Innovation des entreprises contre le changement climatique : une dynamique à encourager

Direction de la science, de la technologie et de l’innovation de l’OCDE

©David Rooney

Les nouvelles entreprises innovantes sont indispensables pour intensifier la lutte contre le changement climatique. Il faut donc de nouvelles politiques favorisant le dynamisme des entreprises, en particulier dans le secteur de l’énergie.

Nul ne conteste la  nécessité de développer l’innovation pour combattre le changement climatique. Certes, infrastructures et produits bas carbone évoluent rapidement, mais de nouvelles percées s’imposent pour s’affranchir des énergies fossiles, comme l’indiquent les rapports de l’OCDE et de l’AIE.

Les experts de l’OCDE l’ont affirmé à maintes reprises : tout effort visant à limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES), et donc la hausse des températures à 2°C, exigera non seulement des politiques vigoureuses, de tarification et de réglementation par exemple, mais aussi des mesures complémentaires visant le domaine des sciences et de l’innovation.

Toutefois, ces politiques seront vaines si l’environnement des entreprises manque de dynamisme, et notamment n’encourage pas l’entrée de nouvelles entreprises audacieuses et la sortie d’entreprises moins novatrices et productives. C’est souvent par les « nouvelles » entreprises que des innovations révolutionnaires s’introduisent sur le marché, tandis que les entreprises en place se concentrent davantage sur des changements progressifs apportés aux technologies déjà bien établies. Pour bien comprendre cela, il suffit de se souvenir de la manière dont les grandes avancées dans les technologies de l’information et de la communication ont transformé les télécommunications mondiales, mais également les économies tout entières. Pareille transition est-elle reproductible dans l’énergie et les transports ?

Le lien entre dynamisme des entreprises et percées technologiques est préoccupant, car les taux de création d’entreprises sont en baisse dans tous les secteurs depuis quelques années dans les pays de l’OCDE. De plus, l’âge moyen des entreprises augmente dans ces pays depuis 2001. L’OCDE a publié en 2014 une analyse révélant la relation négative entre l’âge des entreprises et le degré de radicalité des inventions brevetées – l’innovation, dans les entreprises plus anciennes, étant généralement moins radicale que dans les plus jeunes. 

Dans l’optique de l’atténuation du changement climatique, le lien entre dynamisme des entreprises et percées technologiques est particulièrement important, et ce pour deux raisons. Premièrement, l’incertitude politique (ou réglementaire) peut s’ajouter à l’incertitude du marché et fortement dissuader l’investissement dans les technologies à risque susceptibles de déboucher sur de nouvelles avancées. Deuxièmement, les gros émetteurs de GES, comme l’énergie et les transports, sont souvent des secteurs de réseaux de grande envergure  nécessitant des investissements à long terme en capitaux et en compétences, investissements qui risquent d’entraver l’entrée des entreprises sur le marché et donc l’innovation.

En outre, les données montrent que les jeunes entreprises sont une source d’inventions plus importante dans le domaine du climat que dans d’autres secteurs. Celles qui brevètent des technologies d’atténuation sont généralement plus jeunes que dans d’autres domaines, et elles le sont plus encore dans le secteur de l’électricité. Leurs inventions sont aussi de nature différente, car les technologies d’atténuation du changement climatique s’appuient davantage sur les progrès de la « science » fondamentale que d’autres domaines où les inventions se nourrissent progressivement les unes des autres.

L’action publique est cruciale pour stimuler la croissance de ces jeunes entreprises et leur contribution à l’atténuation du changement climatique. Vu l’avantage comparatif des jeunes entreprises en matière d’innovations plus radicales, particulièrement en ce qui concerne l’atténuation du changement climatique, des cadres d’action efficaces encourageant l’expérimentation sont essentiels. L’innovation étant affaire d’essais et d’erreurs, l’échec doit être reconnu comme une occasion d’apprendre. Le cadre d’action doit faciliter la croissance des entreprises performantes, permettre à certaines de prendre un nouveau départ, et aux moins productives ou innovantes de sortir purement et simplement du marché.

