Pas d'emplois sur une planète morte

Secrétaire général, Commission syndicale consultative auprès de l’OCDE (TUAC)

L’évolution structurelle vers une économie bas carbone créera des emplois mais en supprimera aussi, et les premiers touchés ne sont pas ceux auxquels on pense en premier. Une transition énergétique juste devra être opérée, mais de quelle façon ? 

L’action climatique fait partie des problématiques syndicales, c’est pourquoi le mouvement syndical international, sous l’égide de la Confédération syndicale internationale (CSI), en étroite collaboration avec la TUAC, a inscrit la question du climat dans nos priorités. Il s’agit en effet de protéger les emplois et moyens d’existence les plus exposés aux impacts climatiques, d’organiser de nouveaux emplois de qualité dans la nouvelle économie verte, de lutter pour une « transition juste », c’est-à-dire pour que la transition des secteurs vers un monde zéro carbone profite aux travailleurs et ne les laisse pas sur le bord du chemin. Le changement climatique est certes un immense défi pour les travailleurs et leurs familles à l’échelle mondiale, mais la transition l’est tout autant. Des solutions et objectifs d’action concrets seront nécessaires pour appuyer les efforts de la COP21 et aller encore plus loin.

Regardons les choses en face : les catastrophes climatiques et les phénomènes extrêmes, notamment les cyclones, inondations, sécheresses et incendies, la fonte des glaciers, le bouleversement des saisons, les menaces sur l’agriculture etc., prennent de l’ampleur et frappent la population active un peu partout.

Aux États-Unis, l’ouragan Sandy a mis au chômage 150 000 personnes, et 11 000 emplois ont été supprimés en 2012 uniquement dans le New Jersey. Au Bangladesh, le cyclone Sidr a perturbé l’activité de milliers de petites entreprises et a eu de lourdes conséquences sur 567 000 emplois en 2007. Le typhon Haiyan qui s’est abattu sur les Philippines en décembre 2014 a touché quelque 800 000 travailleurs dont les moyens d’existence ont été endommagés ou détruits du jour au lendemain. Les effets de ces catastrophes météorologiques se sont propagés dans les chaînes d’approvisionnement internationales, affectant les travailleurs des autres pays.

Les impacts attendus dans les 10 à 15 prochaines années seront encore plus graves et n’épargneront personne : ils pourront détruire des communautés entières et leurs emplois, si ce n’est leur vie. Les perturbations déstabiliseront les conditions sociales et économiques dans des régions entières, dépassant tout ce que nous avons pu voir jusqu’ici. Le changement climatique aura des conséquences catastrophiques, et si nous ne les prévenons pas, l’accès à un travail décent, la protection sociale et les droits pour tous resteront illusoires, en particulier pour les plus vulnérables.

On a beaucoup parlé des possibilités de création d’emplois que recèle l’action climatique. Le mouvement syndical ne peut qu’adhérer à cette vision enthousiaste. Des emplois seront certainement créés dans des secteurs comme le renouvelable, l’efficacité énergétique, les transports publics et l’agriculture biologique. Leur nombre pourrait même dépasser celui des suppressions d’emplois dans les secteurs incompatibles avec la lutte contre le changement climatique. Reste à se poser la question de leur qualité (en termes de salaires, prestations et conditions de travail). Les syndicats ont lancé une stratégie ciblée pour faire en sorte que les emplois jugés déterminants pour l’avenir favorisent l’égalité hommes-femmes et conjuguent les dimensions sociales et environnementales de la durabilité.

Ne laisser personne sur le bord du chemin
Le changement concerne tous les secteurs économiques. Mais s’il est une leçon à tirer des transitions économiques intervenues depuis la Révolution industrielle, c’est leur manque d’équité en termes de justice sociale. Certains pourraient penser : alors, ne changeons rien et laissons les choses telles quelles. Ce serait un raisonnement faux et dangereux. Dans leur action pour le climat, les gouvernements rencontrent des oppositions, souvent d’acteurs qui défendent des intérêts établis, mais aussi parfois de travailleurs qui craignent de perdre leur emploi ou une partie de leurs revenus. Cette crainte est compréhensible, mais on peut y apporter des réponses. Les syndicats sont convaincus que l’adoption d’une démarche proactive et équitable pour aborder cette transition peut accélérer le changement tout en maintenant le réchauffement en deçà des 2°C. Nous voulons voir la transition se concrétiser par des investissements dans les compétences et l’apprentissage tout au long de la vie, la protection des revenus et d’autres mesures de protection sociale pour les travailleurs des secteurs pénalisés par les politiques climatiques. Nous croyons au dialogue et à la participation pour associer les travailleurs à la conception des emplois de demain et mobiliser les financements nécessaires pour transformer les économies et les communautés locales.

Et la COP21 dans tout cela ? Pour la CSI et la TUAC, la COP21 doit apporter des réponses adéquates à ces défis. L’accord de Paris doit permettre de revoir les engagements des pays de façon à resserrer rapidement et équitablement les écarts en termes de réduction des émissions.

La COP21 doit affirmer clairement que les engagements financiers envers les pays les plus vulnérables ne sont pas des actes de bienfaisance, mais la réponse logique et mûrement réfléchie de la communauté internationale au changement climatique, lequel risque d’annuler les progrès réalisés depuis 20 ans par ces pays sur la voie du développement et d’entraver leurs efforts pour assurer la prospérité et un travail décent pour tous. La COP21 doit enfin adresser un message politique aux travailleurs : les gouvernements s’engageront non seulement à construire un monde zéro carbone, mais aussi à assurer une « transition juste » pour tous les travailleurs concernés.

Ces trois impératifs sont encore sur la table des négociations. La façon dont ils seront pris en compte en décembre permettra de déterminer si le résultat est à la hauteur des enjeux.

Pour le mouvement syndical, le changement climatique est un défi qui menace tout ce qui nous est cher. Les travailleurs doivent être pleinement associés au projet de « transition juste », dans lequel leurs droits et leur prospérité occupent une place essentielle, et qui leur permettra de construire leur avenir et de le prendre en main. Ils ont besoin de politiques climatiques fortes. Sacrifier nos ambitions climatiques reviendrait à ruiner le progrès social.

CSI (2015), « Priorités des syndicats pour la COP21 », septembre, www.ituc-csi.org/priorites-des-syndicats-pour-la?lang=fr  

CSI (2015), « Justice climatique : Les syndicats pour le climat », Rapports Nouveaux Fronts, mai, www.ituc-csi.org/rapport-nouveaux-fronts-justice-16140?lang=fr  

CSI (2015), « Justice climatique : Il n’y a pas d’emploi sur une planète morte », Rapports Nouveaux Fronts, mars, www.ituc-csi.org/rapport-nouveaux-fronts-justice?lang=fr    

©L'Observateur de l'OCDE n°304 novembre 2015




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