Favoriser la productivité et la croissance inclusive : un double défi

Chef économiste de l'OCDE

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Les  économies avancées restent engluées dans la crise. Les revenus progressent très lentement, surtout dans la moitié inférieure de la distribution. Deux tendances mondiales, le ralentissement de la productivité et le creusement des inégalités, reflètent l’état de l’action publique, et soulignent les défis auxquels sont confrontés les décideurs pour infléchir les perspectives offertes à leurs citoyens et à l’économie mondiale.

Les économies prospèrent lorsque la production par travailleur augmente. Or, depuis le début des années 2000, les gains de productivité ralentissent dans de nombreux pays avancés. Ce ralentissement (dans la zone OCDE, la progression moyenne de la productivité est passée de 2 % dans les années 1990 à 1,4 % dans les années 2000) est particulièrement marqué depuis la crise financière mondiale de 2007. Les gains de productivité de la dernière décennie sont ainsi les plus faibles de ces 60 dernières années, ce qui nuit aux perspectives d’accélération des revenus.

Le creusement des inégalités reflète l’atonie de la hausse des revenus de nombreux travailleurs. Depuis 1990, les revenus ont augmenté de 1,2 % par an dans le décile supérieur, contre seulement 0,6 % pour les 40 % les moins élevés et, pire encore, 0,3 % dans le décile inférieur. Les fruits de l’activité économique échoient en priorité aux salaires élevés, et beaucoup moins aux revenus médians ou faibles. La redistribution par prélèvements et transferts a permis de compenser en partie l’aggravation des inégalités de revenu du travail dans les années 1990, mais pas dans les années 2000. Comment s’étonner alors que les protestations citoyennes soient aussi vigoureuses et aussi nombreuses ?

Comment expliquer ces deux tendances mondiales ? Concernant le ralentissement de la productivité, la décélération s’est intensifiée avec la crise financière mondiale, marquée par l’atonie extrême de la demande et de l’investissement. Cependant, pour plusieurs économies, elle remonte au début des années 2000 et coïncide avec d’autres tendances à long terme comme la diminution des créations d’entreprises, le moindre dynamisme des affaires, l’investissement modeste dans le capital intellectuel et l’écart croissant en termes de gains de productivité entre les entreprises les plus innovantes et les autres. Sur quoi repose le creusement des inégalités ? En haut de la fourchette des revenus, des politiques limitant la concurrence et repoussant les sorties du marché ont pu bénéficier aux salariés d’entreprises lucratives, dans la finance ou la technologie par exemple. Le progrès technologique a probablement stimulé les revenus des travailleurs très qualifiés. En bas de la fourchette, l’atonie de l’emploi et la diminution du pouvoir de négociation ont limité la progression des revenus des travailleurs peu qualifiés.

Un examen attentif révèle également un autre lien entre ralentissement de la productivité et hausse des inégalités : ces phénomènes sont accompagnés d’un écart croissant entre la hausse robuste de la productivité d’entreprises dynamiques à la frontière, qui peuvent rémunérer davantage leurs salariés, et les performances beaucoup moins brillantes des entreprises traditionnelles, où les salaires sont plus modestes. Nous étudions encore la nature précise de ces trois phénomènes, en particulier l’existence éventuelle d’un socle d’action publique commun.

Comment réagir ? Les options d’action publique (politiques monétaires, budgétaires, structurelles) affectent la productivité comme les inégalités. Bien coordonnées et menées de façon cohérente, ces politiques pourraient permettre d’agir simultanément sur la productivité et les inégalités.

Une gestion volontariste de la demande, via des mesures monétaires et budgétaires, peut stimuler la production, l’investissement et, par là même, la productivité. Dans de nombreux pays, la faible reprise de l’investissement depuis la crise a pesé sur la productivité et les créations d’emplois. Les travailleurs peu rémunérés et peu qualifiés étant souvent les premiers à perdre leur emploi, la modestie de la croissance exacerbe la pauvreté et les disparités de revenu. Une croissance faible n’incite guère les entreprises à investir pour ouvrir de nouveaux marchés et développer de nouveaux produits, freinant la diffusion des gains de productivité.

