Inégalités et urbanisation

Professeur d'urbanisme, London School of Economics (LSE)

Richesse protégée à Paris ©Wikimedia Commons

Cette année, la population londonienne a dépassé son record historique de 8,6 millions d'habitants atteint au début de la Seconde Guerre mondiale, à contre-courant de la tendance observée dans de nombreuses villes européennes et nord-américaines qui ont enregistré une croissance très faible, voire négative. Par rapport à d’autres villes mondiales, Londres grandit doucement, avec seulement neuf nouveaux résidents par heure, contre le double à São Paulo et plus de 70 à Delhi, Kinshasa et Dacca. Londres accueillera néanmoins 1 million de personnes supplémentaires d’ici 2030.

Ces aperçus reflètent des différences profondes concernant les caractéristiques de la croissance et de l’évolution des villes dans le monde, différences souvent occultées par le constat statistique selon lequel la population est désormais plus urbaine que rurale.

Aujourd’hui, l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud sont les continents les plus urbanisés, avec respectivement 73 %, 83 % et 82 % de la population vivant dans les villes, agglomérations et autres zones urbaines. Ce taux s’élève à environ 40 % en Afrique et 48 % en Asie actuellement, mais devrait y connaître une croissance exponentielle ces prochaines décennies, grâce à la hausse de la natalité et de l’immigration.

Si les schémas d’urbanisation sont foncièrement différents selon les pays, les modèles de répartition des inégalités le sont aussi. Toutes les villes souffrent d’inégalités, certaines plus que d’autres, en fonction des contextes nationaux et régionaux, ainsi que du développement économique et de l’ampleur du secteur informel. Ce que nous observons aujourd’hui est un marquage géographique de plus en plus prononcé des inégalités sociales, surtout dans les pays en développement.

Les concepteurs, les promoteurs, les investisseurs et les dirigeants doivent faire des choix toujours plus épineux lorsqu’ils décident d’intervenir dans des paysages urbains et sociaux en évolution. Comment préserver l’ADN de la ville quand elle subit des transformations profondes ? Pour qui construit-on la ville ? Comment concilier intérêts publics et privés ? Qui paye et qui profite ? Les urbanistes de Londres, Paris, Barcelone, Hambourg et New York se heurtent aux mêmes problèmes que ceux d’Afrique, d’Amérique latine et surtout d’Asie, bien que les niveaux de pauvreté et les exigences en matière d’infrastructures sociales soient d’un autre ordre.

Ces dernières décennies, de nombreux projets urbains ont contribué à renforcer les inégalités physiques. Les résidences protégées et les enclaves se multiplient. Elles inscrivent les différences dans la pierre ou le béton, pas pour quelques marginaux indésirables, mais pour des générations de nouveaux habitants qui affluent dans les villes afin d’y trouver un travail et des débouchés. Les décideurs doivent se poser une question clé : dans quelle mesure la conception de l’environnement physique accentue ou atténue-t-elle les inégalités ?

Dans de nombreuses villes africaines et latino-américaines, les inégalités sont réellement saisissantes. Malgré de récentes améliorations, Rio de Janeiro et São Paulo, par exemple, affichent toujours des valeurs très élevées pour l’indice de Gini, qui mesure les inégalités. Dans ces villes, les inégalités sont presque deux fois plus importantes qu’à Londres ou à Berlin, bien qu’elles soient moins criantes que dans certaines villes d’Afrique, comme Johannesburg ou Lagos, ou même d’Amérique latine, notamment Mexico et Santiago, ou encore Brasilia, la capitale modèle de l’urbanisme du Brésil.

À Londres, par exemple, le salaire moyen est quatre fois plus élevé qu’à Rio de Janeiro. Toutefois, la répartition intra-urbaine des inégalités est assez nette. Les quartiers les plus défavorisés se situent à l’est et au sud, et les populations plus riches vivent à l’ouest et en périphérie (les villes proches de la Ceinture verte). À Paris, à l’inverse, la misère sociale se concentre à la limite nord de la ville et dans les communautés principalement immigrées qui vivent dans des immeubles des années 1970 dans les banlieues mal desservies de l’autre côté du périphérique.

Dans de nombreuses parties du monde, l’urbanisation est devenue plus fragmentée dans l’espace et moins sensible à l’environnement, et elle accentue la fracture sociale. Un urbanisme adaptable et perméable, conjugué à la mixité sociale et la densité, ne permettront pas de résoudre à eux seuls le problème des inégalités sociales, mais ils contribueront beaucoup à atténuer les effets d’un aménagement urbain source d’exclusion. En favorisant un urbanisme plus ouvert qui reconnaît que les dimensions sociales et spatiales sont intrinsèquement liées, les villes pourraient proposer des solutions, et cesser d’aggraver les problèmes.

Cet article se fonde sur des recherches menées par LSE Cities, un centre d’études dirigé par le professeur Burdett à la LSE.

Références

ONU-Habitat (2011), « The Economic Divide: Urban Income Inequalities », State of the World’s Cities 2010-11www.unhabitat.org.jo/en/inp/Upload/2233036_pages%20from%20Report-Englishrd-2.pdf

Burdett, Ricky et Deyan Sudjic (2011), Living in the Endless City, Phaidon Press, Londres

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