L’articulation productivité-égalité

Directrice de Cabinet du Secrétaire général et Sherpa de l'OCDE au G20/G7

La croissance de la productivité ralentit depuis la crise, alors que l’inégalité des chances et des revenus s’accroît. Ces deux phénomènes sont-ils liés ?

Il est difficile d’appréhender pleinement les liens entre ralentissement de la productivité et montée des inégalités. Si chacune de ces problématiques peut avoir une solution spécifique, il apparaît, au vu des relations entre les politiques publiques et les résultats en matière de productivité et d’inégalités, que nous aurions intérêt à adopter une approche commune.

Selon les recherches de l'OCDE, des inégalités élevées peuvent peser sur la croissance en dissuadant les ménages modestes d’investir dans le capital humain, et freiner les gains de productivité. Parallèlement, des cadres de concurrence insuffisants dans les économies du numérique et du savoir peuvent favoriser une dynamique du « gagnant remporte tout » ou, pire encore, inciter les entreprises en place à rechercher une rente. Nos études montrent également que la dispersion des salaires entre entreprises, provoquée par des gains de productivité plus ou moins rapides, contribue souvent à la montée des inégalités de revenu entre travailleurs. En outre, la « financiarisation » de nos économies pourrait inciter à privilégier la maximisation des profits à court terme plutôt que l’allocation des ressources aux activités plus productives.

Dans la droite ligne des initiatives relatives aux Nouvelles approches face aux défis économiques (NAEC) et à la croissance inclusive, l’OCDE considère que les efforts déployés pour relever les défis de la productivité et des inégalités seraient plus fructueux si nous examinions les synergies et les arbitrages entre les trains de mesures adoptés dans chacun de ces domaines. Il faut donc, dans l’élaboration des politiques, garder à l’esprit les interactions entre l’un et l’autre domaine afin d’éviter une approche cloisonnée. Il convient aussi d’élargir la base d’atouts constituant le socle de nos économies (compétences de qualité, infrastructures ou accès au financement pour les PME), de sorte que les individus, les entreprises et les régions ne cumulent pas les handicaps qui les empêchent de réaliser pleinement leur potentiel.

Les politiques ex-post, notamment la redistribution efficace, sont aussi déterminantes lorsque les mesures adoptées n’ont pas les résultats escomptés sur les individus, les entreprises et les régions. Ces interventions sont cruciales pour éviter que les inégalités de revenus d’une génération se traduisent en inégalités de chances pour la suivante.

Nous devons aussi tirer les leçons du passé. Les stratégies utilisées dans les domaines de la concurrence, du marché du travail et de la réglementation pour doper la productivité doivent favoriser le redéploiement des ressources vers les activités plus productives ou l’accroissement de la productivité dans certains secteurs. Mais cela peut accentuer l’inégalité des revenus et des chances si les travailleurs ne peuvent s’adapter au changement du fait de leur faible niveau de compétences ou de leur situation de départ. La poussée en faveur d’une plus grande flexibilité du marché du travail a profité à de nombreux employeurs, surtout aux entreprises les plus productives qui ont récolté les fruits d’une meilleure répartition des ressources en main-d’œuvre. Mais les formes de travail atypiques ont pris de l’ampleur. Les travaux menés récemment par l'OCDE sur la qualité des emplois montrent comment les travailleurs peu qualifiés peuvent se trouver piégés dans des emplois précaires peu rémunérés, avec de faibles possibilités de formation.

L’approche que nous préconisons pour élaborer des politiques publiques permettant aux individus, aux entreprises et aux régions à la traîne de réaliser leur plein potentiel et de contribuer à une économie plus dynamique s’appuie sur les travaux menés par l'OCDE dans différents domaines de l’action publique. Elle repose en premier lieu sur le programme d’action en faveur d’une croissance inclusive (www.oecd.org/inclusive-growth), qui place le bien-être au premier plan des objectifs publics. Elle est aussi étayée par les travaux de l'OCDE consacrés à la productivité, via le rapport The Future of Productivity et la mise en place d’un réseau de l'OCDE dédié. Elle coïncide également avec les efforts de l'OCDE pour affiner la mesure de la productivité, à l’heure où les indicateurs traditionnels ne permettent plus de rendre pleinement compte des effets des progrès technologiques rapides et des innovations axées sur le capital intellectuel, ni de l’importance croissante des services, ni de la productivité dans le secteur public.

