La fracture numérique de la productivité

Professeur d'économie à l'université de Manchester, experte auprès de l'Office for National Statistics

Prendre la mesure du Ben Nevis ©John MacPherson/Alamy Stock photo

Le Ben Nevis, en Écosse, est le point culminant du Royaume-Uni. Il a récemment gagné un mètre, passant de 1 344 à 1 345 mètres d’altitude. Bien sûr, la montagne n’a pas, en réalité, grandi : l’équipe d’experts de l’Ordnance Survey (service cartographique de l’État) chargée de la remesurer pour la première fois depuis 1949 dispose aujourd’hui de technologies plus évoluées, notamment du GPS, pour procéder à une évaluation plus précise.

Nombreux sont ceux qui considèrent que mesurer la taille de l’économie – le produit intérieur brut (PIB) – et la hauteur d’une montagne sont deux tâches comparables : il peut y avoir des erreurs et des révisions, mais les experts sont en principe capables de produire des mesures plus fiables. En réalité, la définition et la mesure du PIB peuvent donner lieu à des partis pris, dont certains ont été critiqués au fil des décennies. Par exemple, nous mesurons l’économie sans tenir compte des coûts environnementaux de certaines activités, ou en omettant la valeur des tâches domestiques non rémunérées.

Certains rétorqueront que ces tâches ne présentent pas de valeur marchande ; ne pas les comptabiliser ne pose donc pas de problème tant que l’on garde à l’esprit que le PIB n’est qu’une mesure de l’activité marchande. Pourtant, les services fournis par les administrations publiques, qui n’ont pas plus de valeur marchande, sont, eux, comptabilisés. Désormais, un autre paramètre, plus déterminant encore, remet en cause la manière dont le PIB est défini et mesuré : l’influence des activités numériques sur l’économie.

Certes, de nombreuses activités en ligne sont gratuites, donc dénuées de valeur marchande. Et si l’on se rend compte progressivement que celles financées par la publicité ne sont pas véritablement « gratuites », elles restent néanmoins difficiles à valoriser et à intégrer au PIB. D’autres, en revanche, sont le produit d’un travail bénévole – développement de logiciels libres, blogs personnels, vidéos de divertissement, etc. Jusqu’à présent, elles sont exclues des statistiques, au même titre que le bénévolat dans une association de quartier ou les tâches ménagères ; mais cette omission soulève de plus en plus d’interrogations.

Il en va de même du phénomène grandissant de l’« économie du partage ». Ce concept vague désigne les plateformes numériques – banques du temps ou dispositifs d’échanges locaux, sites de financement entre particuliers et d’emploi d’indépendants, ou géants comme Airbnb – qui mettent en relation prestataires de services et consommateurs, tantôt pour des transactions monétaires, tantôt pour des relations sociales. Les interactions créent de la valeur pour toutes les parties (qui restent libres de ne pas participer), mais ne sont pas toujours tarifées.

Même lorsque les utilisateurs versent une contrepartie financière à la plateforme et au fournisseur, ils gagnent en sus un avantage non monétaire – un séjour dans un hébergement plus typique, abordable ou commode que dans un hôtel traditionnel, par exemple. Les économistes parlent du « surplus du consommateur » pour désigner cette meilleure adéquation de l’offre aux goûts des consommateurs. Il reflète l’excédent de valeur que le consommateur attribue au service par rapport au prix dont il s’acquitte. Cette composante n’est jamais prise en compte par le PIB, qui mesure les transactions en fonction du prix payé. Or, si les innovations font progresser ce « surplus », il semble que le PIB passe à côté d’un phénomène majeur.

Par ailleurs, au vu de la polémique autour des conditions de travail au sein de l’économie collaborative, il serait utile d’étoffer les statistiques dans ce domaine. Combien de personnes sont réellement concernées par ce mode de travail plus précaire dans la zone OCDE ? Leurs revenus et conditions d’exercice sont-ils comparables à ceux des emplois traditionnels ? Sont-ils satisfaits de leur situation, ou s’agit-il d’une solution par défaut ? Autant de questions sans réponse, qu’il conviendrait d’approfondir si l’on veut que la transformation numérique favorise une économie inclusive.

