Une reprise inclusive nécessite des emplois plus nombreux et de meilleure qualité

©Kieran Doherty/Reuters

Le temps passe, inexorablement. Six ans après le début de la crise financière mondiale, l’emploi reste, dans de nombreux pays, largement en deçà du niveau observé avant 2008. Même les personnes ayant conservé un emploi ont vu leurs conditions de travail se dégrader. Nous déplorions une reprise sans création d’emplois, il apparaît maintenant que la croissance pourrait être en train de s’éroder dans plusieurs pays. Chacun se sent vulnérable face aux réductions de personnel, à la baisse des salaires, à la contraction de l’activité et à l’insécurité, ainsi qu’à la nécessité de simplement joindre les deux bouts.

Tout n’est pas noir pour autant : le chômage est repassé, dans l’OCDE, sous la barre des 8 % pour la première fois depuis trois ans, à 7,3 % en août 2014. Après avoir atteint des niveaux records dans certains pays, le chômage des jeunes recule aussi, quoique très lentement. La légère baisse du chômage devrait se poursuivre en 2015.

Il faut cependant redoubler d’efforts. Il reste près de 45 millions de chômeurs, soit 11,9 millions de plus qu’avant la crise, et un nombre inconnu d’individus ont quitté la population active après avoir abandonné leurs recherches d’emploi. Dans les pays du G20, on dénombre plus de 100 millions de chômeurs, et un nombre plus important encore de personnes occupant des emplois précaires ou peu productifs. Parallèlement, le chômage s’enracine dans la durée, avec plus de 16 millions de personnes à la recherche d’un emploi depuis plus d’un an dans la zone OCDE, soit un chômeur sur trois, et un sur deux dans l’Union européenne. La situation du marché du travail varie sensiblement selon les pays avancés, d’autant plus si l’on tient compte des grandes économies émergentes : en Afrique du Sud par exemple, plus de 60 % des chômeurs sont des chômeurs de longue durée. Tous les pays doivent relever un même défi : dynamiser les créations d’emplois et, dans la mesure du possible, améliorer la qualité des emplois.

Mais la pénurie d’emplois et le chômage élevé ne sont pas les seules conséquences de la crise. Les Perspectives de l’emploi 2014 de l’OCDE montrent que les personnes qui ont conservé un emploi sont souvent confrontées à des difficultés. La crise a, en moyenne, ramené le taux de croissance des salaires réels moyens (corrigés de l’inflation) à 1-2 % environ dans les pays du G20 et les autres économies avancées. Cette progression modeste est presque intégralement tirée par les économies émergentes, notamment la Chine, la progression des salaires dans les économies avancées étant nulle et même négative depuis 2009 en Grèce, en Espagne, en Italie et au Royaume-Uni. L’ajustement à la baisse des salaires a permis de limiter les suppressions d’emplois dans les entreprises et les secteurs en difficulté. Elle a aussi contribué à restaurer la compétitivité, dans certains pays de la zone euro notamment. Néanmoins, au-delà d’un certain point, la baisse des salaires ne peut ni sauver des emplois ni en créer, elle ne peut qu’être source de difficultés. La population est non seulement contrainte de réduire ses dépenses, même les plus essentielles, mais avec une inflation proche de zéro dans plusieurs économies avancées, la contraction des salaires réels implique obligatoirement une baisse des salaires nominaux.

La modération des salaires n’est en outre utile que si les entreprises acceptent, en retour, de diminuer leurs prix pour être plus compétitives. Ce n’est pas toujours le cas, si bien que les décideurs doivent s’assurer que la baisse des salaires est bien répercutée sur les consommateurs, sans servir à relever les marges. Cela suppose des efforts accrus pour stimuler la concurrence sur les marchés de biens et services, en réformant notamment les marchés de produits.

La perte de revenu des travailleurs à bas salaire et de leurs familles est préoccupante, les familles monoparentales, souvent des femmes, étant les plus durement touchées. La solution peut passer par l’instauration d’un salaire minimum légal, comme cela a été fait dans 26 pays de l’OCDE et plusieurs économies émergentes. Fixé à un niveau adéquat, il peut en effet soutenir le revenu des travailleurs à bas salaire en ayant des retombées négatives limitées, voire nulles, sur l’emploi, comme en témoignent l’exemple du Brésil et les simulations relatives à la hausse prévue du salaire minimum aux États-Unis. Une imposition plus progressive des revenus peut aussi aider à ce que ceux qui s’en sortent le mieux dans l’économie contribuent à juste proportion.

Enfin, plusieurs pays ont récemment mis en place ou étendu des régimes de prestations liées à l’exercice d’un emploi, afin de venir en aide aux travailleurs à bas salaire et de réduire les inégalités de revenus des ménages.  

