Supprimer le travail des enfants est notre devoir à tous

Lauréat du Prix Nobel de la Paix 2014, Fondateur de la Kailash Satyarthi's Children Foundation

Un jour, Kalu, un jeune garçon arraché à un atelier de tissage de tapis au Bihar, a posé une question fondamentale à Bill Clinton, alors président des États-Unis. Au cours de l’entretien, Kalu s’est poliment enquis de ses plans et politiques concernant les enfants du monde et leur situation. Je me souviens très bien comment M. Clinton a essayé d’expliquer à ce garçon qu’il était pratiquement arrivé au bout de son mandat, et qu’il serait prochainement remplacé par quelqu’un qui, en tant que président, serait mieux placé que lui pour lancer des actions et se charger de ces questions. Kalu, avec une grande sincérité, lui a alors demandé : « Pourquoi faut-il être président pour faire quelque chose pour les enfants ? »

La question de Kalu a fait une forte impression sur le président et les personnes présentes. Je me souviens avoir été stupéfait par l’intelligence du garçon et de sa question, et avoir été encore plus fier de la sincérité avec laquelle il l’avait posée. Cette interrogation ne s'adressait pas seulement au président : ce jour-là, Kalu posait la question que chaque enfant qui se voit refuser ses droits fondamentaux pose à l’ensemble du monde.

Dans le monde, 168 millions d’enfants travaillent et 5,5 millions sont prisonniers de formes modernes d’esclavage, et la crise des réfugiés ne fait qu’aggraver cette situation. Bien qu’il n’existe pas de chiffres officiels sur l’emploi des enfants syriens dans l’industrie turque du vêtement, le nombre d’enfants employés par des marques internationales ne cesse d’augmenter.

Selon une enquête de l’Université Tulane, le nombre d’enfants affectés à des tâches dangereuses dans la culture du cacao a augmenté de 46 % en Côte d’Ivoire entre 2009 et 2014. Malgré des efforts constants pour lutter contre ce phénomène, le secteur emploie encore 2,1 millions d’enfants, généralement exposés à des situations dangereuses.

Cette enquête fait suite au Protocole Harking-Engel de 2001, dont l’objectif est d’éliminer les pires formes de travail des enfants dans les pays producteurs de cacao. Il s'agit d'un partenariat public-privé fondé sur le volontariat et prévoyant une série de mesures, notamment la création d'un label pour l’industrie. Cependant, en raison de l’extrême pauvreté, de l’accès limité à l’enseignement et de l’absence de suivi, mais aussi du fait que les pouvoirs publics ont d’autres problèmes à traiter, il a été impossible d’assurer le respect de la législation et des directives recommandées.

Quand j’ai entamé ma lutte contre le travail des enfants dans les années 1980, le monde était ignorant. Il y avait alors 250 millions d’enfants au travail, mais la question des droits de l’enfant n’était pas un sujet majeur. Ce nombre a diminué, cependant il reste beaucoup à faire, et l’importance et le rôle déterminant des entreprises ne sauraient être négligés.

À titre d'illustration, je voudrais partager l’histoire de Rugmark, aujourd'hui GoodWeave. Pour qu’aucun enfant ne soit plus contraint, comme Kalu, de tisser des tapis, j’ai lancé Rugmark en 1995 après d’intenses consultations avec des fabricants de tapis, des intermédiaires, des exportateurs, des ONG en Inde et à l’étranger, et les grands importateurs de tapis d’Allemagne et des États-Unis.

L’idée était d’éradiquer le travail des enfants dans l’industrie du tapis à l’aide d’interventions pertinentes dans les chaînes de l’offre et de la demande. J’étais convaincu qu'une fois la volonté de changement réveillée, l’industrie pourrait renoncer au travail des enfants et contribuer au développement social en rompant le cycle de la pauvreté, de l’illettrisme, des problèmes de santé et de l’emploi illégal.

Grace à cette initiative, le nombre d'enfants travaillant dans l’industrie du tapis dans les pays d’Asie du Sud est passé de plus d’un million dans les années 1990 à moins de 200 000 aujourd’hui. Le plus remarquable est que les exportations de tapis à destination des pays occidentaux n'en ont pas souffert. De fait, les consommateurs ont pris davantage conscience du problème du travail des enfants dans ce secteur, et les exportateurs ont été en mesure de passer de meilleurs accords avec les acheteurs. L’optimisme des parties prenantes a permis de faire émerger un changement majeur, rendu possible par la puissance et l’influence des entreprises.