De manière regrettable et paradoxale, les politiques environnementales elles-mêmes ralentissent parfois le processus d’invention et de diffusion des innovations environnementales radicales. C’est en partie le résultat indirect de nombreuses réglementations qui imposent des coûts fixes, prescrivant par exemple d’investir dans des équipements spécifiques et créant ainsi un obstacle à l’entrée, même si le traitement réglementaire est identique pour les entrants et les entreprises en place. Parfois aussi, le problème peut résulter d’une élaboration explicite et délibérée des politiques, visant à traiter différemment les entreprises nouvelles et déjà installées.  

En effet, les politiques environnementales traitent fréquemment les unités de production selon leur âge, les anciennes bénéficiant de réglementations moins strictes que les nouvelles. Dans certains cas, cela peut même prendre la forme de « droits acquis », en vertu desquels les installations mises en service avant une certaine date échappent complètement à une nouvelle réglementation. Ceci peut encore davantage ralentir la rotation des capitaux et les taux de sortie du marché des entreprises existantes, réduire les nouveaux investissements et limiter l’entrée de nouvelles entreprises.

Ces droits acquis sont très bien documentés dans le cas des centrales électriques. Les chercheurs de la Direction de l’environnement de l’OCDE ont conçu un ensemble d’indicateurs nationaux de la rigueur des politiques environnementales concernant divers polluants pour les centrales « anciennes » et « nouvelles » de différentes tailles. Leur travail montre que la réglementation des nouvelles centrales est plus rigoureuse. Ainsi, la réglementation d’une nouvelle centrale représentative de 60 mégawatts thermiques sera 1,6 fois plus rigoureuse pour les émissions de particules, et 2,3 plus rigoureuse pour les oxydes d’azote que celle applicable à une centrale comparable mais plus ancienne. Les répercussions sur l’environnement et l’économie sont évidentes.

Outre les réglementations, les incitations peuvent également pénaliser les entrants. Par exemple, les incitations fiscales à la R-D peuvent être moins généreuses envers les nouvelles entreprises, car elles ne dépendent pas uniquement des dépenses de R-D à proprement parler, mais aussi de la rentabilité, comme c’est le cas pour les crédits d’impôt sur les sociétés. Ceux-ci peuvent difficilement profiter aux jeunes entreprises qui s’efforcent de devenir rentables, mais récompensent par contre des entreprises en place moins productives, et généralement moins dynamiques et innovantes.

Pendant ce temps, le climat continue de se dérégler, ce qui accentue l’urgence pour les décideurs publics de cesser de favoriser les entreprises en place et d’offrir aux jeunes entreprises beaucoup plus de possibilités pour expérimenter des technologies et des modèles organisationnels nouveaux, tout en stimulant leur croissance. En réorientant leur action en faveur de l’innovation et du dynamisme des entreprises, les dirigeants peuvent ouvrir la voie vers l’avenir sobre en carbone et dynamique dont nous avons tellement besoin.

Références

Andrews, Dan, Chiara Criscuolo et Carlo Menon (2014), « Do Resources Flow to Patenting Firms?: Cross-Country Evidence from Firm Level Data », Documents de travail du Département des affaires économiques de l'OCDE n° 1127, Éditions OCDE

Calvino, Flavio, Chiara Criscuolo, et Carlo Menon (2015), « Cross-country evidence on start-up dynamics », Documents de travail de l’OCDE sur la science, la technologie et l’industrie, 2015/06, Éditions OCDE

Johnstone, Nick et al. (à paraître), « Environmental Policy Design, Innovation and Efficiency Gains in Electricity Generation », Document de travail de l'OCDE sur l'environnement, Éditions OCDE

Johnstone, Nick et Florian Egli (2015) « Emerging Technologies and Firm Dynamics: The Implications for Green Growth », rapport qui sera présenté à la prochaine réunion du Forum sur la croissance verte et le développement durable, 14-15 décembre 2015

OCDE (à paraître), « Environmental policy design, innovation and efficiency gains in electrical supply », Document de travail de la Direction de l’environnement de l’OCDE, Éditions OCDE

OCDE (2015), Aligning Policies for a Low-Carbon Economy, Éditions OCDE

OCDE (2015), The Innovation Imperative: Contributing to Productivity, Growth and Wellbeing, Éditions OCDE

©L'Observateur de l'OCDE n°304 novembre 2015 




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