Dire la vérité au pouvoir

Réflexions sur l’avenir de l’OCDE

©OCDE/John Tarver

L’OCDE s’est muée en guide pour les politiques publiques – nationales, régionales et locales – les plus diverses, avec l’objectif affiché de promouvoir le progrès humain. Mais, dans son évolution actuelle, prend-elle une voie nouvelle ou reste-t-elle captive de son passé ?

Pour répondre à cette question, il importe de comprendre l’alchimie institutionnelle qui a permis à l’OCDE de se réinventer à mesure que la problématique mondiale a changé. Après cinq ans de recherche, Carroll et Kellow y sont parvenus. Ce qui caractérise l’OCDE, disent-ils, c’est l’engagement profond des comités composés de délégués nationaux dans la quête de la « vérité ». Un éminent diplomate japonais a déclaré un jour : « Lorsque je participe aux réunions d’autres organisations internationales, mon esprit est en mode négociation ; quand je viens à l’OCDE, je suis en mode réflexion. »

Sur la scène nationale, le simple fait de soulever de nouvelles questions stratégiques se heurte à des obstacles politiques. L’OCDE offre davantage de liberté pour éprouver de nouveaux moyens d’action, les porter au stade de la bonne pratique et mettre ensuite en oeuvre la procédure consistant à « montrer du doigt », dont l’aboutissement est (selon les termes de Carroll et Kellow) « l’apprentissage épistémique ».

On peut comprendre ceux qui regrettent que l’OCDE n’édicte pas davantage de règles « obligatoires », à l’instar de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Organisation internationale du travail. Elle a certes élaboré des codes et conventions juridiquement contraignants, mais elle privilégie le pouvoir discret de la pression des pairs et de la persuasion. Ce n’est pas sans intérêt. La loi est souvent plutôt le fruit de l’expérience que de l’anticipation. Or, la complexité et le caractère politiquement sensible des arbitrages entre objectifs économiques, environnementaux et sociaux font du « pouvoir de convaincre » un avantage, surtout compte tenu du rôle important que de nouveaux pays viennent jouer dans l’économie mondiale.

De la croissance économique au progrès humain ?

La façon dont l’OCDE exerce ce pouvoir non directif est illustrée de manière frappante par sa devise actuelle, « Des politiques meilleures pour une vie meilleure », où transparaît l’idée d’humanisation du progrès matériel. Car parler de la vie, c’est parler de l’être humain, et non du système.

Lors de la création de l’OCDE, la croissance économique était l’objectif principal. Certes, la concurrence à laquelle se livrent les pays pour remporter la bataille du PIB occupe toujours le devant de la scène, les économies émergentes se mettant à devancer les États-Unis, l’Europe et le Japon.

Mais il est évident que même les pays en tête de la croissance économique comme la Chine, l’Inde et le Brésil, ne peuvent méconnaître la nécessité d’assurer également la cohésion sociale et l’équilibre écologique. Ce paradigme triangulaire, forgé au fil de 50 années d’analyse de haut niveau et d’innovation stratégique, demeure l’un des principaux atout de l’OCDE. Il transparaît dans son objectif déclaré de bâtir une « économie plus forte, plus saine et plus juste ».

Ce paradigme triangulaire a été édifié, pierre par pierre, par le travail de haut niveau des comités et directions de l’OCDE. Celle-ci possède donc une réserve d’innovations prêtes à être intégrées dans sa stratégie générale, définie par le Conseil au niveau des ministres et le Secrétaire général.

La crise persistante de l’économie mondiale montre clairement la complexité systémique des problèmes. Il n’est plus possible de considérer implicitement que les trois branches du paradigme de l’OCDE – économique, sociale et environnementale – progressent ensemble. La croissance économique est assurément essentielle à la réalisation des objectifs sociaux et environnementaux, mais elle peut aussi entrer en contradiction avec eux. Une gouvernance stratégique et une nouvelle boîte à outils analytique faciliteraient la maîtrise des arbitrages et des synergies.

Du rôle de « club des riches » à celui d’acteur mondial ?

Un numéro spécial de la revue Global Policy expose le point de vue de divers observateurs indépendants. Selon eux, l’OCDE est aujourd’hui un acteur mondial reconnu en raison de la qualité de ses analyses spécialisées et des banques de données sur lesquelles celles-ci s’appuient, devenant ainsi une sorte de centre de réflexion mondial. Mais l’Organisation est aussi profondément engagée dans le processus d’innovation stratégique.

