Une nouvelle ère migratoire

Direction de l’emploi, du travail et des affaires sociales de l’OCDE

©Rodi Said/REUTERS

Avant même que la crise des réfugiés ne frappe les pays européens, l’immigration était au premier rang des préoccupations politiques internationales. Tous les aspects de cette question très sensible font appel aux émotions, mais il faut également faire de la place aux faits pour éclairer les débats. 

Avec environ 232 millions de migrants internationaux pour une population mondiale de 7 milliards d’habitants, les migrations concernent un nombre relativement faible de personnes. Néanmoins, les immigrés représentent toujours une part importante de la population dans certains pays – près de 13 % en moyenne dans les pays de l’OCDE, même si les chiffres varient considérablement d’un pays à l’autre. Les dernières tendances indiquent que cette proportion devrait continuer à augmenter pendant quelques temps.

La plupart des dirigeants et décideurs mondiaux qui se réunissent à New York pour le Sommet des Nations Unies sur le développement durable (25-27 septembre 2015) reconnaissent de plus en plus que l’immigration est un atout pour le changement social et économique. Mais tout le monde n’en est pas convaincu. Même sur la question des réfugiés en Europe, une partie de l’opinion publique est partagée entre la compassion pour les histoires personnelles d’adversité et de terreur, et les inquiétudes liées à l’accueil des demandeurs d’asile. Il faudrait donc donner une image plus positive de l’immigration, en tant que source de prospérité partagée et de croissance inclusive.

Un phénomène pérenne

Il est logique de commencer par reconnaître que les migrations feront toujours partie de l’histoire humaine. Après un ralentissement dû à la grande récession de 2007-08, les flux migratoires vers les pays de l’OCDE et le reste du monde se sont de nouveau intensifiés. La dernière édition, publiée en 2015, des Perspectives des migrations internationales recense près de 4 millions de nouveaux immigrés permanents dans les pays de l’OCDE en 2014 (voir www.oecd.org/fr/migrations/perspectives-des-migrations-internationales-19991258.htm). De plus, on compte presque autant d’immigrés temporaires, comme les étudiants. Les demandes d’asile ont atteint le chiffre record de 800 000.

Globalement, entre 2000-01 et 2010-11, le nombre total d’individus nés à l’étranger dans les pays de l’OCDE a augmenté de 40 %. Il y a aujourd'hui près de 120 millions de migrants dans le monde, dont plus de la moitié dans les pays de l’OCDE. Si l’on regarde ces tendances de plus près, on constate plusieurs phénomènes que les décideurs doivent prendre en considération.

Premièrement, les migrants sont en général plus qualifiés que les individus qui restent dans leur pays d’origine. Ces dix dernières années, le nombre d’immigrés âgés de 15 ans et plus diplômés du supérieur dans l’OCDE a augmenté de 70 % pour atteindre 31 millions d’individus, alors que cette hausse a été d’à peine 10 % chez les moins qualifiés. Cette progression est largement imputable aux migrants originaires d’Asie.

En fait, les taux d’émigration des individus très qualifiés sont supérieurs aux taux d’émigration totale dans la plupart des pays. Environ 10 % des personnes très qualifiées nées en Afrique vivaient dans un pays de l’OCDE en 2010/11, soit le taux de fuite des cerveaux le plus élevé au monde. Viennent ensuite l’Amérique latine et les Caraïbes (8 %).

L’attention portée par les décideurs à l’immigration très qualifiée devrait continuer, voire s’accroître dans les décennies à venir. Mais l’immigration peu qualifiée ne disparaîtra pas, au vu de la demande persistante et non satisfaite, dans les pays de l’OCDE, de travailleurs dans des secteurs comme l’agriculture, la construction et les services domestiques.

Deuxièmement, les migrations intrarégionales s’intensifient alors que les individus se déplacent de plus en plus au sein de leur continent d’origine. Les vagues récentes d’élargissement de l’Union européenne (UE) en 2004, 2007 et 2013 contribuent à expliquer cette tendance : l’OCDE estime qu’environ 18 millions d’individus ont déménagé au sein de la région, soit approximativement 50 % de plus qu’en 2004. On observe des tendances analogues dans d’autres régions du monde où des accords régionaux facilitent la mobilité transfrontalière, comme en Amérique latine avec le Mercosur, en Asie avec l’ANASE et, dans une moindre mesure, en Afrique.

Enfin, le fait est que, malheureusement, les tendances migratoires récentes, notamment vers l’Europe, résultent de crises géopolitiques et de conflits dans la région méditerranéenne, en Afrique et au Moyen-Orient, avec une intensification des flux de réfugiés en quête de protection. Comme le Secrétaire général de l’OCDE Angel Gurría le souligne dans une déclaration de soutien aux efforts déployés pour relever ce défi, les dirigeants doivent adopter une position historique face à cette tragédie humanitaire. Les migrants originaires de Syrie et d’Érythrée représentent près de la moitié des entrées illégales enregistrées dans l’UE en 2014. L’autre moitié se compose de personnes venues d’Afghanistan, d’Iraq et d’Ukraine, mais aussi un nombre relativement important de personnes originaires d’économies paisibles et florissantes. Cette diversité est une nouvelle réalité dont les décideurs devront tenir compte dans les années à venir.

