Croyances erronées et triste dénouement

Président du Comité d’examen des situations économiques et des problèmes de développement de l’OCDE

©André Faber

La politique monétaire des banques centrales fragiliserait-elle l’économie ? Un nouvel examen s’impose pour éviter des conséquences désastreuses.

Depuis de nombreuses années, les banques centrales des grandes économies avancées mènent des politiques monétaires particulièrement accommodantes, et selon des modalités de plus en plus expérimentales. Mais ces politiques expansionnistes risquent de mal finir. La poursuite opiniâtre de telles mesures reflète non seulement une réalité politique, selon laquelle la politique monétaire serait la seule option viable, mais aussi un ensemble de croyances très ancrées mais erronées sur le fonctionnement de l’économie. En outre, faute d’une discipline imposée par un système monétaire international, les banques centrales du monde entier se sont presque toutes engagées dans une phase d’assouplissement monétaire inédite : la fameuse « guerre des monnaies ». En conséquence, l’économie mondiale pourrait être encore plus vulnérable aujourd’hui qu’en 2007.

Le  problème fondamental est que la macroéconomie moderne repose sur une fausse croyance, selon laquelle le fonctionnement de l’économie serait une science parfaitement comprise, et donc sous contrôle, telle une machine entre les mains expertes de son opérateur. Le philosophe dénoncerait une profonde erreur ontologique : celle de n’avoir pas su saisir que la connaissance d’un système dépend de sa nature. Or, la nature de nos économies est trop complexe pour être parfaitement comprise, encore moins maîtrisée.

Le cadre d’analyse généralement suivi par les banques centrales n’a permis ni d’anticiper la crise ni de percevoir la fragilité de la reprise (en dépit de mesures concertées et persistantes), ce qui aurait dû soulever des questions analytiques essentielles. Quant à la réalité de la politique monétaire des cinquante dernières années, elle ne peut qu’encourager le scepticisme : objectifs, instruments et indicateurs monétaires ont subi des changements continuels en réaction à l’échec des politiques précédentes ou pour contrer leurs effets secondaires non intentionnels et non justifiés. En un mot, la politique monétaire s’est avérée être une succession d’échecs. Au vu des événements récents, une révision profonde de la méthode semblerait justifiée.

Une approche prometteuse consisterait à envisager l’économie non comme une machine, mais plutôt comme un « système adaptatif complexe » dont les millions d’agents, qui interagissent entre eux et sont adaptatifs, suivent des règles de comportement élémentaires. Ce type de système (circulation automobile, mouvements de foule, propagation du crime ou de la maladie, réseaux sociaux, etc.) est omniprésent dans la nature comme dans la société, et se caractérise par une forte instabilité et des conséquences non linéaires. Pourquoi alors estimer que l’économie, avec ses flux et ses interactions, serait le seul système qui dérogerait à la règle ?

Ce n’est pas le cas. En réalité, les systèmes adaptatifs complexes ont des propriétés communes qui ont fait l’objet d’analyses avancées dans d’autres disciplines, et dont les décideurs économiques devraient s’inspirer. Premièrement, ces systèmes s’effondrent régulièrement ; il importe donc d’y être préparé. Deuxièmement, la cause précise importe peu ; il faut donc privilégier une approche systémique de l’instabilité du système. Troisièmement, nos connaissances sont trop insuffisantes pour optimiser ; il convient donc en priorité d’éviter les conséquences véritablement désastreuses. Quatrièmement, le système est adaptatif ; il faut donc aller de l’avant et résister à la tentation d’appliquer de vieilles solutions aux nouveaux problèmes. En résumé, les décideurs devraient s’en tenir à des objectifs plus modestes.

Lorsque la crise financière a frappé, un consensus s’est formé sur le besoin de poursuivre la relance monétaire, mais de façon novatrice. Pourtant, jusqu’à présent, les banques centrales sont loin d’avoir procédé à la remise en question nécessaire pour susciter le « changement de paradigme » qui s’impose. Nous demeurons dans une optique du « cas par cas », marquée par une réticence à réformer profondément le système monétaire fiduciaire actuel (de l’intérieur ou de l’extérieur) ou à interroger le bien-fondé des mesures d’abondance de liquidités pour régler un problème qui relève plus de la solvabilité que de l’illiquidité.

Comment expliquer cela ? Dans les années 1960, le philosophe des sciences Thomas Kuhn soulignait que, même en période normale, les « changements de paradigme » ne sont pas si faciles à réaliser. Le capital intellectuel accumulé sur des générations est difficilement écarté, a fortiori pour les décideurs qui risquent, à remettre en question les politiques du passé, de devoir admettre leurs possibles erreurs. Plus récemment, le psychologue Daniel Kahneman constatait que les événements majeurs qui mettent à mal les croyances du moment – en période de crise – amènent généralement davantage à se retrancher dans ses croyances qu’à les remettre en question. Dans cette optique, et de par leur histoire respective, l’Allemagne redoutera toujours le creusement du déficit budgétaire et l’hyperinflation, alors que les États-Unis feront tout pour éviter la hausse du chômage et la spirale déflationniste.