L’investissement public – dans les infrastructures, la recherche, l’éducation − est un puissant levier ainsi qu’un pilier du progrès économique. Il permet non seulement d’accroître la demande et de créer des emplois aujourd’hui, mais, en catalysant l’activité privée, il permet également de soutenir l’innovation et d’améliorer les compétences, d’augmenter la capacité de croissance à long terme de l’économie et de répondre aux besoins des citoyens. Depuis la crise, nombre de gouvernements ont réduit l’investissement public, notamment dans un souci immédiat d’assainissement budgétaire. La faiblesse extrême de la reprise et le recours déjà important à des politiques monétaires accommodantes exigent un recentrage sur la politique budgétaire et l’investissement public. Les taux d’intérêt des obligations souveraines sont aujourd’hui très bas, et les États peuvent donc financer leurs investissements à des taux d’une faiblesse inédite. En outre, l’état des infrastructures est médiocre dans de nombreux pays et de nouvelles infrastructures, dans la fourniture d’énergie bas carbone par exemple, sont indispensables pour affronter le changement climatique.

Pour s’attaquer aux problèmes de productivité et d’inégalité, il faut accompagner les politiques structurelles de mesures visant la demande. De nombreux pays ont ainsi une marge pour réaffecter des budgets au profit de l’éducation et de fait, nos analyses montrent qu’une hausse des dépenses d’éducation compensée par des économies sur d’autres postes favorise la productivité et l’égalité des revenus et des chances. De même, une collaboration étroite dans la R & D entre entreprises et universités améliore la diffusion des gains de productivité entre les entreprises de pointe et les autres.

Des réformes de la réglementation des marchés de produits et du droit des faillites facilitant les entrées et les sorties stimulent l’innovation et la productivité. Des réformes propices à la concurrence ont également tendance à favoriser l’emploi sur la durée : si les risques de perte d’emploi augmentent pour les travailleurs à faible revenu, les chances de retrouver un emploi sont aussi plus nombreuses. L’apprentissage tout au long de la vie, la formation et les politiques actives du marché du travail aident les individus à développer leurs compétences et à trouver des emplois. Concevoir les réformes des marchés de produits en offrant davantage de formations et d’aides à la recherche d’emploi permet également d’améliorer la productivité et de réduire les inégalités.

Le secteur bancaire et financier a joué un rôle clé dans la crise financière, mais il a aussi contribué aux défaillances ultérieures de la demande. Sur certains marchés, les coûts de financement élevés ont encore affaibli l’investissement. Accélérer les passations en charges de créances douteuses, rationaliser les marchés bancaires et, dans certains cas, recapitaliser les banques, permettrait d’améliorer la transmission de la relance monétaire à la demande de crédit et à l’investissement. Les garanties systémiques accordées aux grandes banques ajoutent aux inégalités. Les salariés du secteur financier sont mieux rémunérés que ceux d’autres secteurs. En Europe, l’écart est de 25 % pour les revenus moyens, et atteint quasiment 40 % pour les salaires les plus élevés.

Relever le double défi de la productivité et des inégalités exige des politiques de la demande cohérentes et exhaustives, et des politiques structurelles qui prennent en compte le cadre institutionnel et les paramètres publics spécifiques à chaque pays. Même si chaque train de mesures comprend des volets monétaires et budgétaires et s’appuie sur une panoplie de politiques structurelles (innovation, concurrence, compétences et adaptation de la main-d’œuvre, structure et résultats du système financier), il n’existe pas de recette universelle.

Références

Andrews, D., C. Criscuolo et P. Gal (2015), « Frontier Firms, Technology Diffusion and Public Policy : Micro Evidence from OECD Countries », OECD Productivity Working Papers, N° 2, Éditions OCDE

Denk, O. (2015), « Financial Sector Pay and Labour Income Inequality : Evidence from Europe »,Documents de travail du Département des affaires économiques, n° 1225, Éditions OCDE

OCDE (2015), The Future of Productivity, Éditions OCDE

OCDE (2015), Tous concernés : Pourquoi moins d’inégalité profite à tous, Éditions OCDE

OCDE (2016), Perspectives économiques de l’OCDE, Volume 2016 Numéro 1, Éditions OCDE

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