La plupart des innovations imaginées lors de la révolution industrielle et des technologies de l’information servent uniquement des indicateurs financiers. La situation de nos enfants exige maintenant du secteur des entreprises qu’il lance une autre révolution, fondée sur des audits sociaux rigoureux, un approvisionnement et un commerce éthiques. Je suis profondément convaincu que la communauté des affaires peut faire preuve de compassion tout en recherchant la rentabilité. Des hommes d’affaires qui ont du cœur et des entreprises soucieuses des autres devraient être la norme. Nous ne pouvons pas tenir l’État pour seul responsable de la situation faite à nos enfants. Et nous devrions jouer pleinement notre rôle dans la réforme de la société.

L’innovation est un processus évolutif et, pour créer un meilleur avenir pour nos enfants, il nous faut réfléchir avec plus de conviction et de créativité. Pour donner à tous les enfants les mêmes chances de réaliser leur plein potentiel, l’innovation ne doit pas bénéficier uniquement à ceux qui en ont les moyens, mais répondre aux besoins et défendre les droits de ceux qui sont exclus et vulnérables.

Une croissance inclusive ne peut être atteinte que par des approches progressives et innovantes. Autrement dit, il faut mettre en œuvre des idées fondées sur des données solides et susceptibles d’être soumises à une évaluation, une révision et un suivi rigoureux pour pouvoir s'adapter à différents contextes. Ces idées doivent également être démocratiques, évolutives et adaptées aux groupes les plus persécutés et marginalisés – nous devons veiller à ce que leur mise en œuvre soit porteuse d’équité.

L’innovation inclusive offre davantage de perspectives de développement durable que la charité et la philanthropie. Ces initiatives doivent être soutenues par de nouvelles politiques et par un changement de paradigme destiné à intégrer le point de vue des populations dans le processus. Puisque le succès ou l’échec de l’innovation sociale sont de notre responsabilité, toutes les parties prenantes devraient également être comptables de son développement.

Comment le secteur des entreprises peut-il mettre ces principes en pratique ? Tout d’abord, il faut abandonner la philanthropie et la responsabilité sociale des entreprises pour le concept beaucoup plus large de « comptabilité sociale des entreprises ». Pour être en mesure de se développer selon un axe inclusif et durable, les entreprises doivent évaluer leur environnement et identifier les facteurs qui empêchent les enfants et les familles les plus pauvres de bénéficier de leurs droits. Nous devons concevoir des mesures pour associer l’ensemble de la communauté, en particulier ses membres les plus marginalisés comme les femmes et les enfants, au développement et à la mise en œuvre de solutions.

Une approche de l’innovation fondée sur des principes commence par des questions et est guidée par celles-ci tout au long du processus, de l’identification des problèmes à l’élaboration et au déploiement de solutions, ainsi qu’à l’évaluation de leur impact.

Comment faire en sorte que les enfants les plus pauvres et les plus exclus puissent bénéficier de ces opportunités ? Pourquoi le faire ? On dispose de données sur l’impact positif de l’investissement consacré aux enfants et à l’instruction sur les personnes, les familles et les pays, en termes de revenu national, de croissance économique et de réduction de la pauvreté et de développement humain. À l’échelle planétaire, l’investissement dans l’éducation a un taux de rendement moyen d’environ 10 %, et chaque année d’enseignement supplémentaire représente une augmentation de 35 % du PIB par habitant.

Dans notre quête de réponses et de solutions à des questions comme celles posées ci-dessus, nous éprouvons un grand bonheur, une grande joie. La même joie que je ressens devant les sourires des enfants sauvés de leur vie de misère, de pauvreté et d'esclavage.

Je vois également un grand nombre de chefs d’entreprise qui prennent leurs responsabilités et agissent. Nous assistons à l’émergence d’un partenariat plus bienveillant et attentionné entre les sociétés civiles, les États et les entreprises. Cependant, la situation de nos enfants exige davantage.

Grace à votre coopération et votre participation actives, il sera possible de bâtir un avenir plus durable. Nos enfants représentent le présent et l’avenir, et nous devons leur donner les moyens de s’approprier le monde.

Voir www.satyarthi.org

Référence

School of Public Health and Tropical Medicine (2015), « Final Report 2013/14, Survey Research on Child Labor in West African Cocoa Growing Areas », Tulane University

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