Cap sur un avenir bleu

correspondante « Mer », The Irish Times

©2010 ERSI

Dans un atlas ou sur un globe, l’Irlande est une petite île verte proche de la côte atlantique de l'Europe. En fait, son territoire est presque aussi grand que celui de l’Allemagne, et majoritairement bleu.

Si l’on demandait au vice-amiral Mark Mellett, commandant des forces armées irlandaises, de quel territoire souverain il est responsable, il désignerait une zone d’un million de kilomètres carrés, équivalente à dix fois la surface terrestre du pays, et dont 93 % est situé sous l’eau.

M. Mellett, premier officier de marine aussi haut placé au sein des Forces de défense irlandaises, vanterait également les possibilités économiques offertes par ce domaine maritime : ses zones de pêche sont parmi les plus riches de l’Atlantique Nord-Est, ses vagues parmi les plus puissantes, et ses gisements d’hydrocarbures et d’énergie renouvelable pourraient rapporter des milliards d’euros.

Plus de 40 ans après l’ouverture des eaux irlandaises aux flottes européennes en échange d’avantages concédés par l’UE au secteur agricole, la nomination de M. Mellett en septembre constitue un signe de changement radical de stratégie maritime de la part de l’Irlande. Dans les années 1970, les opportunités offertes par l’espace maritime suscitaient si peu d’enthousiasme que les fonctionnaires des Affaires maritimes eux-mêmes disaient en plaisantant, qu’ils étaient chargés des « fish and ships ».

Depuis, les choses ont changé. La passion pour la mer de l’actuel titulaire du portefeuille, Simon Coveney, féru de navigation, a conduit à la publication en 2012 de Harnessing Our Ocean Wealth, plan maritime intégré qui vise à doubler le poids de l’économie « bleue » de l’Irlande d’ici 2030.

De son côté, l’UE a publié sa stratégie « Croissance bleue », selon laquelle il faut investir massivement dans la science et les technologies afin de développer pleinement le potentiel de l’économie maritime. Cinq secteurs clés y sont recensés : énergie marine ; aquaculture ; tourisme maritime côtier et de croisière ; ressources minérales marines ; et biotechnologie marine.

Récemment, le European Marine Board, qui représente les principaux organismes de recherche du secteur, a recommandé de davantage se consacrer aux grands fonds marins, au-delà de 200 mètres. Pour cette organisation, les plaines abyssales sombres et froides et les écosystèmes des évents hydrothermaux pourraient renfermer le secret de l’origine de la vie.

M. Coveney souhaite que l’Irlande ait sa place dans ce qu’il appelle le « siècle bleu ». Selon un rapport publié à l’été 2015 par l’Unité de recherche socio-économique marine de l’Université nationale d’Irlande (NUI) de Galway, sur la côte ouest, le secteur maritime irlandais a de meilleures performances globales que celle de l’économie en général, avec un taux de croissance de 8 à 9 % entre 2010 et 2014.

Dans ce secteur, le nombre d’emplois en équivalent temps plein est passé de 17 425 à 18 480 entre 2012 et 2014, avec un chiffre d’affaires annuel d’environ 4,5 milliards EUR.

Le développement de l’économie maritime est un travail de long terme. Les scientifiques irlandais participent déjà à de nombreux projets nationaux et internationaux, de la cartographie des fonds marins à la localisation et à la protection des récifs coralliens d’eau froide du plateau continental, en passant par la mesure de l’acidification des océans due à l’augmentation du dioxyde de carbone dans l’atmosphère.

Ainsi, certains travaillent par exemple avec l’Agence spatiale européenne sur la surveillance et la prévision des bancs de méduses qui peuvent nuire aux exploitations aquacoles. D’autres projets portent sur les énergies houlomotrice et marémotrice, ou sur l’utilisation de l’énergie vélique pour propulser les navires militaires. L’élevage biologique du cabillaud est également à l’étude.

Les recherches sont menées à NUI Galway et à University College Cork, qui fait partie, avec le Cork Institute of Technology et la Marine irlandaise, d’un pôle de recherche irlandais sur l’énergie maritime. Le Marine Institute, établissement public de Galway, est chargé de la coordination générale de ces travaux.

Le financement de ces recherches et travaux scientifiques représente un défi, quels qu’en soient les bénéfices à long terme. Les financements publics européens et irlandais destinés à la recherche appliquée tendent à favoriser les projets affichant des perspectives d’emploi immédiates et des financements privés. Cependant, comme le fait remarquer l’OCDE, le financement public de la recherche fondamentale est indispensable pour créer un climat véritablement propice à l’innovation. Le professeur Colin Brown, directeur du Ryan Institute de NUI Galway, cite en exemple l’observation de la Terre : les radars haute fréquence conçus pour surveiller la surface de la mer peuvent mesurer la hauteur des vagues et les courants de surface. Ces données, complétées d’autres données météorologiques comme la vitesse des vents, peuvent ensuite alimenter des modèles informatiques hydrodynamiques et servir à prévoir l’énergie disponible. Ces innovations en matière d’utilisation intelligente de l’énergie permettraient aussi d’anticiper les inondations et les ondes de tempête.

Pour M. Brown, nous sommes à la veille d’un tournant décisif et, s’il salue les investissements du gouvernement dans les innovations liées aux énergies renouvelables marines, il l’appelle à mieux prendre en compte le changement climatique dans les financements.

Ce point de vue aurait été largement partagé par un autre grand défenseur de la mer, l’historien John de Courcy Ireland, qui nous a quittés voilà bientôt dix ans. Après avoir consacré sa jeunesse à sillonner les mers au service de plusieurs marines marchandes, M. Ireland a été décoré dans le monde entier pour ses travaux au service de la mer, notamment en France, en Espagne et en Argentine. Il louait l’ardeur au travail dans les petits ports et les entreprises familiales de transport maritime des côtes irlandaises, mais dénonçait l’indifférence des Irlandais à la mer et leur préférence pour la terre, sur une île où l’on consomme plus de bœuf que de poisson ou de fruits de mer (en grande partie exportés). Certains expliquent ce paradoxe par une peur ancestrale de la mer, grande dévoreuse de vies à l’époque où les pêcheurs utilisaient de petits bateaux en toile appelés currachs. D’autres invoquent le fait que le poisson du vendredi était perçu comme une pénitence et non comme un plaisir, ou encore l’influence politique du secteur irlandais du bétail.

Les mentalités changent, et M. Ireland a vécu juste assez longtemps pour assister à la naissance d’un secteur halieutique pesant plusieurs millions d’euros dans des ports comme Killybegs (Comté de Donegal), à la création d’un musée de la mer près de chez lui à Dublin, et aux débuts du tourisme nautique sur le littoral atlantique qui attire désormais les surfeurs du monde entier.

Bien que des proverbes gaéliques comme « La mer prend sa part » reflètent le fatalisme historique, M. Ireland en a aussi retenu de plus positifs. Celui qu’il aimait particulièrement citer aux dirigeants politiques était : « Qui possède un bateau se verra récompensé ». Les avancées récentes de l’économie bleue irlandaise laissent penser que son message subtil a enfin été entendu.

Références

De Courcy Ireland, John (1992), Ireland’s Maritime Heritage, An Post, Dublin.

Marine Co-ordination Group (2012), Harnessing Our Ocean Wealth: An Integrated Marine Plan for Ireland, www.ouroceanwealth.ie/about-plan.

European Marine Board (2015), « Delving Deeper: How can we achieve sustainable management of our deep sea through integrated research? », EMB Policy Brief n° 2, novembre.

©L'Observateur de l'OCDE n°305, T1 2016




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