Inégalités : quel impact sur la croissance ?

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Si vous avez suivi le débat sur les inégalités de revenus, vous savez que cette question a été vivement débattue. Voilà encore quelques années, l’opinion dominante était probablement que ces inégalités étaient « bonnes pour la croissance ». Certes, elles pouvaient laisser un goût amer, mais cela en valait la peine s’il y avait à la clé une économie vigoureuse. 

Cette position repose sur trois principaux arguments. Premièrement, les inégalités ont un effet d’incitation sur les entrepreneurs. Deuxièmement, les individus aisés sont une source d’investissement pour l’économie. Troisièmement, lorsque l’État tente de réduire les inégalités en taxant le patrimoine et en transférant ces recettes aux plus démunis, une partie de ces ressources est perdue dans le « seau percé » de la bureaucratie et de l’administration. D’un point de vue économique, c’est inefficient.

Tous ces arguments sont valables et, de fait, rares sont ceux qui récusent l’idée qu’un certain niveau d’inégalités est inévitable, voire nécessaire, dans une économie moderne. Néanmoins, au cours des deux dernières années, le postulat essentiel – les inégalités sont bonnes, ou du moins pas mauvaises, pour la croissance – est de plus en plus discuté, y compris par le Fonds monétaire international, l’OCDE et même Standard & Poor’s. Et aujourd’hui, de nouvelles analyses de l’OCDE indiquent que les inégalités de revenus ont considérablement freiné la croissance économique.

La montée des inégalités de revenus a été largement abordée sous l’angle du « 1 % » du sommet de la distribution. Or, selon les travaux de l’OCDE, réalisés sous la direction de Michael Förster et Federico Cingano, c’est la situation des personnes situées à l’autre extrémité de l’échelle des revenus qui a le plus fort impact sur la croissance. Ces ménages modestes ne constituent pas un petit groupe. Ils représentent environ 40 % de la population, et englobent des familles qui, d’un point de vue social, peuvent être considérées comme appartenant aux classes moyennes inférieures et aux milieux populaires.

Lorsque les inégalités sont globalement plus fortes dans une société, une tendance claire se dessine : les personnes issues de ces milieux investissent nettement moins dans le développement de leur capital humain – leur formation et leurs compétences, essentiellement. En revanche, cela n’a quasiment aucun impact sur l’investissement dans l’éducation des familles aux revenus moyens ou élevés. L’effet induit sur la mobilité sociale est évident : un écart grandissant entre les privilégiés et les défavorisés en matière de formation et de revenus.

Cet écart ne correspond pas seulement à la durée de scolarisation des individus, mais aussi à leur niveau de compétences. Au risque de vous noyer sous les données, ce graphique l’illustre très clairement. La population totale y est divisée en trois groupes en fonction du niveau de formation des parents (utilisé pour représenter la situation socioéconomique) : élevé, moyen ou faible. Le graphique met en regard le score moyen en numératie obtenu par chacun de ces trois groupes dans le cadre de l’Évaluation des compétences des adultes de l’OCDE, et les inégalités mesurées par le coefficient de Gini (qui prend la valeur 0 en cas d’égalité parfaite et 1 en cas d’inégalité parfaite).

Lorsque les inégalités sont relativement faibles (environ 0,2), l’écart de score de numératie entre les trois groupes est relativement modeste. Mais, à l’autre extrémité de l’échelle, où les inégalités sont plus fortes (environ 0,36, soit un peu plus qu’au Royaume-Uni et un peu moins qu’aux États-Unis), le score des personnes issues de milieux modestes est nettement plus faible ; par contre, les scores des autres individus ne changent guère.

Quel impact cela a-t-il sur la croissance ? Comme dirait un économiste, c’est « inefficient », des travailleurs plus compétents pouvant contribuer davantage à l’activité économique. Si un vaste pan de la population ne peut investir dans ses propres compétences, c’est une mauvaise nouvelle pour l’économie.

Les travaux de l’OCDE montrent clairement à quel point : on estime que la montée des inégalités a amputé de plus de 10 points de pourcentage la croissance au Mexique et en Nouvelle-Zélande au cours des deux décennies consécutives à la Grande Récession. Les effets de cette augmentation des inégalités se sont également fait sentir – quoique moins fortement – dans d’autres pays de l’OCDE, notamment aux États-Unis, en Italie et au Royaume-Uni, et même dans des pays caractérisés par des inégalités relativement faibles comme la Finlande, la Norvège et la Suède.

Il est certain que le débat sur les inégalités et la croissance va se poursuivre ; le lauréat du prix Nobel d’économie Paul Krugman a admis qu’il restait sceptique quant à l’existence de ce lien. Mais le fait que ce débat ait lieu est certainement une bonne chose. Brian Keeley

Adapté d’un article initialement publié sur oecdinsights.org le 9 décembre 2014

Voir la Base de données de l’OCDE sur la distribution des revenus : http://oe.cd/idd

Cingano, F. (2014), « Trends in Income Inequality and its Impact on Economic Growth », Document de travail de l’OCDE : questions sociales, emploi et migrations, n° 163, Éditions OCDE, Paris, http://dx.doi.org/10.1787/5jxrjncwxv6j-en

Standard & Poor’s (2014), « How increasing income inequality is dampening US economic growth, and possible ways to change the tide », www.globalcreditportal.com ou http://bit.ly/1nqboNO




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