Faute d’un changement de paradigme relatif au fonctionnement de l’économie et à sa gestion, la politique monétaire depuis 2007 consiste essentiellement à répéter la même formule, en présupposant que l’abondance de liquidités finira par stimuler la demande globale et que les répercussions non intentionnelles pourront être ignorées. Malheureusement, ces deux postulats sont très contestables. Il est intéressant de remarquer que John Maynard Keynes doutait fortement de la validité du premier, tout comme Friedrich Hayek et Hyman Minsky doutaient du deuxième.

Bien que la contribution des banques centrales au rétablissement de la stabilité financière peu après la crise soit indéniable, tout porte à croire que la politique monétaire ne sera pas aussi efficace pour stimuler la demande globale mondiale sur la durée. Jusqu’à présent, les décisions semblent avoir été dictées par la panique. Dans les économies avancées, le climat d’incertitude instauré par les politiques publiques a vraisemblablement causé un certain repli, et une baisse de la consommation, des ménages comme des entreprises. Or, la politique monétaire est surtout efficace lorsqu’elle pousse les gens à reporter leurs dépenses à plus tard. Toutefois, inciter les gens à dépenser en creusant leur dette n’est pas une approche viable sur le long terme. Serions-nous sur le point d’en payer le prix ?

C’est un fait, le niveau d’endettement (des agents non financiers) en pourcentage du PIB n’a cessé d’augmenter depuis le début des années 1980, et la tendance se poursuit depuis le début de la crise en 2007. Qui plus est, tandis que les économies de marché avancées ont fait preuve d’une certaine modération, le niveau d’endettement des économies de marché émergentes s’est fortement amplifié, notamment parce que leurs entreprises ont lourdement emprunté sur les marchés obligataires internationaux – principalement en dollars américains, lesquels continuent de s’apprécier. En 2007, les marchés émergents faisaient partie de la solution. Aujourd’hui, ils font eux aussi partie du problème.

En plus de manquer leur cible, les mesures d’assouplissement monétaire ont des conséquences non intentionnelles de plus en plus visibles. La croissance de la productivité ralentit presque partout dans le monde, tout comme la création d’entreprises. Il n’est pas exclu que l’abondance de liquidités ait encouragé le renouvellement systématique des prêts (evergreening) aux « sociétés zombies » par des « banques zombies ». En outre, les prix de presque tous les actifs, financiers ou corporels, ont atteint des sommets dans beaucoup de pays, ce qui peut augurer d’importantes pertes futures. Qui en pâtira, et quelles seront les implications systémiques ? Nul ne le sait. La politique monétaire nous a menés sur un territoire véritablement inconnu.

Une chose est sûre, cependant : la viabilité de beaucoup d’institutions financières est menacée. Les bénéfices des banques, indispensables à l’accumulation de capital, chutent à cause de la faiblesse des marges de crédit et des primes d’échéance. Les fonds de pension et les compagnies d’assurance sont encore plus menacés. Partout, la tentation est forte de miser sa survie sur des opérations risquées, sans pouvoir en évaluer les répercussions.

Le grand journaliste américain H. L. Mencken a dit : « Il existe toujours une solution à chaque problème humain – une solution claire, plausible et fausse ». Il est temps de nous demander si l’abondance de liquidités est la bonne solution au problème que soulève notre désir de « croissance forte, viable et équilibrée. » Ou s’il s’agit simplement d’une croyance erronée qui risque d’aboutir à un triste dénouement. Dans ce cas, il faut absolument soumettre cette croyance à un nouvel examen.

Références

Keynes, John Maynard (1936), Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie

White, William (2013), « L’heure de la résurrection ? », L’Annuel de l’OCDE 2013, Éditions OCDE, www.oecd.org/fr/croissanceverte/heure-de-la-resurrection.htm

White, William (2012), « Ultra easy monetary policy and the law of unintended consequences », Federal Reserve Bank of Dallas, Globalization and Monetary Policy Institute Working Paper, n° 126

White, William (2010), « Après la crise : la stabilité financière suffit-elle ? »,  L’Observateur de l’OCDE, n° 276-277, janvier, Éditions OCDE, www.observateurocde.org/news/fullstory.php/aid/2603/Apr_E8s_la_crise_:_la_stabilit_E9_financi_E8re_suffit-elle_.html

©L'Observateur de l'OCDE n°305, T1 2016




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