Infrastructures énergétiques durables, financement et investisseurs institutionnels

Direction de l'environnement de l'OCDE

Les responsables politiques doivent faire davantage pour encourager les fonds de pensions et autres investisseurs institutionnels à investir leurs actifs considérables dans des infrastructures d’énergies renouvelables. Les gains seraient significatifs. Reste à savoir comment faire.

Discuter de la transition vers une économie bas carbone est une chose ; la concrétiser en est une autre. La transition exige des investissements massifs dans de nouveaux types d’infrastructures, pour exploiter et distribuer l’énergie issue de sources comme le solaire, l’éolien, l’hydroélectrique ou la biomasse. Si des parcs éoliens et solaires commencent à fleurir dans de nombreux pays, les énergies durables ne représentent encore qu’une fraction de l’approvisionnement total en énergie. Il faudra redoubler d’efforts pour que ces infrastructures se développent et, à terme, se substituent aux centrales à charbon polluantes, entre autres, afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Au cours des 20 prochaines années, il serait nécessaire d’investir plus de 50 000 milliards USD de dépenses cumulées dans l’approvisionnement en énergie et l’efficacité énergétique pour contenir le réchauffement à 2° C, soit la limite communément admise pour éviter un changement climatique catastrophique. Il s’agit d’un montant considérable, globalement équivalent au PIB de l’ensemble des pays de l’OCDE.

Cependant, comme le souligne l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les sommes investies seraient largement compensées par les économies d’énergie réalisées dans le cadre d’un scénario bas carbone. D’autres études vont dans ce sens, arguant que les investissements énergétiques seraient de toute façon nécessaires, et que le coût net de la transition vers des infrastructures bas carbone et résilientes au changement climatique serait inférieur à celui de l’investissement inchangé dans les énergies fossiles et de la pérennisation des systèmes économiques qui augmentent les émissions de GES.

En bref, investir dans des infrastructures énergétiques durables revient à investir pour l’avenir de la planète. Par conséquent, la question n’est pas de savoir si un financement accru est nécessaire, mais comment l’obtenir. Pour cela, les responsables politiques ont besoin d’avoir une vision claire de l’ensemble des circuits de financement existants, publics et privés, intérieurs et internationaux.

Par ailleurs, face à la contraction des budgets publics et à la dégradation des comptes des entreprises publiques sous l’effet de la baisse conjuguée du prix des actifs et de la capitalisation boursière, il faudra exploiter des sources de financement privées.

Dans ce contexte, les investisseurs institutionnels (fonds de pension, sociétés d’assurance, fonds souverains) comptent parmi les sources les plus prometteuses puisqu’ils gèrent de très gros fonds d’épargne et d’investissement. Dans les pays de l’OCDE, ces investisseurs détenaient 93 000 milliards USD d’actifs en 2013, et ce montant n’a cessé d’augmenter depuis. Pourtant, leur présence dans les investissements en faveur des énergies bas carbone reste limitée. Les fonds de pension, par exemple, ont enregistré environ 2 300 milliards USD de dépôts en 2013, mais ont alloué à peine 1 % de leurs actifs à des investissements directs dans diverses infrastructures (hors actions cotées) cette année, et à peine 3 % de ce montant total visait des projets d’énergie durable, selon une enquête de l’OCDE.

Un constat surprenant, sachant que le secteur de l’énergie est un secteur rentable et que tout porte à croire qu’il en sera de même pour les énergies durables, qui bénéficient de coûts d’exploitation plus faibles, d’un coût du combustible nul et sont bénéfiques pour la santé.

Que peuvent faire les décideurs pour inciter les investisseurs institutionnels à débloquer plus de fonds pour le développement des infrastructures énergétiques bas carbone nécessaires à l’économie mondiale ? Cette question est au coeur d’un rapport de l’OCDE, Mapping Channels to Mobilise Institutional Investment in Sustainable Energy: An OECD Report for G20 Finance Ministers and Central Bank Governors.

