Expatriés irlandais : la porte ouverte au retour

©Phil Crean /Alamy Stock Photo

Fort de la solide croissance économique que connaît désormais l’Irlande et du regain de confiance dans son avenir, son gouvernement s’est engagé dans une démarche audacieuse en direction des expatriés et de la diaspora. 

Pour le gouvernement irlandais, encourager activement les ressortissants irlandais à rentrer et établir des liens avec eux partout dans le monde représente plus qu’un souhait : c’est un volet essentiel de son premier programme d’action en la matière, intitulé Global Irish: Ireland’s Diaspora Policy et publié en mars 2015. Enda Kenny, le Premier ministre, y écrit que l’économie irlandaise « offre des perspectives à ses ressortissants, et nous voulons qu’ils puissent revenir au pays. »

Cependant, les chiffres publiés en avril 2015 par l’Office national de statistique montrent que, si la tendance s’infléchit dans un sens favorable, le retour à un solde migratoire positif s’agissant des Irlandais n’est pas en vue. En 2007, alors le « Tigre celtique » était en plein essor, le nombre des départs d’Irlandais est tombé à 12 900, tandis que celui des retours atteignait 30 700, contre 18 900 en 2006. La même année a aussi vu augmenter le solde migratoire positif, qui est passé à 104 800. Mais la crise a brusquement inversé le processus, avec un arrêt soudain de l’immigration en 2009 et une reprise de l’émigration.

Entre 2010 et 2013, l’émigration des ressortissants irlandais a bondi, passant de 28 900 à 50 900, soit un record sans précédent. Plus de 600 000 d’entre eux ont quitté le pays depuis 2008.

Pour Alan Barrett, de l’Economic and Social Research Institute (ESRI), « Pendant la période du Tigre celtique, ceux qui étaient nés ici pouvaient, pour la première fois, espérer y travailler. Nous avions le sentiment d’être entrés dans une ère nouvelle. L’émigration forcée a donc été l’effet le plus douloureux de la récession de 2008. » Selon lui, les démarches innovantes du gouvernement pour mobiliser ses travailleurs d’outre-mer sont une réponse à l’évolution des profils des migrants qui entrent et sortent d’Irlande. Jusqu’aux années 1990, les émigrants étaient souvent des indigents et des personnes peu qualifiées. Mais aujourd’hui, ce sont des diplômés de l’université et des jeunes cadres, et leur moyenne d’âge est supérieure : ils avaient auparavant entre 15 et 24 ans, mais les 25-44 ans sont maintenant majoritaires, et nombre d’entre eux quittent un emploi. 

Toutefois, la tendance est un peu moins négative depuis 2013. Dans l’année précédant avril 2015, 80 900 personnes ont quitté l’Irlande, soit une faible baisse de 1,2 % par rapport à l’année précédente. Parmi elles, 35 300 étaient des citoyens irlandais, soit une baisse de 13 % par rapport à l’année précédente.

Les entrées ont progressé, et l’immigration s’est accrue en 2015 pour la troisième année consécutive, avec une augmentation de 14 % qui a porté le nombre des arrivants à 69 300. Mais parmi ces personnes figuraient seulement 12 100 Irlandais. De fait, les ressortissants de pays extérieurs à l’UE constituent la catégorie d’immigrés la plus importante, et leur effectif était de 30 400, soit une hausse de près de 20 % par rapport à l’année précédente. En effet, alors que l’économie continue de se redresser, c’est en grande partie grâce aux nombreuses entrées nettes de ces immigrés que le déficit migratoire a fortement diminué ces trois dernières années.   

Le profil des immigrés arrivant en Irlande est aussi en train d’évoluer, les personnes très qualifiées devenant plus nombreuses. Lorsque Bill Gates a choisi en 1986 de faire de Dublin la place forte de Microsoft en Europe, il a attiré vers l’Irlande l’une des premières vagues de diplômés étrangers de la technologie. Aujourd’hui, environ un tiers des 1 100 salariés dublinois de cette entreprise ne sont pas irlandais.  

Toutefois, cet afflux de matière grise n’a pas été suffisant pour combler certains déficits tenaces de compétences, notamment dans les domaines de l’ingénierie, de l’informatique, de la finance et de la santé. De plus, le moratoire sur le recrutement dans le secteur de la santé publique instauré lors de la crise a provoqué le départ de nombreux travailleurs qualifiés de la santé et de l’éducation.

Le bâtiment a aussi été touché, les émigrants irlandais comptant 17 % de travailleurs de ce secteur dont des ingénieurs civils, des architectes et des métreurs.

Si les formations actuellement offertes dans le pays, comme les cours Springboard, peuvent partiellement remédier à ces pénuries de compétences, le retour de plus d’Irlandais qualifiés serait également souhaitable. « Nous n’atteindrons pas notre objectif si nous ne parvenons pas à faire rentrer au moins 100 000 personnes pour pourvoir les emplois disponibles », a déclaré Damien English, ministre chargé des Compétences, de la Recherche et de l’Innovation, en mai 2015 lors d’un débat parlementaire (voir http://bit.ly/1RxQD7d). Des campagnes de recrutement ont été lancées et des organismes tels que Grafton Recruitment et la Social House à Dublin espèrent attirer les expatriés au moyen de statistiques positives montrant notamment un redressement du marché de l’emploi et une augmentation des salaires chez ceux qui sont revenus.

En attendant, le gouvernement doit aussi agir sans tarder pour que l’Irlande offre des perspectives nouvelles à ceux qui ne l’ont pas quittée, parfois de manière délibérée, comme l’exprimait la campagne « We’re Not Leaving » de 2013.

Comme le montrent les articles publiés dans ce numéro, les mesures prises commencent à avoir des effets. En adoptant des politiques semblables à celles que recommande l’OCDE pour renforcer l’innovation et l’effet d’entraînement exercé par les secteurs de pointe du pays, l’émigration devrait simplement redevenir un choix parmi d’autres. Claire MacDonald

Références

Barrett, Alan et Jean Goggin (2010), « Returning to the question of a wage premium for returning migrants », National Institute Economic Review, Economic and Social Research Institute, Dublin.

Gouvernement de l’Irlande (2015), « Global Irish: Ireland’s Diaspora Policy », ministère des Affaires étrangères et du Commerce, mars; voir www.dfa.ie/media/globalirish/global-irish-irelands-diaspora-policy.pdf.

Glynn, Irial, Tomas Kelly et Piaras MacEinri (2013), Irish Emigration in an Age of Austerity, University College Cork, Cork.

Irish Abroad Unit, ministère des Affaires étrangères et du Commerce, et UCD Clinton Institute (2015), Global Irish Civic Forum Report, UCD Clinton Institute, Dublin.

OCDE (2015), Études économique de l’OCDE: Irlande, synthèse, Éditions OCDE.

Voir le site de l’Office national de statistique : www.cso.ie

©L'Observateur de l'OCDE n°305 Q1 2016




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