La politique et le casse-tête de la confiance

Carne Ross, Fondateur et Directeur exécutif, Independent Diplomat

©Toby Melville/Reuters

Il existe une solution évidente pour les gouvernements qui désirent regagner la confiance de l’opinion publique : devenir honnêtes, transparents et inclusifs. Néanmoins, ce changement est, en soi, délicat. Un gouvernement qui y parviendrait ne serait plus un gouvernement tel que nous l’entendons, mais quelque chose d’entièrement différent. 

Pourquoi est-ce si difficile d’être transparent, honnête et inclusif ? Selon la conception actuelle, un gouvernement est une institution élue ou autoproclamée qui dirige un peuple. Autrement dit, la minorité commande à la majorité. Que ce soit en Chine, aux États- Unis ou ailleurs, tous les gouvernements se reposent sur la revendication, plutôt fragile, de leur omniscience : les décideurs politiques ont accès à un savoir que les autres n’ont pas. Selon Hobbes, leur argument ultime est que seul le Léviathan peut assurer la sûreté et la sécurité des citoyens.

Si les gouvernements devenaient totalement transparents, les gouvernés en verraient l’intérieur et constateraient ce que nous, qui travaillons pour eux, savons déjà : « le Roi est nu », ou presque. Comme la plupart des hiérarchies lourdes et sclérosées, les gouvernements sont en réalité plutôt mauvais lorsqu’il s’agit de collecter et de traiter les connaissances. Ils ne sont pas vraiment conçus pour ça et, grâce à l’ubiquité et la rapidité de la transmission du savoir que permet internet, cette insuffisance devient patente. L’une des raisons de l’érosion de la confiance est que, lorsque les autorités et les hommes politiques affirment qu’ils comprennent parfaitement la situation, ils sont de moins en moins crédibles. Comble de l’ironie, une transparence parfaite entamerait davantage leur crédibilité. Mieux vaut ne pas trop en savoir sur les rouages du pouvoir.

L’honnêteté totale détruirait la plupart des gouvernements. En tant que diplomate britannique et parfois « plume » du ministre des Affaires étrangères, j’ai souvent, sinon systématiquement, écrit des déclarations, des communiqués de presse, des aide-mémoire et des discours sur des sujets que je connaissais très peu : des cibles irakiennes à bombarder à l’avenir de l’Afrique. Il n’aurait pas été question de l’avouer à l’époque. On m’aurait certainement congédié, notamment parce que tout le monde ou presque faisait de même. L’admettre serait revenu à saper les fondations de l’édifice. Je n’en suis pas fier, mais je doute que les choses aient changé. Comme nous autres pauvres ignorants, gouvernements et hommes politiques passent beaucoup de temps à tâtonner désespérément dans le noir, s’interrogeant sur les prochaines étapes de leur action.

Il n’est guère étonnant que les gouvernements actuels, plus que jamais au défi de convaincre l’opinion, consacrent autant d’énergie à la représentation. On appelait cela les relations presse, une notion chamboulée par la frénésie autour des « médias sociaux ». Ce qu’elle recouvre n’a pourtant pas changé : la communication à sens unique. Aujourd’hui, la compétence clé des hommes politiques et « dirigeants mondiaux », c’est la représentation, pas l’action publique. L’avouer détruirait le peu de confiance que l’opinion leur accorde encore. Les gouvernements comptent sur ce voile du secret pour conserver un minimum d’autorité.

De même, l’inclusion appropriée des personnes dont la vie est affectée par les politiques publiques mettrait fin à la conception selon laquelle seule une petite élite est assez compétente et éclairée pour prendre des décisions pour tous les autres. Nos hommes politiques adorent parler « d’opinion publique » et de « consultation », et endurent occasionnellement réunions ou débats publics, qui ne sont généralement guère plus que des mises en scène. Un homme politique vous a-t-il jamais demandé votre avis ? Même lorsque je travaillais directement pour eux, dans leurs propres bureaux, cela ne m’est jamais arrivé. Les sondages ne sont que des baromètres pathétiques, limités et inadaptés de l’opinion sur des sujets généralement compliqués et interdépendants. Les hommes politiques, qui ont voué leur vie à se hisser en haut du mât de cocagne, ne veulent pas redescendre parmi la masse.

De plus, le gouvernement par une minorité ne se prête que trop bien à la protection des intérêts des puissants – notamment ceux des grandes entreprises prospères – qui n’entendent pas non plus renoncer à leur influence sans livrer bataille. Les gouvernements, démocrates ou autocrates, sont bien trop corruptibles par des groupes d’intérêts. Presque chaque pays, démocratique ou non, souffre de cette corruption, occulte ou flagrante, parfois même licite. Garantir la représentation des intérêts de chacun mettrait fin à ce confortable statu quo.

Alors, que faire pour restaurer cette confiance ? La réponse est simple : un processus de décision véritablement ouvert, transparent, inclusif, un processus de décision d’un autre genre mais qui n’est pas, comme le prétendent beaucoup de commentateurs et d’hommes politiques, impossible. À Porto Alegre, au Brésil, des dizaines de milliers de citoyens prennent part aux décisions budgétaires municipales. Cette « démocratie participative » (ou « démocratie réelle ») a transformé la ville. Porto Alegre se caractérisait naguère par de profondes inégalités entre un centre-ville fortuné et des bidonvilles livrés à la pauvreté. L’administration était corrompue et inefficace, les services publics favorisaient de manière disproportionnée les quartiers riches.

Cependant, dès lors que chacun a été associé au processus de décision, les dépenses publiques ont été plus justement réparties, comme les rapports de la Banque mondiale l’ont ensuite montré. La prestation de services élémentaires, comme l’approvisionnement en eau, l’assainissement, l’enseignement ou les routes, se sont améliorés, de même que toutes les composantes du bien-être, notamment la santé et l’éducation. Le nombre d’écoles a quadruplé. De manière intéressante, les conflits partisans et « politiques » ont diminué. La corruption dans le cadre des marchés publics a considérablement baissé, une fois ces procédures rendues transparentes. La participation citoyenne a progressé.

Voilà ce à quoi un gouvernement démocratique pourrait ressembler, et c’est de cette façon que les gouvernements peuvent restaurer la confiance. Mais ne vous attendez pas à ce que de telles réformes soient rapidement instaurées. Les dindes ne votent pas pour Noël. Ceux qui profitent de la configuration actuelle parleront de « réforme » et de « consultation », mais les décisions qui comptent – c’est-à-dire où va l’argent – seront toujours prises par les mêmes personnes. La confiance s’effritera inexorablement à mesure que l’écart entre les grandes déclarations et la réalité persistera et que les inégalités se multiplieront. Ceux qui ont le pouvoir aujourd’hui doivent réfléchir à de nouvelles excuses : les anciennes ne sont plus convaincantes.

Pour plus d’avis sur le thème de la confiance, voir:

www.oecd.org/fr/forum 

www.oecd.org/fr/forum/annuel-ocde  

www.independentdiplomat.org   

©L'Observateur de l'OCDE n° 299, T2 2014




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