Les investisseurs institutionnels avancent à pas comptés, mais le changement climatique ne peut attendre, et toute la difficulté consiste à les convaincre d’agir plus vite. Pour cela, il ne faut pas leur vanter les qualités écologiques d’un actif, mais plutôt leur montrer quelle sera sa performance financière corrigée des risques sur la durée. Ils ont besoin d’avoir confiance dans la capacité du projet à attirer des concours financiers, et à générer des revenus futurs, pour eux-mêmes et leurs clients.

Il existe pour cela des arguments simples. Par exemple, contrairement aux énergies fossiles, les énergies durables ne sont pas sujettes à la volatilité des cours. Autre élément rassurant : les projets éoliens et solaires ont une durée de vie de 25 ans, et s’accompagnent souvent de garanties de la part des constructeurs, de contrats d’achat (généralement à long terme) et d’un soutien public. L’évolution de la demande est un autre argument : les consommateurs sont de plus en plus inquiets de l’incidence des combustibles fossiles sur le climat et la pollution, ce qui influera sur les stratégies à long terme des investisseurs institutionnels – de même que le coût de la sécurité énergétique, si les combustibles fossiles restent prédominants.

Malgré tout, les investisseurs institutionnels restent prudents. Selon eux, les nombreux obstacles (réglementaires et commerciaux) sont sources de risques et rendent d’autres types d’investissements, comme l’immobilier, plus convaincants. Certains pays restreignent l’investissement des fonds de pension dans les infrastructures, et certaines réglementations traitent l’infrastructure énergétique comme un actif risqué.

Il importe donc d’instaurer un cadre d’action propice à l’investissement et d’envoyer les bons signaux politiques : rien de pire que l’incertitude des responsables publics sur leurs choix et stratégies énergétiques pour décourager l’investissement dans l’énergie durable et rehausser les coûts d’investissement. Il faut au contraire des politiques, des instruments et des fonds adaptés, ainsi que des initiatives concertées à haut niveau.

Les responsables politiques doivent collaborer avec les investisseurs institutionnels et s’attacher davantage à comprendre leur point de vue – une démarche pas si simple car, bien souvent, ces deux communautés ne parlent pas le même langage.

Difficile en effet de s’y retrouver dans le maquis des termes techniques employés par les divers investisseurs institutionnels. Au-delà du jargon financier habituel (« prêt garanti de premier rang », « obligations sécurisées »), on trouve des « spécialistes de la facilitation des transactions » (qui apportent aux investisseurs intéressés l’expertise nécessaire pour concrétiser les projets), des « dispositifs d’atténuation des risques » (destinés à renforcer la qualité de crédit d’un projet), ou encore des « participations de référence ». Dans ce dernier cas, un investisseur clé s’associe à un projet pour une période minimum. Par exemple, lorsque le ministère britannique des Entreprises, de l’Innovation et des Compétences a procédé à un investissement de 50 millions GBP assorti d’un engagement de le conserver pendant une année au moins, cette participation de référence a permis à Greencoat Wind Fund de réussir sa première levée de fonds à la Bourse de Londres et a ouvert la voie à d’autres fonds analogues.

Le rapport Mapping Channels démêle l’écheveau de l’investissement institutionnel en expliquant le rôle des principaux acteurs, dont celui, déterminant, des intermédiaires financiers qui mobilisent des capitaux privés (banques de développement nationales, régionales et multilatérales, banques d’investissement vert, à caractère public, etc.).

Il décrit les nouveaux instruments et plateformes qui apportent liquidités et croissance au marché de l’énergie durable ; les fonds d’actions cotés mutualisant des projets (appelés « yieldcos » ou fonds cotés), qui ont déjà permis de lever des milliards de dollars et dont on pense qu’ils pourraient faire baisser le coût du solaire et de l’éolien de 20 % aux États- Unis ; et les marchés des obligations vertes et climatiques, qui permettent aux émetteurs d’attirer de nouveaux investisseurs tout en dégageant des rendements corrigés des risques. Évalué par l’OCDE à 15 milliards USD en 2011, le volume des émissions d’obligations vertes a triplé en 2014 pour atteindre 36,6 milliards USD et semble devoir égaler, voire dépasser, ce montant en 2015.

