Le cachet fait-il l’emploi ?

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Il fut un temps où le cachet était l’apanage d’individus aux cheveux longs, qui ne quittaient pas leur lit avant midi et se produisaient dans les bars jusqu’au petit jour. Aujourd’hui, il semble que tout le monde – chauffeurs, concepteurs de logiciels, agents d’entretien – coure le cachet. Adieu l’emploi à temps plein, à nous la liberté et la flexibilité. Quoique…

L’« économie au cachet » (ou « économie à la demande ») pourrait bien être l’une des principales mutations du monde du travail. Du moins en est-elle l’une des plus apparentes. Contrairement aux autres tendances qui se manifestent dans ce meilleur des mondes, elle modifie en profondeur la notion de travailleur. Selon le point de vue, soit elle permettra à des millions d’individus, devenus micro-entrepreneurs, de s’affranchir du « métro, boulot, dodo », soit elle les vouera à l’asservissement volontaire et à la précarité pour des salaires dérisoires.

Si vous ne voyez pas très bien comment se définit cette économie, vous n’êtes pas le seul. Le terme embrasse tout, depuis le travail temporaire classique jusqu’à l’économie du partage – pensez aux sites d’hébergement ou de location de voiture entre particuliers tels Airbnb et BlaBlaCar. Mais il paraît surtout désigner divers types d’emplois indépendants et de contrats de services favorisés par des plateformes électroniques comme TaskRabbit et Uber. En France, le mot « ubérisation » est d’ailleurs devenu synonyme d’économie à la demande.

Cette ambiguïté n’a rien d’anodin. Les incertitudes autour de l’économie au cachet, et de ce que signifie être travailleur dans ce contexte, ont déclenché des enquêtes et des procédures dans plusieurs pays. Ainsi aux États-Unis, où un juge californien a récemment donné son feu vert à un groupe de chauffeurs Uber pour contester en justice leur statut professionnel. Ces chauffeurs se considèrent comme des salariés de fait et prétendent à ce titre au remboursement de leurs frais, notamment de carburant et d’entretien des véhicules. Uber soutient que ce sont des entrepreneurs indépendants et que, partant, il n’a pas à prendre en charge leurs cotisations sociales, primes d’assurance maladie et dépenses d’entretien. Comme le soulignait le New York Times, l’issue de cette affaire « pourrait frapper en plein cœur le modèle économique d’Uber, fondé sur la maraude ».

Ce n’est pas la seule inconnue qui pèse sur l’économie des « petits boulots », comme on l’appelle également. Malgré tout le battage, les chiffres actuels de l’emploi ne semblent pas offrir de preuves d’une montée en flèche du travail indépendant aux États-Unis. La situation est similaire au Royaume-Uni, à en croire Ian Brinley, de The Work Foundation, qui n’exclut toutefois pas que cette économie ait émergé trop récemment pour apparaître dans les données agrégées.

Difficile en effet, devant la croissance rapide affichée jusque-là par des services comme Uber, d’ignorer qu’il s’agit d’une mutation économique bien réelle. Une mutation appelée sans doute à se poursuivre, ne serait-ce que pour des raisons démographiques. D’après de nombreuses sources, la « génération Y » – dont les représentants les plus âgés approchent aujourd’hui les 35 ans – se montre particulièrement séduite par le travail à la demande. Selon une étude américaine, près de la moitié de cette génération privilégiera la flexibilité des conditions de travail à la rémunération. Bien sûr, au bout de quelques années, avec des enfants à charge, la sécurité de l’emploi présentera peut-être davantage d’attraits aux yeux de ces « enfants du millénaire ».

De fait, cette tension entre la liberté permise par une activité indépendante et la sécurité du salariat peut représenter un vrai dilemme. « Être son propre patron a indubitablement un côté émancipateur », écrivait dans The Guardian Arun Sundararajan, de la NYU Stern School of Business. « Cependant il y a quelque chose d’également émancipateur dans le fait d’avoir un salaire régulier, des horaires fixes et des avantages sociaux ».

Des dilemmes, les décideurs aussi vont en rencontrer, que ce soit pour encadrer l’économie au cachet ou pour libérer son prétendu potentiel de création d’emplois. D’après le cabinet de conseil McKinsey, elle pourrait générer quelque 2 700 milliards USD, soit 2 % du PIB mondial, au cours des 20 prochaines années, et 72 millions d’emplois en équivalent temps plein.

S’agira-t-il pour autant d’emplois de qualité ? La question est non seulement pertinente pour l’économie à la demande, mais aussi pour d’autres tendances dans le monde du travail comme l’emploi temporaire et l’emploi de courte durée, tous deux en augmentation. Nous le verrons dans l’article suivant, certains redoutent que le bénéfice de ces changements ne parvienne pas à contrebalancer le préjudice porté aux travailleurs en termes de revenu et de sécurité de l’emploi. Brian Keeley

Adapté d’un article initialement publié sur le blog oecdinsights.org (www.oecdinsights.org) le 7 octobre 2015. Voir www.ft.com/indepth/new-world-of-work et www.oecd.org/fr/emploi/.

Brinkley, Ian (2015), « Hard evidence : how as the sharing economy changed job security », The Conversation, août.

Dobbs, Richard, Susan Lund, James Manyika, Kelsey Robinson and John Valentino (2015), « Connecting talent with opportunity in the digital age », McKinsey Global Institute, juin.

Keeley, Brian (2015), « Say goodbye to the 9-to-5 », www.oecdinsights.org, octobre.

Sundararajan, Arun (2015), « The « gig economy » is coming. What will it mean for work ? », The Guardian, juillet.

©L'Observateur de l'OCDE No 305 T1 2016




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