L’objectif final est que les pouvoirs publics concentrent leurs efforts sur un large éventail de politiques « gagnant-gagnant » propres à réduire les inégalités tout en soutenant la croissance de la productivité, afin de créer un cercle vertueux propice à une croissance inclusive et durable. Les interventions réalisées au niveau des individus, des entreprises, des régions et des pays doivent être complémentaires. Si les aspects pratiques de ces interventions dépendent de la situation de chaque pays, d’une manière générale, plusieurs domaines de l’action publique doivent être pris en compte.

Tout d’abord, une nouvelle approche s’impose pour stimuler la productivité individuelle, afin que chacun puisse réaliser pleinement son potentiel productif. Il faut améliorer les compétences de la population grâce à un accès plus équitable à une éducation de qualité, surtout pour les populations modestes, mais cela ne suffit pas : compte tenu des progrès technologiques rapides, les compétences doivent aussi s’adapter à la demande afin d’éviter les décalages qui ont contribué au ralentissement de la productivité. Une stratégie globale est également nécessaire pour garantir un meilleur fonctionnement du marché du travail, promouvoir la qualité de l’emploi, réduire le poids de l’économie informelle, favoriser la mobilité des travailleurs et l’inclusion des groupes sous-représentés comme les femmes et les jeunes, et améliorer les résultats pour tous sur le plan de la santé.

Les entreprises doivent elles aussi concrétiser leur potentiel productif. Si une certaine hétérogénéité est normale, la dispersion croissante des niveaux de productivité entre entreprises et ses implications pour la productivité globale et les travailleurs sont préoccupantes. Selon nos recherches, au début des années 2000, la productivité du travail dans les entreprises situées à la frontière technologique progressait de 3,5 % en moyenne par an dans le secteur manufacturier, contre 0,5 % pour les autres entreprises. L’écart est encore plus grand dans les services. Plus les entreprises florissantes seront nombreuses, plus nos économies seront productives et inclusives. Mais cela suppose de repenser notre action dans les domaines de la concurrence, de la réglementation et de la finance, afin de mettre les nouvelles entreprises sur un pied d’égalité avec celles qui sont déjà en place. Il faut aussi prendre des mesures pour faciliter la diffusion des innovations de pointe vers les entreprises à la traîne.

Par ailleurs, les orientations préconisées ne peuvent être efficaces que si elles tiennent compte des paramètres régionaux et locaux. Les inégalités au niveau régional, comme la ségrégation en matière de logement en fonction des revenus ou du milieu social, ou la piètre qualité des transports publics et des infrastructures, peuvent enfermer les individus et les entreprises dans le piège de la faible productivité.

Enfin, il faut, pour envisager l’action publique de manière plus globale, changer radicalement les structures institutionnelles et de gouvernance publique, afin de renforcer la capacité des États à libérer les synergies et opérer les arbitrages nécessaires. Dans les sociétés très inégalitaires, les pouvoirs publics doivent aussi s’attaquer aux questions d’économie politique, notamment le détournement des processus réglementaires et politiques par les élites à qui profite le statu quo, et les politiques qui favorisent les acteurs déjà en place.

Aussi difficiles soient-ils, ces changements sont nécessaires. Nous estimons, à l'OCDE, qu’il est temps de mieux appréhender les interactions entre deux des principaux enjeux actuels – la productivité et les inégalités – afin de construire un avenir plus résilient, plus inclusif et plus durable.

Adapté d’un blog publié sur le site www.OECDInsights.org le 29 janvier 2016, voir http://oe.cd/1lg

Références

Ramos, Gabriela (2014), « Faire de la croissance inclusive une réalité », L’Annuel de l'OCDE 2014, voir www.oecd.org/fr/forum/annuel-ocde

OCDE (2015), The Future of Productivity, Éditions OCDE

Pour plus d’informations sur les travaux de l'OCDE consacrés à la croissance inclusive, voirwww.oecd.org/inclusive-growth

Pour plus d’informations sur le réseau de l'OCDE sur la productivité, voir www.oecd.org/eco/global-dialogue-on-the-future-of-productivity.htm

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