité de recours intensif aux TIC dans l’ensemble des métiers. Lorsqu’on utilise des systèmes intelligents pour mettre en place une production sur mesure plus efficace, la priorité doit toujours être donnée au salarié.

Afin d’éviter les délocalisations d’emplois et le creusement des inégalités, l’élaboration de stratégies de transition appropriées s’impose. Pour prendre des décisions avisées, pouvoirs publics et partenaires sociaux doivent tenir compte de l’évolution à venir des emplois en termes de conception et de tâches, et des formes d’emploi émergentes. 

In fine, l’innovation doit être rattachée aux bons objectifs, comme la création d’emplois nouveaux et meilleurs, la transition des industries vers l’économie bas carbone et l’utilisation des TIC dans le secteur de la santé. Parallèlement, il faut s’attaquer sans tarder aux nouveaux défis. L’un d’eux est la multiplication des emplois précaires dans l’économie des plateformes, qui représente un modèle économique qui joue contre les travailleurs. Ce type de travail occasionnel n’est pas un phénomène nouveau, mais il a rarement été ancré aussi profondément dans un modèle économique.

Un travailleur d’appoint gagne moins en moyenne, car il ne bénéficie pas (ou moins) des prestations sociales et patronales. Pour améliorer leur marge bénéficiaire, les entreprises de l’économie des plateformes s’emploient souvent à échapper aux obligations réglementaires (en matière de relation de travail, de protection des consommateurs, de fiscalité). Elles tentent ainsi de se soustraire à leurs responsabilités d’employeur (versement de cotisations sociales compris) en déclarant leurs employés comme des sous-traitants et en les rémunérant à la tâche. Elles les privent ce faisant de leurs droits de salariés, notamment aux congés payés et même aux congés maladie, mais n’hésitent pas à leur imposer des redevances, des tarifs et des normes de service.

Ces entreprises consacrent des moyens substantiels à se défendre devant les tribunaux ou à faire pression sur les pouvoirs publics pour qu’ils assouplissent ou suppriment des règlements importants. Le phénomène du travail à la demande et participatif pourrait s’amplifier considérablement, car les plateformes connaissent une croissance exponentielle et gagnent de nouveaux secteurs (UberHealth, Amazon Flex…). Certaines sont rachetées par d’autres entreprises, ce qui peut entraîner une prolifération des modèles économiques sous-jacents.

Ces stratégies sont-elles viables ? Il existe des plateformes qui n’emploient pas leurs salariés en tant que sous-traitants mais leur accordent (certes à des degrés divers) des avantages et des droits. Certaines le font pour les retenir et les former, afin d’accroître la satisfaction du client, d’autres n’ont tout simplement pas les moyens de mener 50 procès par an.

Un autre modèle devrait s’imposer : il est avéré que les entreprises qui paient convenablement leurs salariés et leur offrent une sécurité d’emploi et une formation idoines augmentent leurs bénéfices, grâce à l’accumulation de connaissances tacites à tous les niveaux de compétence et au dévouement des travailleurs.

Les opportunités et défis de l’économie numérique appellent des réglementations et des politiques d’innovation efficaces pour combler les fossés numériques en créant les conditions d’une diffusion maximale des nouvelles possibilités d’innovation. La moitié de la population mondiale reste privée d’un accès convenable à internet. L’impulsion doit venir de politiques systémiques et d’investissements publics dans l’accès universel au haut débit, le capital intellectuel, l’éducation et la formation.

La priorité consiste à établir un « Plan d’action pour des emplois de qualité dans l’économie numérique », qui favorise des conditions de travail et relations d’emploi adéquates et le respect de l’ensemble des droits des travailleurs et dispositions de protection sociale, quel que soit le type de contrat, en s’appuyant sur la redevabilité des entreprises. À l’évidence, les technologies du XXIe siècle ne doivent pas s’accompagner de conditions de travail dignes du XIXe. Les travailleurs doivent pouvoir se faire entendre, et les syndicats peuvent leur assurer des emplois et salaires de qualité. Étendre la syndicalisation et la couverture des conventions collectives n’est pas incompatible avec l’économie numérique : après tout, c’est dans l’euphorie de la révolution industrielle que les travailleurs des usines se sont syndiqués pour obtenir un salaire décent. Depuis lors, la diffusion des bienfaits de l’innovation s’est accélérée. Ce processus est reproductible : robotique, intelligence artificielle et internet des objets peuvent aller de pair avec des emplois de qualité. Les robots ne sont pas l’ennemi des travailleurs, mais il faut mettre les technologies numériques au service d’emplois de qualité.

Voir www.tuac.org

©L'Observateur de l'OCDE n°307 T3 2016




Données économiques

PIB +0,43% T1 2017
Échanges exp +3,0% ; imp +4,0% T1 2017
Inflation annuelle 2,4% avril 2017
Chômage 6,008% mars 2017
Mise à jour: 22 juin 2017

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