Quel avenir pour le travail ?

Directeur, Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l'OCDE

Malgré les signes d’embellie sur le marché du travail dans de nombreux pays de l'OCDE, le déficit d’emplois causé par la récession de 2008-2009 est encore loin d’être comblé. Le chômage continuera de baisser dans la plupart des pays, mais fin 2017, il sera toujours largement supérieur à son niveau d’avant la crise dans plusieurs d’entre eux. 

Face à un chômage persistant, les responsables publics doivent tenir compte d’au moins trois facteurs structurels à moyen et long terme qui influent plus que jamais sur le monde du travail : l’évolution démographique, la mondialisation et les technologies, notamment la révolution numérique.

Le vieillissement de la population s’accélère dans de nombreux pays de l'OCDE et d’économies émergentes, provoquant des inquiétudes quant à la viabilité des systèmes de retraite et de santé, aux perspectives de croissance, et au risque d’une stagnation à long terme. D’ici 2050, un adulte sur trois aura plus de 65 ans dans la zone OCDE, tandis qu’en Corée, en Espagne et au Japon, les trois pays les plus âgés, ce sera le cas de près d’un adulte sur deux. En Chine, la population vieillit désormais très rapidement. Dans ce contexte, il est capital de promouvoir un vieillissement actif en incitant les travailleurs âgés à poursuivre leur activité professionnelle, tout en encourageant les employeurs à leur offrir des emplois stables et à améliorer leur employabilité au moyen de formations bien conçues.

Dans les années à venir, le vieillissement sera un facteur parmi d’autres des changements démographiques à l’échelle internationale, changements qui accentueront les déséquilibres entre les régions du monde et conduiront à une plus grande mobilité de la main-d’œuvre. Il faudra donc, pour préserver et équilibrer la croissance économique et la cohésion sociale, garantir l’intégration des migrants et la collaboration entre les pays d’émigration et d’immigration.

Déjà, la mondialisation 2.0 – notre deuxième facteur – accentue la fragmentation du processus de production, dont les étapes intermédiaires sont réalisées par des fournisseurs différents, avec une interconnexion des emplois par-delà les frontières via les chaînes de valeur mondiales. Elle influe non seulement sur les types d’emplois (structure des professions), mais aussi sur le type de tâches correspondant à chaque emploi. Selon une étude récente de Sascha Becker et Marc-Andreas Muendler, l’emploi moyen en Allemagne, qui comprenait moins de deux tâches en 1979, en comportait plus de sept en 2006 du fait de la mondialisation.

Troisième moteur du changement dans le monde du travail : la numérisation. Une puissance informatique sans précédent et qui ne cesse de croître, les mégadonnées, la pénétration d’internet, l’intelligence artificielle, l’internet des objets et les plateformes collaboratives transforment radicalement la nature et l’avenir du travail.

Depuis la révolution industrielle, les grandes innovations comme la machine à vapeur, l’électricité ou la chaîne de montage ont entraîné le déclin de certains secteurs et, partant, la suppression de nombreux emplois, pour toutefois en créer d’autres, plus productifs et (souvent) plus gratifiants dans des secteurs en plein essor, apportant une amélioration sensible du niveau de vie.

Serait-ce différent cette fois-ci ? Le « deuxième âge de la machine » (c’est-à-dire la quatrième révolution industrielle) pourrait-il conduire non seulement à la suppression des emplois les moins productifs, mais aussi à une mutation de l’emploi au sens large ? Le monde du travail est-il en passe d’être transformé ?

Selon certains experts, comme Andrew McAfee et Erik Brynjolfsson, le progrès technologique à l’ère du numérique suit une trajectoire progressive mais exponentielle, avec une tendance de plus en plus marquée au remplacement du capital humain, même pour les tâches jugées autrefois impossibles à automatiser. La menace du chômage technologique évoquée pour la première fois par John Maynard Keynes dans son essai de 1931 intitulé « Perspectives économiques pour nos petits-enfants » réapparaît donc, toujours aussi inquiétante. Mais les avis divergent : certains estiment qu’une grande partie des emplois risquent d’être remplacés par des ordinateurs et des machines dans les pays de l'OCDE, tandis que d’autres considèrent que les métiers vont s’adapter afin de mieux exploiter les technologies existantes. De nouveaux emplois complémentaires feront en outre leur apparition. Selon Enrico Moretti, pour chaque emploi créé dans les hautes technologies, cinq nouveaux emplois complémentaires pourraient voir le jour.

Une chose est sûre : la structure des professions va évoluer en profondeur. Ces 20 dernières années déjà, les progrès technologiques axés sur les compétences ou sur les tâches routinières ont modifié les types d’emplois, favorisant une polarisation de la demande de main-d’œuvre autour des emplois hautement qualifiés n’impliquant pas de tâches routinières (fondés sur les qualités relationnelles ou la créativité) d’une part, et des emplois peu qualifiés non routiniers, dans les services de restauration et la sécurité par exemple, d’autre part. La demande est moindre pour les emplois routiniers (souvent situés au milieu de l’échelle des qualifications), qui peuvent plus facilement être automatisés.

Avec la numérisation, notre façon de travailler va continuer de changer. Aux États-Unis, toutes les professions utilisent déjà les outils informatiques, à l’exception de deux : les plongeurs dans la restauration et les opérateurs d’appareils de cuisson alimentaire (même si des chefs robots en cuisine pourraient prochainement devenir réalité). Dans la plupart des pays de l'OCDE, les salariés utilisent internet pour leur travail dans plus de 95 % des grandes entreprises, plus de 85 % des entreprises moyennes et au moins 65 % des petites entreprises.

