L’Australie et l’Asie : la force de la proximité

OCDE Observateur

L’Australie s’est imposée comme une force du G20 dans la région Asie-Pacifique, et s’embarque maintenant sur une nouvelle vague qui la porte un peu plus loin dans le siècle asiatique. 

Il y a près de 50 ans, dans The Tyranny of Distance, Geoffrey Blainey affirmait que la situation géographique de l’Australie avait façonné sa psychologie. La distance séparant l’Australie de ses anciens colons européens, mais aussi des États-Unis, faisait craindre pour sa future prospérité économique.

Au même moment, dans The Lucky Country, Donald Horne décrivait une Australie aux ressources abondantes mais trop peu confiante intellectuellement pour exploiter pleinement sa richesse naturelle. Lee Kuan Yew, qui fut longtemps Premier ministre de Singapour, n’avait-il pas prédit que l’Australie risquait de devenir le vilain petit canard désargenté de l’Asie, et affirmé que la richesse naturelle, aussi vaste soit-elle, n’était ni nécessaire ni suffisante pour garantir la prospérité à long terme ?

Dans les années 1960 pourtant, le Japon avait remplacé le Royaume-Uni en tant que principal partenaire commercial de l’Australie, et le rapprochement avec la région Asie-Pacifique était lancé. La relation économique de l’Australie avec l’Asie ces 50 dernières années s’est construite en quatre vagues, avec pour point culminant l’émergence du commerce des services. L’Australie surfe encore sur cette dernière vague, qui l’a portée de la tyrannie de la distance à la force de la proximité.

Première vague : Black Jack sur le rivage japonais, 1957-1972

En 1957, 12 ans à peine après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le ministre australien du Commerce, John « Black Jack » McEwen, signe un accord commercial avec le Japon. Cet accord offre à l’Australie une position privilégiée en Asie, et lance la tradition australienne d’un soutien bipartite à une présence commerciale accrue dans la région. S’en est suivie une multiplication des échanges et, plus tard, des investissements entre le Japon et l’Australie, notamment dans le minerai de fer, le charbon et le gaz naturel. En 1966, le Japon est un partenaire commercial clé. De nation ravagée par la guerre, il est devenu une économie mondiale imposante et prospère.

Deuxième vague : cap sur la Chine, 1972-1982

Pendant que le Japon fait son retour sur la scène économique mondiale, suivi par la Corée et une poignée d’autres économies asiatiques en rapide expansion, la Chine reste quant à elle fermée au monde, et déploie peu d’activité économique hors de ses frontières. Les relations entre l’Australie et la Chine se réchauffent pourtant considérablement lorsque Gough Whitlam, alors leader de l’opposition, se rend à Pékin en 1971, et qu’en 1972, devenu Premier ministre, il établit des relations diplomatiques officielles avec le pays. C’est en partie grâce à cette initiative, et au soutien de l’Australie à l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) 20 ans plus tard, que la Chine considère aujourd’hui l’Australie comme un partenaire économique clé.

Troisième vague : la fin de la barrière douanière, 1983-2008

L’avertissement du singapourien Lee Kuan Yew revient hanter l’Australie pendant la récession de 1982-83 où, malgré un boom des ressources, l’économie stagne, sous le poids de taux de chômage et d’inflation à deux chiffres. À l’époque, de nombreux pays de l’OCDE connaissent la même situation. Pour y remédier, le gouvernement entreprend avec succès des réformes pour ouvrir l’économie australienne et la tourner davantage vers l’Asie, tout en maintenant la cohésion sociale grâce à un accord avec le Conseil australien des syndicats (ACTU). Plusieurs mesures, de marché et sociales, sont prises : le dollar australien devient une monnaie à taux de change flottant, les marchés financiers sont réformés, et un système d’assurance-maladie universel ainsi qu’un régime de retraite sont créés. Parallèlement, le système éducatif est réformé dans l’optique d’un accroissement de la productivité.

Sur le front des échanges, la barrière douanière qui isolait l’Australie depuis un siècle tombe. L’Australie fait sienne la libéralisation des échanges prévue par l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) et son successeur l’OMC, et elle contribue au lancement de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique).

