Responsabilité sociale des entreprises : De bonnes pratiques pour une nouvelle ère

Jane Nelson, Directrice de l'Initiative pour la responsabilité sociale des entreprises, Harvard Kennedy School

Le bilan des multinationales en matière environnementale, sociale et de gouvernance s’améliore-t-il ? On peut être optimiste, mais il reste beaucoup à faire. 

Environ 93 % des 250 principales entreprises mondiales publient maintenant des rapports annuels sur l’exercice de leurs responsabilités, dont près de 60 % sont issus d’audits indépendants. Des entreprises de secteurs comme les services financiers, les technologies de l’information, les biens de consommation ou les industries extractives prennent des engagements publics représentant des milliards de dollars pour résoudre des problèmes sociétaux.

Pourtant, les mauvaises nouvelles persistent, nourries par les ateliers de misère qui, dans les pays à faible revenu, fabriquent des produits à bas prix pour les marchés des pays de l’OCDE, par des drames comme l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013 ou l’explosion survenue dans une mine turque en 2014, sans parler des catastrophes environnementales. De plus, les séquelles de la crise financière mondiale, l’inquiétude suscitée par les pratiques fiscales des entreprises et des problèmes tels que le chômage des jeunes et le changement climatique contraignent les entreprises à élargir leurs perspectives et à ne plus mesurer leur efficacité qu’à l’aune des résultats financiers, mais aussi d’objectifs sociaux. La croissance économique doit dorénavant être mieux partagée et plus durable. Les entreprises sont chargées d’offrir plus d’emplois, de produits, de services et d’infrastructures à un plus grand nombre, tout en favorisant le travail décent et l’équité, et en réduisant la pression sur les ressources naturelles.

Dans ce contexte, le concept de responsabilité sociale des entreprises (RSE) s’est développé au cours de la dernière décennie, avec l’évolution des lignes directrices mondiales, les attentes croissantes des parties prenantes et le renforcement des obligations des entreprises concernant la publication d’informations. L’action volontaire, individuelle et collective, de leurs dirigeants eux-mêmes a aussi contribué à l’intégration de la RSE dans leurs pratiques fondamentales, à la publication de leurs efforts et à l’augmentation de l’impact produit. La RSE est parfois devenue aussi importante que la comptabilité ou la gestion des ressources humaines. Mais ces progrès ne sont pas assez rapides ou significatifs pour susciter les transformations systémiques exigées par les défis sociaux et environnementaux.

Une stratégie efficace de RSE doit reposer sur deux piliers essentiels, quelle que soit la branche d’activité ou le lieu d’implantation de l’entreprise :

Le premier est la conduite responsable de l’entreprise, soit l’engagement de celle-ci à non seulement respecter la législation en vigueur partout où elle travaille, mais aussi les lignes directrices mondiales, les cadres normatifs et les règles sectorielles volontaires. D’elle-même, elle doit recenser les effets négatifs en matière environnementale, sociale ou de gouvernance partout sur les chaînes de valeur mondiales, les atténuer et, si nécessaire, les neutraliser.

Second pilier : la création de valeur partagée. Il s’agit des décisions stratégiques que prend l’entreprise pour répondre aux problèmes sociaux et/ou environnementaux d’une manière qui lui soit également profitable.

Si les raisons justifiant l’exercice efficace de la RSE sont de plus en plus claires, il demeure difficile d’intégrer les bonnes pratiques dans les activités de chaque entreprise et d’étendre cet effort au niveau de chaînes de valeur mondiales, de secteurs et de pays complexes. Dans les entreprises, il faut renforcer les politiques, les systèmes de gestion et d’information, les compétences et les éléments d’incitation afin d’améliorer la prise de décision, les résultats, la transparence et la responsabilité.

Il faut aussi s’attaquer aux obstacles extérieurs, qui vont des failles dans la gouvernance, comme la corruption et le non-respect de la légalité, à la vision à court terme des investisseurs et des consommateurs, en passant par les défaillances du marché. La complexité des chaînes de valeur mondiales ainsi que le nombre et la diversité des acteurs impliqués créent un autre défi de taille.

Outre les efforts actuels de certains gouvernements et entreprises, trois domaines d’action collective offrent un fort potentiel pour éliminer certains de ces obstacles.

Premièrement, l’action collective des entreprises. Il s’agit de l’un des phénomènes les plus importants de la dernière décennie. Elle aide les entreprises d’un même secteur ou lieu à renforcer leurs engagements publics envers certains objectifs ou politiques publiques.