La vraie question est de savoir si « dire la vérité au pouvoir » (selon les termes de Carroll et Kellow) est efficace dans la crise actuelle. Les divers rapports que l’OCDE a présentés aux réunions du G8 et du G20 sur la crise offrent une réponse. La vérité, c’est que tous les grands acteurs de l’économie mondiale sont confrontés au même problème : s’engager durablement sur la voie du progrès à partir d’un équilibre complexe entre croissance économique, cohésion sociale et maîtrise de la biosphère.

La nouveauté, c’est qu’il n’existe pas de plan théorique ou idéologique crédible pour guider l’action publique. La « fin de l’histoire » théorisée par Francis Fukuyama, selon laquelle la chute du Mur de Berlin signifiait la victoire définitive du capitalisme libéral, a été affaiblie par cette nouvelle crise. Compte tenu de cette situation d’incertitude, la capacité d’innovation stratégique de l’OCDE a un rôle essentiel à jouer dans l’univers changeant de la coopération internationale. C’est l’une des tâches que recouvre l’initiative Nouvelles approches face aux défis économiques, lancée par la Réunion du Conseil de l’OCDE au niveau des ministres de 2012.

À l’expertise et à l’indépendance intellectuelle de l’OCDE peut être ajoutée une tradition d’ouverture, dont témoignent ses nombreuses publications, sa revue L’Observateur, ses blogs et ses relations avec les entreprises, les syndicats et la société civile. Tous les citoyens peuvent profiter des résultats de ses travaux via Internet et les forums. Son combat contre la corruption et les paradis fiscaux atteste sa neutralité politique, tandis que sa récente Stratégie pour le développement souligne l’adoption d’une approche plus globale et plus solidaire du progrès mondial. Le cliché du « club des riches » perd de sa vigueur.

La communauté internationale est confrontée à deux grands défis : la sécurité et le progrès. Les deux sont à l’évidence liés car, à long terme, seul un progrès sans exclus – bénéficiant tant aux pays pauvres qu’aux riches – pourra contrer le choc des civilisations annoncé par Huntington. Mais la confiance du public dans le « progrès », perçu comme l’aptitude de l’humanité à maîtriser la nature au moyen de la science et à assurer ainsi abondance et pouvoir, s’est émoussée. Le problème est maintenant de redéfinir le « progrès » en considérant la croissance économique comme une condition indispensable et non comme une formule magique. La Stratégie de l’OCDE résumée par sa devise « Des politiques meilleures pour une vie meilleure », et qui vise à dépasser le PIB comme indicateur du bien-être, constitue un bon départ. L’aptitude de l’OCDE à se renouveler découle de la culture unique dont était porteuse l’Organisation européenne de coopération économique, dont elle est issue en 1961. C’est un atout qu’elle doit conserver au XXIe siècle.

Ces défis complexes qui se posent à la « nouvelle » OCDE ne pourront être relevés qu’avec le « pouvoir de convaincre ». La parole doit pour ainsi dire l’emporter sur la force. Après avoir travaillé toute sa vie sur l’essor et le déclin des civilisations, Arnold Toynbee a postulé que la maîtrise des techniques de production engendrait abondance et pouvoir, mais que la méconnaissance des exigences sociales et écologiques était cause de décadence. Il était donc d’accord avec l’OCDE !

Le pouvoir de convaincre de l’Organisation ne peut toutefois porter ses fruits que si sa stratégie de communication influence les décideurs et les citoyens du monde entier. L’image publique que lui confèrent ses « experts » est un atout essentiel, et la vendre largement tout en la préservant est un objectif de communication impératif, mais des plus délicats.

*Ron Gass a été directeur fondateur de la Direction des affaires sociales, de la main-d’œuvre et de l’éducation de l’OCDE, et du Centre pour la recherche et l’innovation dans l’enseignement. Il a été consultant auprès de l’Union européenne et de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Centre pour le développement économique et la recherche).

Références

Carroll, Peter et Aynsley Kellow (2011), The OECD: A Study of Organisational Adaptation, Edward Elgar Publishing.

Clarke, Rory (2012), « La Stratégie de l’OCDE pour le développement : donner un nouveau souffle à une mission fondamentale », L’Observateur de l’OCDE n° 292, T3.

Fukuyama, Francis (1992), La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion.

Gass, Ron (2011), « 50 ans à concilier économie, nature et société », L’Annuel de l’OCDE 2011.

Global Policy Review (2011), The OECD at 50, Vol 2 Issue 3, octobre, voir www.globalpolicyjournal.com

©L'Observateur de l'OCDE n° 294, T1 2013




Données économiques

PIB +0,43% T1 2017
Échanges exp +3,0% ; imp +4,0% T1 2017
Inflation annuelle 2,4% avril 2017
Chômage 6,008% mars 2017
Mise à jour: 22 juin 2017

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