Ils devront également étudier la façon dont les migrations accompagnent d’autres changements démographiques. On n’observe en effet aucun lien automatique entre les tendances démographiques et migratoires, et le rôle joué par les migrations pour répondre aux futurs besoins du marché du travail dans les pays d’accueil dépendra de la capacité à faire correspondre l’offre et la demande de compétences dans les pays d’origine et d’accueil. Toutefois, la population de l’Europe et de l’OCDE vieillit rapidement, alors que celle de l’Afrique et de plusieurs pays d’Asie est majoritairement jeune. D’ici 2035 environ, le rapport inactifs/actifs, c'est-à-dire les effectifs en âge de travailler par rapport aux plus de 65 ans, sera cinq fois plus élevé en Europe qu’en Afrique (44 % contre 9 %). Au Japon, comparé au reste de l’Asie, cet écart a déjà atteint un niveau record, et ce sera également le cas pour les États-Unis et l’Amérique latine d’ici 2025 environ.

Une aubaine économique

On se rend progressivement compte que l’immigration peut jouer un rôle positif dans le développement économique et social des pays d’accueil, mais aussi des pays d’origine quand les migrants rapatrient leurs compétences et leurs capitaux. Avec les Objectifs de développement durable, les décideurs considèrent désormais les migrations internationales comme « une réalité multidimensionnelle particulièrement importante pour le développement des pays d’origine, de transit et d’accueil ». Cela ouvre la porte à de réels progrès dans les réponses aux grands défis migratoires et favorise la coopération internationale dans ce domaine. Cette réflexion s’appuie sur de précédentes déclarations, par exemple dans le contexte du Forum mondial sur les migrations et le développement depuis son lancement en 2006, et du Dialogue de haut niveau des Nations Unies sur les migrations internationales et le développement, qui se poursuit depuis octobre 2013.

Quels seront les changements ? Pour commencer, cette vision permettra de rapprocher les positions adoptées par les instances internationales et l’hostilité grandissante vis-à-vis de l’immigration qui est de plus en plus visible dans bon nombre de grands pays d’accueil. Il pourrait être utile d’énoncer les avantages potentiels de l’immigration plus clairement, mais aussi plus honnêtement. L’immigration peut être globalement bénéfique, mais certains groupes, comme les travailleurs peu qualifiés, peuvent en pâtir si de nombreux migrants sans qualification arrivent dans un pays. Il faut par exemple trouver un juste milieu entre la nécessité d’offrir des opportunités à la main-d'œuvre locale et la possibilité de recourir aux travailleurs migrants pour combler des pénuries de compétences structurelles. Il est également essentiel de promouvoir des politiques améliorant les possibilités dans les pays d’origine, notamment en exploitant les compétences des migrants de retour. Surtout, les pays ont besoin de stratégies pour intégrer les immigrés dans leur vie sociale et économique et prévenir leur isolement et leur exclusion.

Ce dernier point est crucial parce que l’intégration fait partie de l’image positive de l’immigration qui est mise en avant à New York. La différence entre « nous » et « eux » n’est pas fondée sur l’origine (après tout, nous sommes presque tous le fruit de l’immigration, et souvent depuis peu), mais plutôt sur l’hypothèse que « nous » sommes intégrés, pas « eux ». L’intégration est par conséquent cruellement importante pour l’acceptation par la population de l’arrivée future d’immigrés en situation régulière. En outre, seuls ceux qui réussissent dans le pays d’accueil possèderont de nouvelles compétences et suffisamment de ressources financières à partager avec leurs communautés d’origine.

Mais il reste encore beaucoup à faire. Un rapport récent de l’OCDE sur l’intégration des immigrés et de leurs enfants montre que « le lieu de naissance des enfants ou de leurs parents continue d’influencer pendant longtemps leurs chances dans la vie ». Il est encore plus frappant que, dans un contexte de course mondiale aux talents, cette constatation vaille également pour les immigrés diplômés du supérieur ; en effet, dans la zone OCDE, la moitié d’entre eux sont inactifs, au chômage ou occupent un emploi pour lequel ils sont surdiplômés.

Aller de l’avant

Les migrations internationales ont un coût à court terme, voire à moyen terme, et restent un défi pour les pays d’origine comme pour les pays d’accueil. Cependant, avec une bonne stratégie, les décideurs peuvent compenser les coûts en tirant parti des avantages de l’immigration et en créant de nouvelles possibilités aux niveaux national, régional et international. C’est en grande partie la volonté politique qui nous permettra d’entrer du bon pied dans cette nouvelle ère migratoire. En effet, l’initiative politique est nécessaire non seulement pour élaborer des politiques migratoires saines (même si l’on en sait plus que ce que beaucoup peuvent penser sur les mesures efficaces d’aide aux immigrés) mais aussi pour les faire clairement connaître par le biais d’un dialogue équilibré et informé. Il est temps de parvenir à un consensus mondial sur l’impact positif de l’immigration sur nos économies et nos sociétés, et sur la vie des individus partout dans le monde.

Références

Arslan, C. et al (2014), « A New Profile of Migrants in the Aftermath of the Recent Economic Crisis », Documents de travail de l’OCDE sur les affaires sociales, l’emploi et les migrations, n° 160, Éditions OCDE

OCDE (2015), Resserrer les liens avec les diasporas, Panorama des compétences des migrants, Éditions OCDE

OCDE (2015), « Is this humanitarian migration crisis different? », Documents de travail de l’OCDE sur les migrations, septembre, Éditions OCDE, www.oecd.org/migration/Is-this-refugee-crisis-different.pdf

Pour en savoir plus sur les migrations régionales et consulter les systèmes d’observation régionaux mis en place avec des organisations partenaires : www.oecd.org/migration/building-human-capital.pdf (pour l’Asie) et www.oecd.org/migration/sicremi.htm (pour l’Amérique latine)

©L'Observateur de l'OCDE n°303 septembre 2015




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