L’économie irlandaise surfe toujours sur la vague de la mondialisation

Département des affaires économiques, OCDE

La vague d'Aileen ©George Karbus Photography/AFP

La récession irlandaise a été longue et profonde, mais suivie d’une reprise marquée. Comment expliquer un tel essor ?

En contrebas des falaises de Moher, sur la côte ouest de l’Irlande, des surfeurs affrontent l’Aileen, une vague mondialement réputée. L’Irlande, elle, sort d’un véritable raz-de-marée bancaire et budgétaire, et surfe à nouveau sur la vague de la mondialisation, non sans talent. L’Irlande revient de loin depuis les jours sombres de la fin 2010 où, avec un système bancaire détruit et sans accès aux marchés de la dette souveraine, elle a entamé un programme de trois ans conçu par l’UE et le FMI. En 2016, l’économie devrait croître de plus de 4 %, un taux qui, bien qu’inférieur aux 6 % par an enregistrés en 2015, permettrait à l’Irlande de jouir pour la troisième année consécutive de la croissance la plus rapide de l’OCDE. Le déficit public a été en baisse constante jusqu’à atteindre les 2 % du PIB, la dette publique est passée de 120,3 % à environ 100 % du PIB, et le système bancaire est de nouveau opérationnel. La croissance des emplois est robuste, et le taux de chômage est passé de 15,1 % à 9,3 %.

Les récessions causées par les crises bancaires sont réputées pour être longues et les reprises, timides, comme l’ont constaté plusieurs autres pays de l’UE. La récession irlandaise n’a pas fait exception, alors comment expliquer une telle expansion ? La réponse tient en deux mots : investissement étranger.

Entre 2009 et 2013, pas moins de 125 milliards d’euros (61 % du PIB) d’investissement direct étranger ont afflué dans l’économie irlandaise, au cœur même de la crise et de la vague d’émigration. Discrètement, presque inaperçus, les capitaux et les cerveaux continuaient d’arriver en Irlande. Les Silicon Docks, dans le nouveau quartier du port de Dublin, en sont la preuve tangible. Ils forment le point névralgique du pôle de compétitivité irlandais des technologies de l’information. Des investisseurs de longue date, comme IBM et Microsoft, ont été rejoints par les sièges pour l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique des nouveaux grands noms du logiciel, des services en ligne et des médias sociaux comme Google, Facebook, Twitter, Airbnb et LinkedIn.

Mais la mondialisation réussie de l’Irlande va bien au-delà de la nouvelle économie. Trois autres secteurs clés − l’industrie pharmaceutique, le matériel médical et les services financiers − ont également bénéficié d’une vague d’investissements. Ainsi, huit des dix plus grands laboratoires pharmaceutiques sont présents en Irlande, autour de Cork, et parmi les 50 plus grandes banques et les 20 plus grandes compagnies d’assurance mondiales, la moitié opère à proximité du Centre international des services financiers de Dublin.

Ces investissements ne datent pas d’hier : depuis des décennies, les dirigeants irlandais mettent en place des conditions attractives pour les capitaux. Les années 1960 se caractérisaient déjà par un effort majeur, en partie impulsé par les recommandations de l’OCDE, pour stimuler l’éducation et promouvoir l’Irlande comme une destination européenne de choix pour les entreprises. Dans les années 1990, le pays possédait déjà certains secteurs à forte valeur ajoutée pour les entreprises mondiales innovantes, que la crise n’a pas fait disparaître.

Cependant, surfer sur la vague de la mondialisation suppose de constamment s’ajuster et faire circuler les nouvelles idées, comme en témoigne la mutation des secteurs irlandais des TI et des produits pharmaceutiques, avec le passage du matériel au logiciel entre les années 1980 et 2000, et des produits chimiques de base aux principes actifs.

Cependant, en dépit de tous ses progrès, le système d’innovation irlandais reste derrière celui d’autres petits pays développés comme l’Autriche, le Danemark, la Finlande, la Suède et la Suisse, dont l’investissement productif en pourcentage du PIB représente au moins le double de celui de l’Irlande. Si les entreprises nationales veulent maximiser les retombées de cet énorme bassin d’investissement étranger, il est capital de stimuler cette dimension innovatrice. Les Silicon Docks de Dublin, le secteur des techniques marines de Cork et celui des dispositifs médicaux à Galway illustrent le potentiel des pôles d’activités où coopèrent entreprises locales et internationales, universités de haut niveau et centres de recherche, mais restent des exemples isolés.