Si, dans le monde entier, la lutte contre le chômage est une priorité, il convient aussi de veiller à la qualité des emplois et aux perspectives professionnelles des travailleurs. Au cours des 20 années qui ont précédé la crise, l’emploi non régulier – à savoir toutes les formes d’emploi non permanent ou à durée déterminée, y compris la multitude d’emplois temporaires, « atypiques » et souvent précaires – s’est développé dans la zone OCDE. Si les jeunes, les femmes et les travailleurs peu qualifiés, majoritaires dans l’emploi non régulier, ont été les plus touchés par les pertes d’emplois causées par la crise, nombre des nouveaux emplois créés à la faveur de la reprise sont aussi des emplois non réguliers : en Espagne, près de 90 % des emplois créés en 2011-2012 étaient à durée déterminée, la fourchette étant comprise entre 70 % et 80 % au Portugal, en France, aux Pays-Bas et en Italie. Dans les économies émergentes aussi, après une période encourageante de repli, l’emploi informel s’est stabilisé, voire redressé. Dans ces pays, ce type d’emploi est déjà la norme pour la plupart des travailleurs, puisque l’emploi informel représente un tiers environ de l’emploi total en Turquie et en Chine, près de la moitié en Argentine et au Mexique, et jusqu’à plus des trois quarts en Inde.

Cliquer sur le graphique pour l'agrandir

Malheureusement, comme le montrent les Perspectives de l’emploi, ces emplois non réguliers sont rarement des tremplins vers des emplois permanents, plus stables et productifs. En Europe, moins de la moitié des travailleurs temporaires, dont beaucoup de femmes et de jeunes, ont pu accéder à un emploi permanent après trois ans, et cette proportion se limite à 20 % dans certains pays comme la France, l’Italie ou l’Espagne. Trop souvent, ceux qui occupent ces emplois sont contraints de quitter le marché du travail, d’enchaîner les contrats de courte durée ou de rester dans le secteur informel.

L’objectif de flexibilité n’est pas atteint non plus : au contraire, la protection des emplois réguliers est renforcée, de même que la vulnérabilité des emplois non réguliers. Il est aussi prouvé que les travailleurs qui occupent des emplois non réguliers sont beaucoup moins nombreux à suivre des formations. La hausse continue de l’emploi non régulier, dans des conditions de plus en plus difficiles, pourrait déboucher sur une dégradation du capital humain, une baisse de la productivité et un recul de l’équité et de l’efficacité sur le marché du travail. Plusieurs pays comme l’Espagne (voir la Table ronde sur l’emploi), le Portugal et l’Italie ont déjà engagé des réformes pour enrayer cette progression, et d’autres devraient leur emboîter le pas.

Une amélioration globale sur le front de l’emploi ne dépend pas uniquement des pouvoirs publics, mais aussi des individus. Que peuvent faire les travailleurs d’aujourd’hui et de demain pour améliorer leurs chances ? L’acquisition des bonnes compétences au bon moment peut influencer le statut professionnel et le salaire d’une personne. En début de carrière, les compétences spécifiques à un domaine, acquises par le biais des études, comptent le plus. Ensuite, cependant, les compétences d’ordre plus général ont un impact plus fort sur le salaire. Pour les jeunes, le niveau de formation est la principale explication des écarts de salaires horaires, même si l’expérience pratique joue un rôle de plus en plus important. Pourtant, les données montrent que les jeunes qui suivent une formation en alternance sont peu nombreux, ce qui met en évidence la responsabilité des pouvoirs publics, qui peuvent heureusement s’inspirer des bonnes pratiques adoptées dans les pays de l’OCDE et du G20.

Les adultes, y compris ceux qui occupent un emploi, doivent aussi être incités et accompagnés pour adapter leurs compétences et veiller à maintenir, voire à améliorer, leur employabilité. Il faut faire de la formation tout au long de la vie une réalité, avec des mesures adaptées et en mobilisant employeurs et partenaires sociaux. Après tout, c’est en investissant dans le capital humain tout au long de la vie active que l’on pourra garantir la prospérité et le bien-être des nations à l’avenir.

OCDE (2014), Perspectives de l’emploi 2014, Éditions OCDE, Paris, 10.1787/empl_outlook-2014-fr .

Pour plus d’articles de Stefano Scarpetta, voir www.observateurocde.org

L'Observateur de l'OCDE n°300, T3 2014

Lire aussi :

Table ronde : Emploi, chômage et action publique

Relever la croissance mondiale : Pourquoi le G20 "pense structurel"

Vaincre la crise de l'emploi




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016