Les modèles économiques qui sous-tendent le numérique représentent un défi pour les statisticiens. Par exemple, dans un certain nombre de secteurs, les entreprises délaissent le commerce traditionnel pour se tourner vers internet – des librairies aux agences de voyages, en passant par les banques. D’où un déclin de l’investissement dans l’immobilier commercial, l’une des composantes de l’investissement des entreprises, et donc du PIB. À cet égard, le numérique est directement responsable d’une certaine baisse du PIB, tandis que les consommateurs bénéficient d’un service au moins identique.

De plus, le fait que cette tendance relève du choix d’un modèle économique donné signifie que, si le fournisseur du contenu opte pour un modèle basé sur des abonnements, le PIB pourrait s’en trouver modifié. Les produits numériques sont souvent intégrés à des offres groupées qui évoluent fréquemment. Déterminer le prix de chacun des produits s’avère donc pour le moins ardu. Or, sans indice de prix précis, il est impossible de calculer le taux de croissance réel du PIB, indicateur principal de la santé de l’économie. Plus généralement, les informations disponibles sur l’ensemble des services (y compris dans le numérique) sont dérisoires, le cadre utilisé pour classer les statistiques datant de la fin des années 1940 – à l’époque, les industries manufacturières occupaient une place beaucoup plus prépondérante. Aujourd’hui, nous manquons tout bonnement d’informations sur les secteurs dynamiques des économies de l’OCDE.

Une question est particulièrement controversée : les indices des prix rendent-ils convenablement compte du rythme des avancées techniques de nombreux produits ? De fait, il se peut que le prix d’un bien de consommation (tel qu’un ordinateur ou un téléphone portable) ne chute pas, mais que celui-ci affiche une qualité bien supérieure grâce à une capacité de mémoire accrue, un appareil photo plus perfectionné, de meilleurs débits, etc. Les statisticiens des pays de l’OCDE procèdent certes à des ajustements hédoniques pour certains produits pris en compte dans les indices de prix, mais de nombreuses personnes dans le secteur des technologies considèrent que de tels ajustements ne reflètent pas le rythme des progrès observés. Le graphique ci-dessous présente une échelle logarithmique, qui montre que les prix afférents à la puissance de calcul poursuivent leur chute vertigineuse, conformément à la Loi de Moore – en 1965, Gordon Moore, cofondateur d’Intel, avait prédit que le nombre de transistors par circuit intégré (et donc la puissance informatique) allait environ doubler tous les deux ans.

Si l’indice des prix est surestimé, le PIB réel sera sous-évalué. Cette question est au cœur du débat entre économistes sur le rôle des problèmes de mesure dans le ralentissement de la productivité observé dans les économies de l’OCDE. Elle reste pour l’instant sans réponse.

La question de savoir si la transformation numérique rend les méthodes existantes de définition et de mesure de l’économie moins pertinentes n’est pas seulement d’ordre théorique. En effet, les statistiques guident les politiques et permettent aux citoyens de demander des comptes aux politiciens. Des statistiques officielles indépendantes et fiables constituent un bien public dans les économies démocratiques fondées sur l’information. Mais le rythme des évolutions dans les pays de l’OCDE rend les cadres statistiques existants de moins en moins adaptés pour mesurer l’économie, empêchant ainsi l’élaboration de politiques susceptibles de stimuler la productivité et la croissance. Des statistiques différentes ne changeront rien à la réalité, pas plus que la précision des instruments n’a fait évoluer la hauteur du Ben Nevis. En revanche, elles aideront à construire l’avenir. Les statistiques ne sont pas des faits, mais des outils.

Références

Coyle, Diane (2015), « Modernising Economic Statistics : Why It Matters », National Institute Economic Review, novembre

Coyle, Diane (2014), « Heurs et malheurs du PIB », L’Annuel de l’OCDE 2014

Coyle, Diane (2013), « Le coût de la défiance », L'Annuel de l'OCDE 2013

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Mazzella, Frédéric (2014), « Une économie du partage », L'Observateur de l'OCDE n°301, T4

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