Manger sa soupe avec un couteau : l'art de la guerre au Sahara

Consultant auprès du Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest (CSAO/OCDE) de l’OCDE et professeur associé, Université du Danemark du Sud

« Comme manger sa soupe avec un couteau » : Peter O’Toole campe TE Lawrence, avec Omar Sharif, dans le film de 1962 Lawrence d’Arabie ©Kobal/The Picture Desk/AFP

L’insurrection est une cause de sous-développement dans de vastes régions d’Afrique de l’Ouest et freine les progrès sociaux et économiques.

Combattre une insurrection n’est, dans le meilleur des cas, jamais facile, mais dans un désert, c’est un processus lent et compliqué. Pour reprendre les termes de Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie, c’est comme « manger sa soupe avec un couteau ». L’ennemi est fuyant et évite le combat direct avec les forces régulières. Mobile et rapide, il peut frapper n’importe où et n’importe quand, sans logique apparente. Les insurgés du désert compensent leur petit nombre en se montrant insaisissables. Leur force réside dans leur capacité de contrôler des villes stratégiques et des axes routiers plutôt que de conserver du territoire. Les forces régulières sont souvent inefficaces face à eux, affirme Lawrence, car dans le désert, « l’espace est plus puissant que les armées ».

Presque un siècle plus tard, les principes généraux de la guerre irrégulière énoncés par Lawrence au Moyen-Orient trouvent une résonnance particulière avec la situation au Sahara, plus grand désert du monde. La mobilité et la vitesse y jouent toujours un rôle déterminant. Comme l’a révélé un document récent, les militants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), d’Ansar Dine ou du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) ont mené des nombreuses activités transfrontalières au cours des dix dernières années, traversant de nombreuses régions d’Algérie, du Mali, de Mauritanie et du Niger, sans grand risque d’être appréhendés. Si l’on relie par des lignes hypothétiques des événements successifs survenus entre 2004 et 2011, on s’aperçoit que des attaques terroristes se sont à plusieurs reprises produites à plusieurs centaines ou milliers de kilomètres, dans des pays différents, et sans régularité apparente (voir carte).

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Liste chronologique d’événements attribués à des organisations extrémistes violentes transsahariennes, 2004-2011

Note : la carte montre des événements violents attribués à neuf groupes affiliés à Al-Qaïda survenus entre 2004 et 2011. Les lignes en pointillés ne représentent pas des déplacements physiques, qui demeurent pour la plupart inconnus, mais une série d’événements liés chronologiquement.

L’offensive militaire de 2012, au cours de laquelle une coalition temporaire de militants islamistes et de rebelles sécessionnistes a conquis le nord du Mali, illustre également la rapidité avec laquelle les insurgés peuvent se déplacer dans le désert. Partie à la mi-janvier de l’Adrar des Ifoghas, un massif montagneux peu élevé aux confins de l’Algérie, du Mali et du Niger, la coalition avait conquis les villes de Tessalit, Kidal, Gao et Tombouctou fin mars. Comme décrit dans une publication récente du CSAO/OCDE, elle en a chassé l’armée malienne, désorganisée et mal équipée, et dont les membres ont fui ou rapidement changé de camp selon leurs allégeances tribales.

La contre-offensive menée par la France en 2013 a également misé sur une réponse rapide et mobile, mettant à rude épreuve la logistique aérienne et terrestre. Suite à la Résolution 2085 du 20 décembre 2012 du Conseil de sécurité des Nations Unies et aux appels à l’aide du président du Mali, l’Opération Serval a permis de reprendre le contrôle des principales villes en deux semaines environ, et a ouvert la voie au mandat des Nations Unies et à la Mission de formation de l’Union européenne au Mali.

Les forces spéciales se sont révélées essentielles pour mener des missions de reconnaissance, sécuriser des aéroports reculés pour permettre le déploiement des troupes régulières, traquer les militants jihadistes et détruire leurs armes et leurs entrepôts de nourriture. L’association des forces spéciales et des hélicoptères de combat a permis à l’Opération Serval de compromettre les stratégies de mobilité des militants jihadistes qui menaçaient d’envahir le sud du Mali, et de les empêcher de se replier dans l’Adrar des Ifoghas. Un petit nombre de drones a été utilisé à des fins de surveillance, de reconnaissance et de soutien aux troupes déployées.

