Limites planétaires, besoins sociaux et économie de l’Anthropocène

Enseignant-chercheur, Développement local et économie appliquée, Institut Gund pour l’économie écologique, Université du Vermont

©Reuters/Stringer

L’économie fait partie intégrante de notre société, elle-même ancrée dans un écosystème mondial pourvu de limites. Son principal objectif devrait être de subvenir aux besoins humains et sociaux essentiels actuels et futurs, sans porter atteinte aux services écosystémiques mondiaux dont toute vie dépend. Comment y parvenir ?

Toute activité économique doit obéir aux lois de la physique et de l’écologie. D’une part, rien ne se crée : chaque bien résulte de la transformation de matières premières fournies par notre planète dans la limite de ses ressources. Toute production requiert également de l’énergie, provenant à plus de 80 % de combustibles fossiles, également disponibles en quantités limitées et dont la combustion génère des déchets, des gaz à effet de serre et d’autres polluants. En outre, tous nos produits s’usent, tombent en panne, ou arrivent en fin de vie.

D’autre part, rien ne se perd : l’activité économique transforme les matières premières et l’énergie en produits, qui réintègreront l’écosystème sous la forme de déchets. Un principe en écologie établissant que chaque chose est reliée à une autre, cette transformation se traduit nécessairement par une dégradation des écosystèmes dont toute vie dépend. En outre, les écosystèmes comportent des seuils au-delà desquels une légère modification de l’activité humaine peut être catastrophique et potentiellement irréversible. Nul ne peut prédire avec précision où se situent ces seuils, ni ce qu’impliquera leur dépassement. En revanche, nous savons qu’il faut les respecter pour préserver la santé des écosystèmes tout en garantissant la satisfaction des besoins essentiels de chacun.

Or, les rythmes actuels d’extraction des ressources et de production de déchets modifient si rapidement les fonctions écologiques et les processus géochimiques qu’aux dires de nombreux scientifiques, nous sommes entrés dans une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène, dans laquelle le risque de franchissement de ces seuils écologiques ira croissant (voir notamment Steffen et al., 2015). Parallèlement, près d’un milliard de personnes souffrent toujours de malnutrition chronique. Nous avons besoin d’un nouveau système économique en mesure de répondre à nos besoins essentiels sans outrepasser les limites de notre planète.

L’économie de marché peut-elle relever ce défi ? La force des marchés, sous certaines conditions, est de maximiser la valeur monétaire de la production et de la consommation conformément aux préférences subjectives et au libre arbitre des individus, tout en encourageant l’innovation. Malheureusement, ces résultats sont peu susceptibles d’être obtenus dans le respect des limites planétaires et présentent un intérêt contestable s’agissant de la satisfaction des besoins essentiels. Ces affirmations appellent des précisions.

Le problème le plus évident tient au fait que de nombreuses fonctions écologiques essentielles, comme la stabilité du climat, ne peuvent être possédées. Par conséquent, les marchés ignorent leur valeur, qu’ils considèrent comme une « externalité », et continueront de produire bien au-delà de la limite au-delà de laquelle le surplus de production aura un coût écologique supérieur aux avantages qu’il procure. À titre individuel, il est impossible de peser sur les volumes consommés. C’est pourquoi les décisions de renforcer la résilience des écosystèmes doivent être collectives.

Un autre problème épineux vient des marchés, qui hiérarchisent leurs préférences en fonction du pouvoir d’achat, ce qui tend à favoriser les désirs des riches au détriment des besoins des plus pauvres. Durant les crises alimentaires de 2007-2008 et de 2011-2012, les prix des céréales de consommation courante ont doublé consécutivement à un faible recul des approvisionnements. Dans les pays où la ration calorique quotidienne dépasse 3 500 calories par personne et où l’utilité marginale d’une alimentation plus riche est nulle ou négative, la consommation est restée stable et la population a continué à jeter entre 30 et 40 % de la nourriture achetée. Dans les pays où la consommation ne couvrait déjà pas les besoins essentiels, les habitants ont dû restreindre encore davantage leurs apports alimentaires, aggravant ainsi une malnutrition déjà élevée et accroissant l’instabilité politique. Lorsque l’objectif est de maximiser la valeur monétaire, il est plus rentable d’allouer une miche de pain à un consommateur occidental en bonne santé et potentiellement suralimenté, qui en gaspillera un tiers, plutôt qu’à une mère de famille africaine sans ressources, prête à tout pour nourrir ses enfants victimes de la faim. Car le premier peut payer plus cher. Paradoxalement, une légère baisse de l’offre de ressources essentielles en fait flamber les prix, et donc les recettes dégagées, ce qui gonfle le PIB.