Quatrième vague : l’Australie entre résolument dans le siècle asiatique

L’Australie connaît actuellement la quatrième phase de son rapprochement avec l’Asie. Dans ses partenaires commerciaux, la Chine a pris la place du Japon, et le nouvel ordre économique mondial est à nouveau défavorable à l’Australie sur le plan des échanges. À la Chine et l’Inde s’ajoutent plusieurs pays émergents de l’ASEAN (Association des nations d’Asie du Sud-Est) qui vont façonner cette nouvelle phase.

La quatrième vague sera différente pour l’Australie. Premièrement, nous disposons de plateformes dans l’ASEAN, en Chine et en Inde, qui nous facilitent l’accès aux nouveaux marchés frontaliers que sont le Laos, le Cambodge et le Myanmar dans le delta du Mékong (qui font également partie du programme de l’OCDE pour l’Asie du Sud-Est), et la Mongolie et le Kazakhstan en Asie centrale.

Deuxièmement, si nos grandes entreprises ont déjà noué des liens avec l’Asie, la nature des chaînes d’approvisionnement mondiales et du régionalisme ouvert signifi e que les choses vont se compliquer pour les petites et moyennes entreprises (PME) australiennes. À l’heure actuelle, sept des 10 principales destinations de leurs exportations sont en Asie.

Cliquer pour agrandir le graphique.

Troisièmement, les services vont jouer un rôle plus important dans cette vague. Le secteur minier et l’agriculture – « rocks and crops », comme disent les Australiens – continueront de représenter l’essentiel des recettes d’exportations vers l’Asie, mais nos points d’ancrage asiatiques vont se multiplier car le commerce des services favorise des relations plus vastes et plus profondes entre les peuples. Les villes chinoises de taille moyenne telles que Chongqing et Chengdu, et certaines régions d’Inde, de Mongolie, du Kazakhstan et d’Asie du Sud-Est regorgent d’architectes et d’ingénieurs australiens. L’Australie est également bien placée pour répondre à la hausse de la demande alimentaire en exportant davantage de sa production. L’agroalimentaire moderne, qui est aussi une affaire de services, pourrait aider l’Australie à progresser sur la chaîne de valeur en passant du boom minier au boom alimentaire.

Bref, les exportations de biens constituent un socle sur lequel le commerce des services peut s’appuyer pour se développer dans l’ensemble de la région et y déployer son lot d’opportunités d’investissement et de niches pour les PME, tout en favorisant une intégration globale et régionale plus riche.

Cette quatrième phase ne sera pas sans heurts pour l’Australie, qui sera notamment plus exposée aux crises et plus tributaire des fluctuations de la demande chinoise. La proximité a ses inconvénients, qui ne doivent néanmoins pas faire oublier ses avantages. Prenons l’exemple du changement climatique : s’il menace grandement toutes nos économies, il représente une formidable opportunité pour les exportateurs australiens de services environnementaux, notamment dans les secteurs de la construction, des transports et des infrastructures écologiques en Chine, Inde et Indonésie.

La relation économique de l’Australie avec la Chine a connu de nombreux rebondissements, notre pays ayant dû s’adapter au paysage économique changeant de la région. En relevant ces défi s et en se tournant résolument vers ses voisins asiatiques, l’Australie est devenue l’une des économies les plus ouvertes et les plus florissantes du monde. Alors que l’Australie accueille le Sommet du G20 à Brisbane, des premiers signes montrent que, dans cette quatrième vague, l’Australie commence vraiment à tirer un réel profit de la force de la proximité dans le siècle asiatique.

*Tim Harcourt est l’auteur de Trading Places: The Airport Economist’s Guide to International Business. Il a également été économiste en chef à Austrade, la Commission australienne du commerce.

Voir www.theairporteconomist.com

Références

Blainey, Geoffrey (1966), The Tyranny of Distance: How Distance Shaped Australia’s History, Sun Books, Melbourne

Harcourt, Tim (2014), Trading Places: The Airport Economist’s Guide to International Business, UNSW Press, Sydney

Horne, Donald (1964), The Lucky Country: Australia in the Sixties, Penguin Books, Australie

Voir aussi:

Travaux de l'OCDE sur l'Australie




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016