La révolution numérique va continuer à transformer la nature du travail. Internet permet à davantage d’entreprises d’utiliser des fournisseurs compétitifs au sein de la chaîne d’approvisionnement mondiale, et aux travailleurs de bénéficier de la flexibilité et des avantages du télétravail et du travail indépendant, notamment pour compléter leurs revenus. Ce qui a conduit à l’avènement de l’économie « à la demande », « du partage » ou « collaborative » incarnée par Airbnb ou Uber. Bien qu’encore de taille modeste, l’économie de plateforme suscite des interrogations importantes quant aux salaires, aux droits et à la protection sociale des travailleurs, mais aussi des employeurs et des consommateurs. Même s’il est encore tôt pour le dire, les emplois atypiques semblent s’être multipliés avec la reprise amorcée dernièrement, souvent pour remplacer des emplois plus traditionnels dans des secteurs en perte de vitesse. Si certains de ces emplois offrent une plus grande flexibilité aux travailleurs, ils s’accompagnent souvent d’une couverture sociale incomplète et de possibilités de formation et de progression professionnelle moindres par rapport aux emplois traditionnels à durée indéterminée. De plus, les travailleurs de l’économie collaborative cumulent souvent plusieurs emplois et sources de revenus, ce qui remet en cause la durée légale du travail, le salaire minimum, l’assurance-chômage et d’autres piliers de nos institutions et politiques traditionnelles du marché du travail.

On cherche aussi à encourager la mobilité de la main-d’œuvre et à inciter travailleurs et employeurs à saisir les nouvelles opportunités professionnelles, où qu’elles soient. Face aux contraintes budgétaires, des programmes du marché du travail efficaces et ciblés sont plus nécessaires que jamais. Des stratégies globales s’imposent sur le front des compétences, non seulement pour doter les travailleurs des qualifications requises, mais aussi pour les aider à s’adapter aux nouvelles exigences. Les systèmes d’impôts et de prestations doivent aussi évoluer pour protéger les plus vulnérables, tandis que les régimes de protection sociale doivent refléter les nouvelles formes de travail comme le conseil, le travail indépendant ou autres contrats qui n’entrent plus dans le cadre des relations de travail classiques.

En janvier 2016, l'OCDE organise une Réunion des ministres du Travail et de l’Emploi, précédée d’un Forum sur l’avenir du travail (www.oecd.org/fr/emploi/ministerielle/forum-travail). L’OCDE attend des ministres qu’ils lui confient la mission d’élaborer une nouvelle Stratégie pour l’emploi articulée autour des piliers du vieillissement de la population, de la mondialisation, des migrations, de la numérisation et des nouveaux modes de travail. Cette nouvelle Stratégie pour l’emploi tirera non seulement les leçons de la crise, mais cherchera aussi à déterminer comment les politiques publiques et les institutions doivent évoluer pour permettre aux travailleurs de bénéficier des mutations structurelles futures, tout en recevant la protection et l’aide dont ils ont besoin. Elle offrira ainsi l’occasion à toutes les parties prenantes de repenser le dialogue social et de veiller à ce que la nouvelle ère qui s’annonce soit, comme les précédentes révolutions de l’emploi, porteuse d’emplois plus nombreux et de meilleure qualité.

Références

Autor, D. H. (2015), « Why are there still so many jobs? The history and future of workplace automation », Journal of Economic Perspectives, Vol. 29/3, pp. 7-30.

Becker, S. et M.-A. Muendler (2015), « Trade and tasks: An Exploration over Three Decades in Germany », Economic Policy, n° 30(84), pp 589-641, http://dx.doi.org/10.1093/epolic/eiv014.

Bessen, J. (2015), Learning by Doing: The Real Connection between Innovation, Wages, and Wealth, Yale University Press, New Haven.

Frey, C. B. et M. A. Osborne (2013), « The future of employment: How susceptible are jobs to computerisation? », Oxford Martin School Working Paper, Oxford.

Goos, M., J. Konings et M. Vandeweyer (2015), « Employment growth in Europe: The roles of innovation, local job multipliers and institutions », Utrecht School of Economics Discussion Paper Series, Vol. 15/10, Utrecht.

Harris, S. D. et A. B. Krueger (2015), A Proposal for Modernizing Labor Laws for Twenty-First-Century Work: The “Independent Worker”, The Hamilton Project, Washington, D.C.

McAfee, A. et E. Brynjolfsson (2014), Le deuxième âge de la machine : Travail et propsérité à l’heure de la révolution technologique, Odile Jacob, Paris.

Mokyr, J., C. Vickers, et N. L. Ziebarth (2015), « The history of technological anxiety and the future of economic growth: Is this time different? », Journal of Economic Perspectives, Vol. 29/3, pp. 31-50.

Moretti, E. (2010), « Local multipliers », American Economic Review: Papers and Proceedings, No. 100, pp. 1-7

OCDE (2015), Perspectives de l’emploi 2015, Éditions OCDE, Paris.

OCDE (2015), Data-Driven Innovation: Big Data for Growth and Well-Being, Éditions OCDE, Paris.

OCDE (2014), Perspectives de l’emploi 2014, Éditions OCDE, Paris.

OCDE (2014), Measuring the Digital Economy: A New Perspective, Éditions de l'OCDE, Paris.

OCDE (2013), Perspectives de l'OCDE sur les compétences 2013 - Premiers résultats de l'évaluation des compétences des adultes, Éditions OCDE, Paris.

OCDE (2006), « The share of employment potentially affected by offshoring: An empirical investigation », OECD Digital Economy Papers n° 107, Éditions OCDE, Paris.

Spitz Oener, A. (2006), « Technical change, job tasks, and rising educational demands: Looking outside the wage structure », Journal of Labor Economics, Vol. 24/2, pp. 235-270.

©L'Observateur de l'OCDE n°305 janvier 2016




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