De la crise à la reprise : panser les blessures sociales

OCDE, Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales

©David Rooney

La crise dans les pays de l’OCDE a été une épreuve pour de nombreux pays et particulièrement douloureuse pour l’Irlande, qui était en plein essor depuis plus d’une décennie. Les cicatrices sont toujours là, mais les opportunités aussi. Des politiques sociales bien ciblées et réactives peuvent produire de bons résultats.  

Le choc économique et social subi par l’Irlande ces dernières années a été l’un des pires de la zone OCDE. Le PIB et le revenu disponible des ménages ont chuté de 16 % tandis que le chômage, à 3 % en 2007, a atteint le chiffre record de 15 % en 2012. L’effondrement du secteur de la construction et la crise bancaire, étendue bien au-delà des frontières irlandaises, ont interdit au gouvernement d’emprunter sur les marchés obligataires internationaux. Un programme d’aide financière de 67,5 milliards d’euros a été proposé comme une bouée de sauvetage par la troïka (UE, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international). La dureté des réformes et l’austérité ont été dures à avaler pour un électorat touché de plein fouet. Il a fallu du temps, mais l’Irlande est finalement sortie du programme d’aide en décembre 2013. La croissance économique a accéléré jusqu’à devenir la plus forte de l’OCDE ; le chômage est retombé à 9 % environ et les finances publiques se sont redressées plus vite que prévu.

La crise a néanmoins laissé de profondes cicatrices. Des travaux récents de l’OCDE ont établi qu’un Irlandais sur six vit en dehors de son pays natal, soit la plus forte proportion de l’OCDE. Depuis le début la récession en 2008, quelque 650 000 personnes ont quitté le pays, soit 13 % environ de la population irlandaise, beaucoup plus que la population de n’importe quelle ville excepté Dublin.

Ces émigrés sont essentiellement des personnes très qualifiées qui, de manière surprenante, avaient un emploi. Une étude de 2013 a analysé leur statut et leurs motivations et a constaté qu’un cinquième seulement étaient au chômage, et que près de la moitié travaillaient à temps plein avant leur départ, 13 % à temps partiel. Parmi ceux qui avaient un emploi avant de quitter l’Irlande, beaucoup étaient peu satisfaits de leur carrière. L’absence de perspectives professionnelles et le sous-emploi des actifs à temps partiel ont probablement été déterminants dans cette vague d’émigration.     

L’émigration n’a pas que des côtés négatifs : les migrants de retour en Irlande peuvent rapporter des compétences et expériences acquises ailleurs ; de fait, leur rémunération est généralement supérieure de 7 %. Mais tous ne rentrent pas. La dernière vague d’émigration a compté plus de gens de plus de 30 ans que par le passé, y compris des gens avec enfants. Il est moins probable qu’ils rentreront, et cela représente un coût pour l’État, qui a investi dans leur éducation. En outre, l’émigration représente un prix social et psychologique pour les familles, moins visible mais néanmoins sérieux. Il faut le prendre en compte. Les ménages en zones rurales sont plus susceptibles d’avoir connu une émigration récente, qui peut mener à une pénurie de jeunes dans ces régions. Enfin, l’émigration s’accompagne également d’une détérioration de la santé mentale parmi les mères de migrants.

Il faut du temps à une économie pour s’adapter au déficit de compétences laissé par l’émigration. Heureusement, l’Irlande est aujourd’hui une destination de travail, et même si l’immigration a fortement reculé au début de la crise, elle s’est poursuivie pendant la récession avec l’arrivée de plus de 450 000 migrants entre 2008 et 2014. Leur intégration et celle de leurs enfants sont désormais une priorité, eu égard notamment à la crise actuelle des réfugiés en Europe. Avec quelque 80 % de ces enfants concentrés dans 23 % des établissements scolaires, le risque de « ghettoïsation » et d’intégration plus lente dans la société irlandaise est réel.

