Financer les petits exploitants : un potentiel de croissance

©Guiziou Franck/HEMIS.FR

À Etatara (Mozambique), Joacquim pratique une agriculture de subsistance. Ce paysan de 46 ans doit subvenir seul aux besoins de sa famille, composée de son épouse et de ses trois petits-enfants orphelins. Il vit dans une maison traditionnelle, qu’il ne peut utiliser pour garantir un emprunt, et cultive maïs, sorgho, manioc et haricots, qui sont consommés en grande partie par la famille, le reste étant vendu. Il gagne entre 300 et 500 USD par mois, selon les saisons et sa production.

S’agissant de marchés comme le Mozambique, il est difficile, faute d’informations de terrain et de données, de connaître les moyens de subsistance réels des ménages à bas revenus. Par exemple, le projet de l’UNCDF consacré aux services financiers, Making Access Possible (MAP), place l’analyse de la demande au cœur de la recherche, afin que les multiples acteurs concernés se focalisent sur le consommateur final. Une offre de services financiers plus appropriée va dans le sens des grands objectifs de développement consistant à procurer des moyens de subsistance plus durables à ces populations.

Comme Joacquim, des millions de petits exploitants vivent dans la pauvreté ou presque, et ont besoin de l’agriculture pour vivre. En se prêtant à la transformation économique et à l’inclusion des démunis dans la croissance, cette activité est déterminante pour réduire la pauvreté. Tous les chemins menant hors de la pauvreté passent de près ou de loin par l’agriculture (conduite d’une exploitation, salariat, transformation et commerce en dehors des exploitations, migrations). Il est en outre essentiel que les paysans améliorent leur productivité (tout en préservant et en valorisant les ressources naturelles), pour augmenter durablement la production alimentaire mondiale et accroître leurs moyens de subsistance. À plus long terme, la hausse de la productivité agricole jouera un rôle encore plus grand dans le développement en favorisant la transformation économique grâce à une nouvelle révolution verte.

Pour améliorer le fonctionnement de l’agriculture et les moyens de subsistance, les services financiers doivent aider davantage les pauvres à diversifier leurs activités et à renforcer leur résilience aux chocs périodiques, et les empêcher de tomber dans la pauvreté. L’économie rurale requiert une vaste gamme de services et produits financiers qu’un seul type d’institution financière ne saurait proposer de façon efficiente. Par exemple, si la microfinance peut contribuer à satisfaire les besoins à court terme des paysans et d’autres populations à bas revenus et à financer les microentreprises, elle n’est en revanche pas adaptée pour accroître la productivité d’entreprises plus grandes.

Selon l’Examen multidimensionnel du Myanmar de l’OCDE, le secteur rural est le parent pauvre du système financier formel, puisqu’il ne reçoit que 2,5 % des prêts totaux, alors qu’il représente 30 % du PIB et deux tiers des emplois.  Certains groupes comme les paysans sans terre n’ont pas du tout accès aux services financiers.

Il est peu probable que le système financier actuel puisse soutenir plus avant le développement de l’économie rurale au Myanmar.

À l’exception des prêts de base, les produits et services financiers y sont assez limités. Les envois de fonds sont particulièrement importants pour le secteur rural, car selon les estimations, entre 2 et 5 millions de ressortissants du Myanmar travaillent dans d’autres pays (principalement de l’ASEAN) et envoient chaque année des sommes importantes à leur famille.

Il faut aussi financer l’investissement agricole, catalyseur majeur de créations d’emplois, de hausses des revenus et d’améliorations de la productivité dans l’ensemble de l’économie. Financer l’agriculture et, plus largement, le développement rural, s’avère néanmoins complexe. Tous les obstacles habituels au financement sont plus difficiles à franchir en zone rurale. Les habitants des campagnes sont pauvres, dispersés et peu instruits, et ont surtout des activités informelles. Faible rentabilité et risques élevés caractérisent l’activité agricole, notamment la petite agriculture. Proposer des services financiers en zone rurale a souvent un coût extrêmement élevé, est risqué et peu rentable, d’où une offre très insuffisante.

Améliorer l’efficacité de ces services pour les ruraux et les agriculteurs implique de connaître leurs besoins, parfois très différents de ceux des citadins. Mais justement, les prestataires de services financiers, les pouvoirs publics et les donateurs connaissent mal les comportements, les habitudes et les besoins des populations rurales.

Du côté de l’offre, un nombre croissant de prestataires de services financiers classiques ou non innovent dans le monde agricole, motivés par le déclin de la rentabilité des marchés plus avancés et par l’énorme potentiel que représentent les millions de ruraux dépourvus de compte en banque. Ces innovations s’observent dans les modèles de prestation fondés sur la technologie et sur les alliances entre détenteurs d’actifs et prestataires de proximité à faible coût ; dans la gestion du risque à l’aide des mégadonnées et des relations existantes dans la chaîne de valeur (acheteurs et vendeurs, associations d’agriculteurs, coopératives) ; et dans des produits plus conformes aux besoins des agriculteurs et assortis d’échéanciers adaptés à leurs flux de trésorerie.

Il est crucial de comprendre la manière dont l’agriculture façonne la demande de services financiers et celle dont les spécificités rurales influent sur les coûts, les risques et la rentabilité de ces services. L’un des éléments essentiels du diagnostic, dans le cadre du MAP, consiste à tracer le profil du marché cible à partir des principales activités rémunératrices des consommateurs et de leur rapport avec les services financiers (accès, utilisation et besoins). L’analyse tient compte des caractéristiques de chaque pays et vise à terme à satisfaire les objectifs d’inclusion financière, outil d’amélioration du bien-être et de réduction de la pauvreté.

Références

OCDE (2015), Multi-dimensional Review of Myanmar, www.oecd.org/dev/multi-dimensional-review-of-myanmar.htm

OCDE (2013), Multi-dimensional Review of Myanmar, www.oecd.org/dev/multi-dimensional-review-of-myanmar.htm

OCDE et al. (2012), « Sustainable agricultural productivity growth and bridging the gap for small-family farms », rapport au G20, www.oecd.org/tad/agricultural-policies/50544691.pdf

Travaux de l’OCDE sur l’éducation financière, www.oecd.org/fr/daf/fin/education-financiere

Making Access Possible (MAP), www.uncdf.org/fr/map

Données de la Banque mondiale sur l’inclusion financière, http://datatopics.worldbank.org/financialinclusion

©L'Observateur de l'OCDE n°303, Septembre 2015




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