Cet effet pervers soulève d’importantes interrogations quant à l’internalisation des coûts écologiques dans les prix du marché comme solution à la question des limites planétaires : cela imposerait aux individus ayant le moins contribué au problème de procéder aux sacrifices les plus importants. Si nous recourons à une politique de tarification, les prix devraient refléter les coûts tant écologiques qu’humanitaires : avec un signal-prix adéquat, il doit être beaucoup plus onéreux d’acheter des combustibles fossiles pour alimenter un jet privé que pour satisfaire des besoins essentiels comme l’alimentation, l’eau et le logement.

Les marchés peuvent aussi être mal conçus pour encourager les innovations appropriées à moindre coût. La recherche du profit incite peu à innover pour répondre aux besoins des populations pauvres, dotées d’un pouvoir d’achat négligeable. Les laboratoires pharmaceutiques qui, par souci de rentabilité, ont cessé la production d’éflornithine utilisée pour traiter la maladie du sommeil africaine, mais continué de commercialiser la même molécule dans les pays riches, où elle sert à traiter l’hirsutisme facial, constituent un exemple classique.

Les incitations commerciales en faveur de l’innovation nécessitent également des brevets qui, plusieurs chercheurs l’ont montré, augmentent le coût d’utilisation des informations existantes et freinent les progrès scientifiques. Cette voie n’est guère adaptée à l’urgence du défi climatique. De plus, la valeur sociale d’une technologie verte est maximale lorsqu’elle est librement accessible à tous. Ainsi, il serait contreproductif de limiter l’utilisation d’une énergie solaire propre, fiable et peu coûteuse aux seules entités capables de payer des prix de monopole, et de laisser les autres brûler du charbon. Il est vrai que les inventions ne sont protégées par les brevets que pendant 20 ans avant de tomber dans le domaine public, mais peut-on se permettre de retarder aussi longtemps la généralisation des technologies vertes ?

Les marchés concurrentiels fonctionnaient bien dans une économie reposant sur les énergies fossiles quand les limites des ressources planétaires étaient loin d’être atteintes. Or les limites physiques de notre planète nous obligent à nous diriger vers un avenir décarboné, placé sous le signe de l’énergie solaire. Cette ressource n’engendre aucune rivalité entre les pays, et le partage d’informations améliore les innovations relatives à son exploitation. La maximisation de la valeur monétaire exclut largement les pauvres et la croissance économique débridée aggrave le changement climatique. C’est pourquoi les pays doivent agir ensemble, ce qui est tout l’enjeu du sommet de l’ONU sur le climat tenu à Paris.

De nouvelles approches sont nécessaires. Les pays les plus riches pourraient financer un effort de recherche mondial consacré aux technologies vertes – et notamment aux énergies de substitution – dont les résultats seraient disponibles gratuitement, à condition que toute amélioration soit aussi librement accessible. Les logiciels libres et internet ont utilisé cette approche pour stimuler l’innovation. Cette « économie du partage » pourrait favoriser la confiance et la réciprocité nécessaires à l’élaboration de solutions concertées à d’autres problèmes d’ampleur mondiale. Une autre approche pourrait consister à subvenir aux besoins essentiels avant de vendre des ressources essentielles au plus offrant. Nous ne pouvons présumer que la loi du marché est toujours la meilleure.

L’économie de l’Anthropocène doit être fondée sur la science mais guidée par des valeurs morales. Ensemble, nous devons d’abord définir les finalités sociales, morales et psychologiques de l’activité économique – en prenant éventuellement appui, dans un premier temps, sur les objectifs de développement durable de l’ONU – puis déterminer comment les atteindre. Dès lors, nous pourrons discerner quelles institutions économiques contribueront à l’accomplissement de nos objectifs.

Références

Farley, Joshua et Skyler Perkins (2013), « Economics of Information in a Green Economy », Building a Green Economy, Michigan State University Press

Farley, Joshua (2014), « Extending market allocation to ecosystem services: Moral and practical implications on a full and unequal planet », Ecological Economics, vol. 117, http://dx.doi.org/10.1016/j.ecolecon.2014.06.021

Heller, Michael et Rebecca Eisenberg (1998), « Can Patents Deter Innovation? The Anticommons in Biomedical Research », Science, vol. 280, http://dx.doi.org/10.1126/science.280.5364.698

Steffen, Will et al (2011), « The Anthropocene: conceptual and historical perspectives », Philosophical Transactions of the Royal Society A: Mathematical, Physical and Engineering Sciences, vol. 369, http://dx.doi.org/10.1098/rsta.2010.0327

Steffen, Will et al (2015), « Planetary boundaries: Guiding human development on a changing planet », Science, vol. 347, http://sciencemag.org/content/347/6223/1259855

©L'Observateur de l'OCDE n°304 novembre 2015




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