Hauts revenus : pourquoi les 1 % sont devenus si riches

Auteur, Les essentiels de l’OCDE*

Les plus hauts revenus sont aujourd’hui le plus souvent des dirigeants salariés ou des fondateurs d’entreprise, comme Mark Zuckerberg, créateur de Facebook ©Justin Sullivan/Getty Images/AFP

Dans une grande partie des pays de l’OCDE, les dernières décennies ont été marquées par une hausse parfois considérable de la part du revenu national détenue par les 1 % les plus riches.

Cette hausse a été particulièrement frappante aux États-Unis : en 1980, la part de l’ensemble des revenus avant impôts qui allait aux 1 % des Américains les plus riches s’élevait à 8 % ; elle atteignait plus de 19 % en 2012. D’autres pays de l’OCDE sont aussi concernés, comme le Royaume-Uni et l’Australie.

La part croissante des 1 % les plus riches dans le revenu total est une question brûlante. Toutefois, certains estiment qu’en mettant l’accent sur ce point, on relègue au deuxième plan les raisons qui ont conduit à cette situation. Pour eux, il faut aussi prendre en compte une fraction encore plus infime de la population, à savoir les 0,1 % les plus aisés (1 sur 1 000), voire les 0,01 % (1 sur 10 000). Comme le souligne le Prix Nobel Paul Krugman, les chiffres du Congrès américain montrent qu’entre 1979 et 2005, le revenu après impôts des Américains situés dans la tranche intermédiaire des revenus a augmenté de 21 %, contre une hausse de 400 % pour les 0,1 % les plus fortunés.

Il est essentiel d’être conscients de cette situation pour identifier plus précisément ceux à qui profite la croissance économique. Par exemple, entre 1997 et 2007, le revenu réel des ménages a crû de 1,2 % par an en moyenne aux États-Unis. Mais si l’on exclut les 1 % les plus riches, la hausse n’est plus que de 0,6 %. En fait, 58 % de la hausse du revenu réel a profité aux 1 % les plus riches. Donc, ce qui à première vue semblait une amélioration globale du bien-être économique de la population a en fait bénéficié à un groupe beaucoup plus restreint.

Et les gagnants sont…

Parmi les plus riches, certains noms sont bien connus du grand public – sportifs de renom comme Serena Williams ou artistes tels que Jackie Chan et Taylor Swift – mais la plupart sont des inconnus. Aux États-Unis, en 2010, la plus grande partie (41 % environ) était composée de dirigeants d’entreprises n’appartenant pas au secteur financier, comme Apple ou Walmart. Environ 18 % étaient salariés – et pas nécessairement dirigeants – de banques ou d’établissements financiers. Au Royaume-Uni, les salariés de la finance représentaient 21 % environ des plus hauts revenus, contre près de 15 % en France.

Il est frappant de constater qu’une si grande partie des plus hauts revenus travaillent. Au début du XXe siècle, alors que les inégalités de revenus étaient aussi élevées qu’aujourd’hui, la plupart des revenus des ménages les plus aisés provenaient de rentes foncières et des produits d’investissement dans les obligations d’État. Aujourd’hui, les plus hauts revenus sont perçus le plus souvent par des salariés, à l’instar du PDG de Morgan Stanley, James Gorman, ou par des fondateurs d’entreprise, comme Mark Zuckerberg, créateur de Facebook.

Pourquoi de si hauts revenus ? Les raisons sont multiples. La hausse des hauts revenus tient à plusieurs facteurs, dont le poids diffère d’un pays à l’autre.

« Superstars » dans une économie mondialisée : Pour les travailleurs hautement qualifiés, le marché du travail est désormais mondial, surtout dans certains secteurs comme la finance, où les entreprises implantées dans des centres financiers comme Londres ou Singapour sont en concurrence pour attirer les mêmes profils. Sur ce marché du travail concurrentiel, les employeurs veulent embaucher les meilleurs. Cela peut expliquer l’écart de rémunération parfois important entre ceux qui sont considérés comme les plus performants et ceux qui sont juste derrière. […]

