Migration et emploi : vers un ajustement du marché du travail européen?

OCDE Observateur

La migration, et plus particulièrement la libre circulation des personnes en Europe, contribue-t-elle à résorber le chômage ? Cette question est aujourd’hui particulièrement d’actualité. Dans l’Union européenne, les taux de chômage harmonisés sont passés de 7,2 % en 2007 à 10 % au troisième trimestre 2014. Tous les pays ne sont cependant pas logés à même enseigne car, si sur cette période le taux de chômage a progressé en Espagne et en Grèce, respectivement de 16 et 18 points de pourcentage environ, il a diminué en Allemagne de pratiquement quatre points. Les disparités étaient encore plus prononcées au niveau des régions européennes : en 2012, le taux de chômage variait de 1 % dans la région d’Åland (Finlande) à 30 % aux Îles Canaries (Espagne), et il est peu probable que les choses aient beaucoup changé depuis. Les Îles Canaries sont du reste la région où le taux de chômage a le plus augmenté durant la crise, avec plus de 18 points de pourcentage, alors qu’il reculait de sept à neuf points dans les cinq Länder de l’Est de l’Allemagne. Aux États-Unis, les taux de chômage des différents États se situaient dans une fourchette bien plus restreinte, entre 3 % dans le Dakota du Nord et 13 % dans le Michigan en 2012. L’écart entre régions est deux fois plus important en Europe qu’aux États-Unis.

La migration est l’un des facteurs qui concourent à ajuster progressivement le taux de chômage entre les régions. Cela s’est longtemps vérifié aux États-Unis et, la libre circulation des travailleurs étant l’un des objectifs de l’UE, il devrait en aller de même dans la zone euro. Comment la migration a-t-elle réagi à la crise ? A-t-on constaté, en Europe, un mouvement de main-d’œuvre des régions où le chômage est élevé vers les autres ?

C’est effectivement le cas, même s’il faut apporter des nuances à cette réponse. Une note de synthèse de l’OCDE révèle qu’un nombre toujours plus important de personnes quittent les régions fortement touchées par le chômage pour celles qui le sont moins. Pour les auteurs de cette note, si l’ensemble de ces mouvements migratoires étaient motivés par le travail (avec un emploi à la clé), alors les écarts imputables à la crise, en termes de chômage, pourraient diminuer d’un quart en l’espace d’une année. Il va de soi que d’autres facteurs, en dehors du travail, déterminent la migration, comme le regroupement familial ou les études. Ces facteurs peuvent certes atténuer l’effet égalisateur des migrations de main-d’œuvre, mais la mobilité interrégionale des travailleurs en Europe s’est toutefois accélérée de manière très nette avec la crise. Par comparaison, aux États-Unis, la crise et la reprise atone qui a suivi n’ont pas été accompagnées d’un surcroît de mobilité des travailleurs, même si ces derniers demeurent plus enclins à changer de région que leurs homologues européens.

Le développement de la mobilité professionnelle en Europe est une bonne nouvelle pour l’adaptabilité du marché du travail, mais la situation est plus complexe qu’elle n’y paraît. L’ajustement du marché du travail en Europe, pendant la crise, résultait initialement de l’arrivée de personnes étrangères à la zone euro, originaires par exemple de pays entrés récemment dans l’UE ou de pays non européens. En effet, la population des nouveaux pays membres de l’UE est considérablement plus mobile que l’ensemble des Européens, davantage même que les Européens du Sud. À elles seules, la Roumanie ou la Pologne ont vu partir vers d’autres pays de l’UE plus de migrants que l’Espagne, la Grèce, le Portugal et l’Italie réunis.

De plus, les migrants d’Europe du Sud qui gagnent un autre pays de la zone euro peinent souvent à entrer sur le marché du travail : moins de six sur dix ont décroché un emploi un an après leur arrivée, contre plus de sept sur dix pour les migrants originaires des nouveaux pays membres de l’UE comme la Pologne, la Hongrie ou les pays baltes.

La plupart de ces migrants intra-européens, en particulier les Roumains et les Bulgares, jouissent dans leur pays d’accueil d’une situation professionnelle nettement plus enviable que dans leur pays d’origine – ce qui n’est pas nécessairement le cas pour les migrants internes aux États-Unis.

Par ailleurs, les migrants intra-européens sont en moyenne plus jeunes et mieux formés que leurs compatriotes restés au pays – un phénomène que l’on observe également avec la mobilité interrégionale aux États- Unis, dans une moindre mesure cependant.

Les ressortissants d’Europe du Sud se distinguent par leur niveau d’instruction relativement élevé, puisque la majorité est diplômée de l’enseignement supérieur. Tel est notamment le cas des migrants grecs et italiens, dont plus de 60 % sont hautement qualifiés, contre à peine 25 % des migrant portugais.

Cet exode de compétences a pu faire craindre une « fuite des cerveaux », mais ce risque est toutefois à relativiser sachant que le flux demeure limité et que le mouvement s’inversera sans doute largement si la situation des pays d’origine vient à s’améliorer. En tout état de cause, un tel risque est à mettre en balance avec la détente du marché du travail (et la possible amélioration du bien-être social) dans ces pays.

Par ailleurs, de nombreux migrants espagnols, grecs, italiens ou portugais quittent un pays dans lequel ils ont immigré par le passé et dont ils ont acquis la nationalité. Quelque 17 % des migrants d’Europe du Sud entrent dans cette catégorie de personnes qui ont trois fois plus de chances de migrer que leurs compatriotes autochtones.

En bref, la mobilité des travailleurs dans la zone euro semble sur une voie ascendante, ce qui est positif pour le projet de marché unique de l’UE. Maintenir cette dynamique implique de continuer à encourager la mobilité et de supprimer ce qui lui fait obstacle. Certaines barrières seront plus difficiles à lever que d’autres, notamment celle de la langue. Et l’on peut douter que l’opinion publique soit favorable, dans bien des pays, à une intensification des migrations de main-d’œuvre. Mais sur le plan économique, les choses sont assez claires : davantage de mobilité en Europe, et dans la zone euro en particulier, profiterait au marché du travail européen et donc à l’économie.

Jauer, J., et al (2014), « Migration as an Adjustment Mechanism in the Crisis? A Comparison of Europe and the United States », Documents de travail de l’OCDE sur les affaires sociales, l’emploi et les migrations, n° 155, Éditions OCDE, Paris, http://dx.doi.org/10.1787/5jzb8p51gvhl-en.

Voir www.oecd.org/eu/Adjustment-mechanism.pdf   

©L'Observateur de l'OCDE n°301, T4 2014

Pour aller plus loin:

Travaux de l'OCDE sur les migrations internationales




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016