Un deuxième point commun entre la Révolte arabe et la guerre actuelle dans le Sahara réside dans le fait que la conquête de territoire est largement perçue comme inutile en raison de l’impossibilité d’y stationner des troupes. Toutefois, le contrôle du territoire était un objectif des insurgés, et les rebelles sécessionnistes du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) affirmaient détenir une partie importante du territoire malien, l’Azawad. Leur présence militaire y était cependant limitée à quelques emplacements stratégiques. Quant aux islamistes, leur objectif immédiat dans leur conflit avec l’État malien semble davantage socio-politique que strictement territorial. « Tout ce que nous réclamons, c’est l’application de la charia », aurait déclaré un membre du groupe Ansar Dine. Ils semblaient toutefois également poursuivre d’autres intérêts, ayant lutté pour s’emparer de villes stratégiques de l’Adrar des Ifoghas et de la région du Niger, par laquelle passe le trafic d’armes et de drogues, comme l’a révélé un rapport récent.

La troisième similarité entre l’Arabie et le Sahara est que les insurgés évitent souvent la confrontation directe avec les forces régulières. Lors de l’Opération Serval, les militants islamistes et les rebelles sécessionnistes ont pris la fuite plus souvent qu’ils n’ont affronté les forces régulières, numériquement supérieures. Tombouctou a été reprise sans résistance, de même que Gao. Même Kidal, bastion historique de nombre de rébellions touarègues passées, a été occupée sans combat. Le mode de confrontation directe le plus courant est celui des attaques suicides et des appareils explosifs improvisés.

L’Opération Barkhane, l’opération de lutte contre le terrorisme qui a succédé à l’Opération Serval en août 2014, a recours à des forces extrêmement mobiles. À l’inverse des interventions militaires passées qui ciblaient « un pays, une crise et un théâtre d’opérations », l’Opération Barkhane s’attaque explicitement à la dimension régionale et transfrontalière des activités terroristes dans la région du Sahel-Sahara. Elle mobilise trois ports du Golfe de Guinée, deux aéroports principaux du Sahel à partir desquels des avions de chasse et des drones peuvent décoller, et une série d’avant-postes dans le Sahara, aux confins du Tchad, du Mali et du Niger, à partir desquels il est possible de désorganiser les trafics transfrontaliers et les réseaux terroristes. L’Algérie et la Lybie étant hors de la portée de l’armée française, l’Opération Barkhane est probablement aussi régionale que possible à l’heure actuelle.

Enfin, T.E. Lawrence a écrit que la guerre dans le désert était comparable à la guerre navale, dans le sens où l’ennemi est mobile, omniprésent, indépendant de toute base militaire et relativement indifférent aux contraintes imposées par son environnement. Ces caractéristiques s’appliquent bien sûr à de nombreuses forces irrégulières. Ce qui fait la spécificité des insurgés dans les déserts est qu’à l’instar des marins, ils ont développé une conception de l’espace dans laquelle les positions stratégiques, les directions et les points fixes comptent moins que les allégeances tribales, les réseaux de villes et le contrôle des axes routiers. Le siècle dernier n’a pas rendu ces principes généraux obsolètes. Comme pendant la Révolte arabe, une force très bien équipée et de petite taille, mais qui possède la mobilité, la vitesse et la connaissance du pays, affronte une force régulière en supériorité numérique, au Mali et dans les pays voisins. Mais à mesure que les armées occidentales et leurs alliés africains améliorent la mobilité et la flexibilité de leurs réponses face à la violence politique régionale, l’insurrection dans les déserts se révèle à double tranchant, et peut également se retourner contre ceux qui connaissent le mieux le terrain.

Contacter l’auteur : ow@sam.sdu.dk, @ojwalther

Le CSAO est une plateforme internationale de dialogue et d’analyse des politiques consacrée aux enjeux régionaux en Afrique de l’Ouest. Pour plus d’informations, consulter notre site : www.oecd.org/fr/csao, @SWAC_OECD

L’auteur remercie Antonin Tisseron pour ses précieux commentaires sur une version antérieure de l’article.

Références

Lawrence T.E. (1920), « The evolution of a revolt », Army Quarterly and Defense Journal, octobre

OCDE (2014), Un atlas du Sahara-Sahel : Géographie, économie et insécurité, Cahiers de l’Afrique de l’Ouest, Éditions OCDE, Paris

Service canadien du renseignement de sécurité (2014), « Stabilité politique et sécurité en Afrique de l’Ouest et du Nord », Cabinet Office, Ottawa

Walther, Olivier et Christian Leuprecht (2015), « Mapping and deterring violent extremist networks in North-West Africa », Department of Border Region Studies, n° 4

©L'Observateur de l'OCDE n°303 septembre 2015




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