En clair, dans le système d’innovation, il faut progresser ou sortir. Les liens entre les entreprises étrangères et locales n’ont rien d’automatique : les multinationales se fournissent dans le monde entier le long de chaînes de valeur complexes. Si les entreprises nationales réussissent dans ces pôles, c’est parce qu’elles ont développé des produits et des services intelligents qui donnent un avantage concurrentiel à leurs clients multinationaux. Ces résultats restent limités, et pour les étendre à d’autres domaines, il faudra ajuster le système d’innovation aux besoins des petites entreprises dynamiques, qui sont les précurseurs de nouvelles activités plus rentables dans les économies de pointe.

Le rôle des organismes spécialisés dans la recherche à court terme sur les produits et les procédés est essentiel. À cet égard, les nouveaux Technology Centers d’Enterprise Ireland sont prometteurs. L’Irlande a élargi son crédit d’impôt pour la recherche-développement (R-D), qui s’assimile aux meilleures pratiques internationales. C’est une mesure judicieuse, qui permet d’éviter le vieux travers de la recherche de gagnants. Cependant, les crédits d’impôt supposent des flux de trésorerie assez importants, que les petites start-up n’ont pas toujours. Un financement direct de la R-D conviendrait mieux aux entreprises de petite taille, qui seraient favorisées par un certain rééquilibrage des politiques dans ce sens. Il est également important de développer leur capacité à absorber de nouvelles idées ; la multiplication des doctorats en entreprise et des programmes de master mettant en relation les entreprises et organismes de recherche engendrerait une nouvelle génération d’entrepreneurs. Enfin, il faut beaucoup de patience pour générer des retombées positives des IDE : les entreprises nationales se sont agrégées au pôle des dispositifs médicaux dix ans après l’arrivée du premier noyau d’investisseurs étrangers.

Même si l’Irlande parvient à remplir toutes ces conditions, elle doit encore entraîner davantage de personnes dans ce mouvement. Malgré le retour à une croissance forte, beaucoup d’Irlandais sont laissés de côté, incapables d’en récolter les bénéfices. Le chômage de longue durée est bien trop important, et le taux d’emploi est bas, tournant autour de 62 %, contre 70 % en Scandinavie et au Royaume-Uni. En Irlande, l’instruction est très valorisée (les salaires des enseignants, par exemple, sont parmi les plus hauts de la zone OCDE), mais les moins qualifiés sont lourdement pénalisés. Cet écart, dû en partie à la mondialisation de l’économie irlandaise, est à l’origine du plus haut taux d’inégalités du revenu marchand de l’OCDE.

L’absence relative de mécontentement et de troubles liés à la fracture sociale est partiellement due au généreux système de prélèvements et de prestations de l’Irlande, qui ramène les inégalités à la moyenne de l’OCDE. Cependant, le consensus social, qui a longtemps conforté l’action publique, comporte des risques. Pour commencer, les prestations sociales coûtent cher : elles requièrent des taux d’imposition très élevés, même sur les revenus relativement modestes. Alors que le seuil moyen du taux d’imposition marginal le plus élevé correspond dans l’OCDE à plus de cinq fois le salaire moyen, il se situe aux alentours de ce salaire moyen en Irlande !

Plutôt que de financer l’inactivité avec les prestations sociales et risquer de créer une Irlande à deux vitesses, les impôts des Irlandais seraient plus utiles au développement des talents et des perspectives de tous, y compris les individus sans emploi. Cela suppose de remettre davantage de personnes en activité. Le gouvernement a ainsi adopté des politiques du marché du travail plus actives. Il faut désormais se focaliser sur l’amélioration des formations des chômeurs et la réduction des taux effectifs d’imposition sur les faibles revenus (certaines familles subissent un taux effectif d’imposition global de 60 à 70 % sur des revenus entre 16 000 et 32 000 euros par an !), qui découragent le travail.

Une crise représente souvent une opportunité, et l’Irlande peut s’en sortir plus forte et innovante qu’avant. Si elle parvient à se doter d’un excellent système d’innovation qui fédère entreprises locales et multinationales tout en ouvrant la voie aux emplois qualifiés pour tous, elle pourra faire face avec aplomb aux aléas de la prochaine vague de la mondialisation.

Références

Kennedy, Seán, et al. (2015), « Taxes, income and economic mobility in Ireland : New evidence from tax records data », Documents de travail du département des affaires économiques de l’OCDE, n° 1269, Éditions OCDE, http://dx.doi.org/10.1787/5jrqc6zlgq31-en

OCDE (2015), Études économiques de l’OCDE : Irlande, Éditions OCDE

OCDE (2015) Perspectives économiques de l’OCDE, Éditions OCDE

O’Connor, Brendan, et al. (2015), « Searching for the inclusive growth tax grail : The distributional impact of growth enhancing tax reform in Ireland », Documents de travail du département des affaires économiques de l’OCDE, n° 1270, Éditions OCDE, http://dx.doi.org/10.1787/5jrqc6vk3n30-en

©L'Observateur de l'OCDE n°305 T1 2016




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