Ces efforts collectifs reposent parfois entièrement sur l’initiative des entreprises. Citons le Forum sur les biens de consommation, qui réunit quelque 400 détaillants et fabricants représentant un chiffre d’affaires global de 2 500 milliards d’euros, et qui s’est engagé à arrêter toute déforestation d’ici 2020, à supprimer progressivement l’utilisation des réfrigérants HFC à partir de 2015, et à améliorer la santé et le bien-être des consommateurs dans l’ensemble de l’industrie. Ou le Conseil international des mines et métaux, qui rassemble plus d’une vingtaine des entreprises les plus importantes du monde dans ce secteur pour relever les principaux défis du développement durable, ou encore le Conseil international des industries du jouet et son cadre commun pour l’amélioration de la sécurité et des conditions de travail chez les producteurs. Citons aussi les réseaux intersectoriels mondiaux, comme le World Business Council for Sustainable Development et le Corporate Leaders Network for Climate Action, ainsi que les actions collectives nationales, comme l’Accord et l’Alliance mis en place au Bangladesh après le drame du Rana Plaza, ou la National Business Initiative issue de la transition politique en Afrique du Sud.

L’action collective peut aussi s’appuyer sur des plateformes multipartites comprenant les gouvernements, les ONG, les syndicats et les investisseurs. L’Initiative pour la transparence dans les industries extractives réunit 25 pays « conformes » et plus de 80 des plus grandes entreprises pétrolières, gazières et minières du monde, afin d’accroître la transparence des énormes recettes perçues par celles-ci. La publication du montant de ces recettes, qui dépassait 1 000 milliards USD en 2013, permet aux citoyens d’être mieux informés pour pouvoir demander des comptes tant à ces entreprises qu’aux pouvoirs publics. Autre exemple : la Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition, initiative rassemblant des dirigeants africains, le secteur privé et les partenaires du développement pour encourager l’investissement responsable dans l’agriculture et sortir 50 millions de personnes de la pauvreté d’ici à 2022. En 2013, les gouvernements participants avaient pris 97 engagements de réforme des politiques, et plus de 80 entreprises s’étaient engagées à investir. Ce type d’alliances doit être mieux compris et encouragé.

La vocation de rassemblement des institutions multilatérales est un deuxième moteur de progrès. Les organisations internationales peuvent accélérer les progrès en réunissant, grâce à leurs mécanismes intergouvernementaux, des acteurs hétérogènes et souvent opposés afin qu’ils s’accordent sur des normes et cadres communs pour réaliser des changements plus profonds. Les Principes directeurs de l’OCDE à l’intention des entreprises multinationales, les Normes de performance de la SFI et les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme ont été particulièrement utiles à cet égard. L’OCDE continue à renforcer ce travail dans des domaines comme l’investissement responsable, la lutte contre la corruption et pour une fiscalité juste, ainsi que sur des orientations sectorielles pour une conduite responsable des entreprises dans des chaînes d’approvisionnement des industries extractives et de l’agriculture. Le Pacte mondial des Nations Unies offre une plateforme multidimensionnelle pour le dialogue et le partage des connaissances, maintenant mise en œuvre au niveau national par des réseaux locaux.

 

Troisièmement, la fonction de sensibilisation, d’organisation et de renforcement des capacités des syndicats et de la société civile. Les ONG doivent continuer de jouer leur indispensable rôle en dénonçant les mauvaises pratiques des entreprises, en leur donnant des conseils lorsqu’elles décident d’assumer leur responsabilité sociale, et en apprenant aux travailleurs, aux populations et aux petits producteurs à mieux s’organiser, négocier et se défendre contre les abus. Oxfam International, Consumer International, Save the Children, Amnesty International et Greenpeace n’en sont que quelques exemples.

Il existe un véritable espoir de progrès grâce à l’utilisation de ces trois axes pour concrétiser le double pilier constitué par la conduite responsable des entreprises et la création de valeur partagée. Mais chacun doit participer à cet élan. Afin d’atteindre les transformations systémiques exigées par des défis sociaux, environnementaux et de gouvernance toujours plus complexes, et d’assurer durablement la réussite et la résilience des entreprises, notre action doit être aussi profonde que constante. John Ruggie a ainsi déclaré que « l’époque des déclarations sur la responsabilité sociale des entreprises est révolue. Il ne suffit plus pour les gouvernements de faire comme si la promotion des initiatives de RSE les dispensait de leur obligation de réglementer dans ce domaine, et ce dans l’intérêt public. Les entreprises ne peuvent plus se contenter de prétendre qu’elles respectent les droits humains : elles doivent savoir ce qu’elles font et en rendre compte. Et les premiers intéressés ne peuvent plus se contenter d’espérer que les gouvernements et les entreprises s’acquittent de leurs obligations: ils ont droit d’exiger réparation des dommages subis ». L’OCDE a un rôle déterminant à jouer en stimulant l’adoption des politiques et pratiques nécessaires à l’avènement d’une nouvelle ère de résultats concrets dans le domaine de la RSE.

©L'Observateur de l'OCDE n°299, T2 2014

Références

Grayson, David et Jane Nelson (2013) Corporate Responsibility Coalitions: The Past, Present and Future of Alliances for Sustainable Capitalism, Greenleaf Publishing et Stanford University Press, Redwood City.

KPMG (2013), Survey of Corporate Responsibility Reporting, KPMG International Cooperative, Zurich.

Ruggie, John G. (2013), Remarks at UK government launch: action plan for implementing the UN Guiding Principles, Londres, 4 septembre.  




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