L’OCDE fournit aux investisseurs institutionnels intéressés de nombreux exemples de projets d’infrastructure dont ils pourront s’inspirer. Le rapport recense 47 projets, notamment dans l’éolien et dans les pays développés, impliquant des fonds de pensions ; des projets aussi variés que les installations éoliennes du Parc des Moulins au Canada et de London’s Array, les centrales solaires Japan Solar et Touwsrivier (Afrique du Sud), ou encore la centrale à biomasse danoise de Brigg, entre autres. Il étudie par ailleurs 20 investissements réalisés dans des sociétés d’énergie durable afin d’éclairer le choix entre investissement dans des projets ou prise de participation dans des sociétés.

Le rapport présente une matrice expliquant comment ces projets ont été financés (différents panachages de capitaux propres, dettes, fonds, dispositifs d’atténuation du risque et de facilitation). On y trouve notamment l’approche choisie par le fonds de pension néerlandais PGGM, en consortium avec Ampere Equity Fund, pour entrer directement, à hauteur de 24,8 %, au capital du parc éolien offshore de Walney (Royaume-Uni), par acquisition de titres de participation non cotés ; la première émission d’obligations vertes en dollars australiens de la Banque mondiale, pour laquelle la caisse de retraite australienne UniSuper a joué le rôle d’investisseur de référence ; la méthode adoptée par la caisse de retraite des enseignants du Texas, consistant à acquérir des parts dans NRG Yield, un portefeuille coté de divers actifs énergétiques ; ou encore celle du fonds PINAI, spécialisé dans l’investissement en infrastructures aux Philippines, qui a investi environ 85 millions USD dans le parc éolien terrestre de Pagdupud, et compte parmi ses commanditaires un fonds de pension public et le fonds de pension néerlandais APG.

Pour simplifier cette analyse riche et détaillée, les auteurs présentent les grandes lignes d’un cadre de classification que les responsables des politiques peuvent utiliser pour se repérer dans la myriade de circuits d’investissement qui peuvent financer des infrastructures énergétiques durables. Ce cadre, appelé à s’étoffer, aidera l’OCDE à recueillir davantage de données, par exemple sur des catégories d’investisseurs, pays et technologies spécifiques, et sur la durée. L’OCDE est fermement convaincue que les investisseurs institutionnels ont tout à gagner à investir davantage dans des infrastructures énergétiques durables, dans la mesure où les pouvoirs publics veillent à ce que les cadres d’action permettent à de nombreux projets potentiels, ouverts à l’investissement et susceptible d’attirer des investisseurs, de voir le jour. Il s’agit d’engagements sur le long terme, mais compte tenu de l’évolution du changement climatique, le long terme doit commencer aujourd’hui pour tous les investisseurs.

Références

Le rapport Mapping Channels to Mobilise Institutional Investment in Sustainable Energy a été présenté à la réunion des ministres des Finances et gouverneurs de Banques centrales du G20 tenue les 9 et 10 février 2015. Voir https://g20.org/wpcontent/uploads/2015/02/Communique-G20-Finance-Ministersand- Central-Bank-Governors-Istanbul1.pdf

Voir également le 2e Forum annuel de l’OCDE sur le financement des investissements verts, 2015, http://oe.cd/19V

AIE (2014), Energy Technology Perspectives 2014: Harnessing Electricity’s Potential, AIE, Paris.

Kaminker, C., Eklin, K., Youngman, R., Kawanishi, O. (2015). Mapping Channels to Mobilise Institutional Investment in Sustainable Energy: An OECD Report for G20 Finance Ministers and Central Bank Governors. Green Finance and Investment. Éditions OCDE, Paris. DOI : http://dx.doi.org/10.1787/9789264224582-en

©L'Observateur de l'OCDE n°304 novembre 2015




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