Évolution de la rémunération au sommet de l’échelle : Il n’est pas anodin qu’un grand nombre de dirigeants et de professionnels de la finance figurent parmi les plus hauts revenus. Au cours des dernières décennies, et particulièrement dans les pays anglophones, une part croissante de leur revenu vient des stock-options, et plus uniquement de leur salaire mensuel. L’idée de rémunérer les dirigeants sous forme de stock-options visait à trouver une solution au « problème d’agence » : lorsque vous embauchez quelqu’un pour diriger votre entreprise, comment être sûr qu’il agisse dans votre intérêt et non dans le sien ? Pour la plupart, les actionnaires entretiennent, au mieux, une relation très limitée avec l’entreprise dans laquelle ils ont des parts. Il peut donc leur être quasiment impossible de superviser sa gestion et de veiller à ce que l’activité de l’entreprise serve leur intérêt. En donnant aux dirigeants la possibilité de tirer profit de la hausse des actions de leur entreprise, on estime qu’ils agiront dans l’intérêt des actionnaires. Mais depuis la crise financière, ce raisonnement est remis en cause. […]

« Financiarisation » : […] L’essor rapide de la finance a contribué à creuser les inégalités de revenus de plusieurs manières, la plus évidente étant que les travailleurs de ce secteur perçoivent souvent une rémunération très élevée. En Europe, une personne sur 5 parmi les 1 % les plus riches travaille dans ce secteur, contre 1 travailleur sur 25 dans l’ensemble de la population active. De tels salaires pourraient être justifiés si ces travailleurs avaient une productivité très élevée. Or, les comparaisons réalisées à qualifications égales dans d’autres secteurs montrent que ce n’est pas le cas. Les professionnels de la finance – et surtout les mieux payés d’entre eux – semblent donc bénéficier d’un avantage salarial sur les autres travailleurs ayant un niveau de qualification comparable.

La financiarisation « à outrance » alimente aussi les inégalités de revenu par d’autres biais. La forte disponibilité du crédit permet aux hauts revenus d’accroître leur endettement, leur permettant davantage de profiter d’opportunités d’investissement que les revenus plus modestes. De plus, les hauts revenus bénéficient également de l’expansion des marchés financiers, car ils sont davantage susceptibles de détenir des actions. Lorsque les marchés se développent, ils profitent des dividendes de leurs actions et de leurs plus-values sur les marchés de capitaux.

Évolution des normes sociales : Chaque société est plus ou moins prête à accepter de fortes disparités de revenus. Ces normes sociales reposent sur un arbitrage implicite : si vous vous conformez aux attentes de la société, vous préservez votre réputation ; dans le cas contraire, vous gagnerez plus mais cela nuira à votre image. Mais ces normes peuvent évoluer au fil du temps et leur influence peut varier considérablement. Pendant la plus grande partie de l’après-guerre, on estimait que les disparités de revenu devaient être, au regard des normes actuelles, relativement limitées. Mais ces attentes ont commencé à s’estomper dans les années 1980, notamment dans les pays anglophones. À l’inverse, elles restent relativement fortes dans une grande partie de l’Europe continentale, qui a assurément œuvré à limiter les plus hauts revenus.

Fiscalité : Ces dernières décennies ont aussi été marquées par une baisse considérable des taux d’imposition les plus hauts dans de nombreux pays développés. Dans la zone OCDE, le taux d’imposition supérieur moyen est passé de 66 % en 1981 à 41 % en 2008. Et les hauts revenus ont bénéficié d’autres changements sur le plan fiscal. L’impôt foncier et les droits de succession sont globalement orientés à la baisse, ce qui permet aux plus riches d’accumuler du patrimoine. […]

*Extrait adapté du Chapitre 3 de Income Inequality : The Gap between Rich and Poor, Brian Keeley, 2015, série Les essentiels de l’OCDE, Éditions OCDE, http://dx.doi.org/10.1787/9789264246010-en

Denk, Oliver (2016), « Are you in the 1 % ? » sur le blog OECD Insights, http://oe.cd/1eV

Denk, Oliver (2015), « Who are the top 1 % earners in Europe ? », Documents de travail du Département des affaires économies de l’OCDE, n°1274, Éditions OCDE, http://dx.doi.org/10.1787/5jrp1g39gkzw-en

Voir http://www.oecd.org/inequality.htm

©L'Observateur de l'OCDE n°306 T2 2016




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016