Un meilleur marché du travail serait certainement bienvenu. Malgré le repli du chômage, celui de longue durée demeure élevé – 60 % des chômeurs le sont depuis plus d’un an. Une étude montre que rester en dehors de l’emploi pendant longtemps peut, à terme, se traduire par des salaires systématiquement inférieurs et des taux de chômage supérieurs. De fait, plus un chômeur de longue durée est resté longtemps au chômage, plus son retour au travail est difficile.

L’Irlande compte une forte proportion de « ménages sans emploi », dans lesquels personne ne travaille, ou très peu. Près d’un quart des ménages irlandais sont concernés, contre un dixième en Europe. En outre, un rapport récent montre que le taux des ménages ayant des difficultés à boucler leur budget est passé de 31 à 61 % entre 2008 et 2011, ce qui ne surprend guère vu la chute moyenne de 16 % de leur revenu. Ces contraintes économiques ont affecté les relations familiales, les parents faisant état de disputes plus fréquentes et de relations moins satisfaisantes. Une étude montre que des parents en difficulté financière deviennent moins affectueux, et que la dégradation des relations parents-enfant va de pair avec plus d’anxiété chez l’enfant, des difficultés comportementales et des résultats scolaires en baisse.

Les jeunes adultes ont également souffert, ce qui constitue un enjeu politique de taille : une étude de l’OCDE montre que les dix premières années de la vie professionnelle d’un jeune sont déterminantes pour sa carrière, mais aussi pour sa vie personnelle et son bonheur. Le chômage des jeunes en Irlande est passé de 9 % en 2007 à 30 % en 2012. La proportion de NEET– jeunes ni étudiants, ni employés, ni stagiaires – a doublé, de 11 % en 2007 à 22 % en 2010. Leur sous-emploi pose également question : 41 % des plus de 25 ans et 31 % des moins de 25 ans n’ont pas d’autre choix que de travailler à temps partiel. Il est désormais évident qu’il faut concentrer l’action sur les besoins des jeunes, notamment par les dispositifs pour l’emploi et l’éducation. 

Comme d’autres auteurs le montrent ici, l’Irlande doit travailler dur pour continuer de surfer sur l’innovation et la mondialisation. Toutefois, l’innovation ne saurait s’appliquer seulement à la finance, l’industrie pharmaceutique ou la fibre optique. De nouvelles compétences d’écoute et de partage sont également importantes pour appuyer d’autres secteurs et créer de la valeur. Des travaux récents de l’UE montrent qu’il se crée quatre postes peu qualifiés pour un poste qualifié, les actifs très qualifiés faisant augmenter la demande de garde d’enfants, de restauration, de loisirs, etc. Des travaux en Allemagne ont montré comment les travailleurs réagissaient à la perte de leur emploi en se perfectionnant dans des tâches difficiles à externaliser et en améliorant leurs compétences interpersonnelles et multitâches. En effet, si la technologie peut consister à automatiser des tâches routinières, les compétences sociales n’ont jamais autant compté. Des compétences non cognitives comme l’amabilité et la ténacité peuvent être enseignées et acquises, et aujourd’hui, des initiatives comme le tutorat en sont le terreau.

En fait, compte tenu de la réputation d’hospitalité de l’Irlande, toute action visant à développer des aptitudes relationnelles dans les services contemporains pourrait se révéler essentielle pour la course à l’investissement dans une économie mondiale de l’immatériel.

Identifier et accumuler les compétences cognitives et non cognitives, renforcer chaque jour un peu plus l’attrait de l’Irlande aux yeux des actifs très qualifiés, mais aussi des candidats au retour et des migrants : telle est la route à suivre pour réussir demain.  

Références

OCDE (2015), Étude économique de l’OCDE : Irlande, Éditions OCDE.

OECD (2015), OECD Skills Outlook 2015 : Youth, Skills and Employability, Éditions OCDE.

Voir la base de données de l’OCDE sur les migrations : www.oecd.org/fr/migrations

Voir également www.oecd.org/fr/els/mig/statcles.htm et www.oecd.org/fr/irlande

©L'Observateur de l'OCDE n°305 Q1 2016




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