L’égalité hommes-femmes peut stimuler l’économie japonaise

©David Rooney

Dans tous les pays, il est difficile de concilier activité professionnelle et vie de famille, mais cela est d’autant plus vrai au Japon. Encore plus qu’ailleurs dans l’OCDE, les Japonais et les Japonaises doivent choisir entre famille et travail. Les hommes choisissent le travail, les femmes moins, mais dans l’ensemble, les naissances sont rares et l’emploi des femmes est trop faible. Ces défaillances sont de plus en plus importantes et doivent être redressées.

Le Japon vieillit et sa population d’âge actif décline. De fait, le pays devrait perdre environ 10 millions d’actifs, pour avoisiner 50 millions de travailleurs en 2030 (graphique) ; le rapport entre personnes en âge de travailler et seniors – actuellement de 2,8 – atteindra 1,3 en 2050. Le Japon doit mieux exploiter les compétences de toute sa population pour faire face à la pénurie imminente de main d’œuvre : soutenir la croissance économique nécessite une plus grande égalité des sexes. Voici des exemples de gains potentiels : si, au cours des 20 prochaines années, le taux d’emploi des femmes, de 63 % aujourd’hui, rattrapait celui des hommes, de 84 %, la chute de l’offre de main-d’œuvre serait contenue et, de surcroît, la croissance économique approcherait 20 % sur la période.

L’écart entre les taux d’activité masculin et féminin est considérable au Japon, puisqu’il s’établit à 21 points de pourcentage, contre près de 17 en moyenne dans les pays de l’OCDE. L’écart de salaire médian entre hommes et femmes, de 27 %, est le deuxième plus élevé de l’OCDE. Ces écarts traduisent d’importantes différences entre les conditions d’emploi des travailleurs non permanents, aux salaires relativement faibles (près de 70 % de femmes, souvent à temps partiel), et celles des salariés permanents (près de 70 % d’hommes à plein temps, avec une excellente sécurité de l’emploi). Même lorsqu’elles occupent un emploi permanent après l’université, les femmes suivent généralement le parcours traditionnel (ippan-shoku), et ont peu de chance d’intégrer les parcours rapides (sougou-shoku) qui forment les employés à l’encadrement supérieur. Ainsi, moins de 4 % de femmes siègent aux conseils d’administration des entreprises cotées en bourse – un score qui place le Japon à l’avant-dernier rang de l’OCDE.  

Les employés permanents bénéficient de formations et de prestations fournies par l’employeur, telles que des allocations pour le conjoint ou les personnes à charge, et leur rémunération est avant tout liée à l’ancienneté, à l’âge et au poste occupé. En retour, ils démontrent leur engagement envers leur employeur et leur carrière en passant beaucoup de temps au travail, notamment en faisant des heures supplémentaires non rémunérées et en ne prenant pas tous leurs congés. Cette culture professionnelle empêche les employés permanents de s’occuper davantage des enfants ou des parents âgés : de tous les hommes des pays de l’OCDE, les Japonais sont ceux qui consacrent le moins de temps aux tâches domestiques, seulement 59 minutes par jour, contre 269 pour les femmes. Le modèle de l’homme soutien de famille est encore très ancré dans les institutions du marché du travail.

La politique sociale japonaise comprend certaines mesures modernes pour aider les parents à concilier responsabilités professionnelles et familiales. Elle prévoit ainsi un an de congés payés, ou 14 mois si les deux parents prennent un congé parental. L’Allemagne dispose d’un système analogue, mais ses taux d’indemnité sont presque deux fois plus élevés qu’au Japon : fin 2010, 25 % des pères prenaient un congé en Allemagne, contre moins de 3 % au Japon en 2011. Pour aider les parents d’enfants en bas âge à combiner parentalité et emploi, le Japon propose, outre des écoles maternelles accueillant quasiment tous les enfants de 4 et 5 ans, une aide financière calculée en fonction des revenus pour couvrir les frais de garderie. Cependant, les dépenses publiques consacrées à l’éducation préscolaire atteignaient 0,4 % du PIB en 2009, soit environ un tiers de ce qu’investissent le Danemark, la France ou la Suède. Par conséquent, les capacités d’accueil sont limitées, les frais élevés et les listes d’attente longues, notamment dans la zone métropolitaine de Tokyo.

En définitive, plutôt que de prendre un congé parental, beaucoup de Japonaises se retirent du marché du travail lorsqu’elles deviennent mères. Et, lorsqu’elles y retournent quand leurs enfants grandissent, elles occupent souvent des emplois non permanents et peu rémunérés. De toute manière, elles ne retrouvent généralement pas de poste permanent, du fait de la limite d’âge imposée pour beaucoup d’emplois.

En outre, le modèle de prélèvements et de prestations incite financièrement les conjoints à limiter leurs revenus. En 2011, les conjoints dont les revenus étaient inférieurs à 1 million de yens (environ 30 % du salaire moyen) étaient exonérés d’impôts. Et si leurs revenus sont inférieurs à 1,3 million de yens, ils sont couverts par la retraite, l’assurance maladie et l’assurance dépendance sans avoir à cotiser.

Les inégalités entre hommes et femmes empêchent le Japon de récolter les fruits de son investissement dans l’éducation. En effet, les jeunes Japonaises sont aujourd’hui plus susceptibles d’avoir un diplôme universitaire que les jeunes Japonais : 59 % des femmes et 52 % des hommes âgés de 25 à 34 ans sont diplômés, contre respectivement 23 % et 32 % dans le groupe des 45-54 ans. Des progrès supplémentaires sont possibles dans les choix de filière : dans la santé et l’éducation par exemple, environ 60 % des diplômés sont des femmes, contre quelque 10 % en informatique et en ingénierie. Ces différences d’orientation ne semblent pas dépendre des aptitudes : l’écart garçons-filles est relativement faible en lecture, en mathématiques et en sciences chez les jeunes de 15 ans. Les pouvoirs publics devraient sensibiliser les jeunes aux conséquences des études qu’ils choisissent sur leurs perspectives d’emploi et de carrière.

La situation japonaise semble sans issue. Tant qu’elles seront peu incitées à faire carrière, les femmes auront tendance à quitter le marché du travail, pour n’y retourner que si la situation financière du ménage l’exige, en occupant des emplois pour lesquels elles sont souvent surqualifiées. Et tant que les femmes quitteront la population active en devenant mères, les employeurs auront tendance à considérer qu’elles accordent moins d’importance à leur carrière et préféreront embaucher des hommes.

Pour rompre ce cercle vicieux, les institutions du marché du travail japonais doivent changer. Les systèmes de rémunération et la progression de carrière devraient être fondés sur le mérite plutôt que sur l’ancienneté, tandis que le vivier de compétences des travailleurs pourrait être élargi en permettant aux mères et aux travailleurs à temps partiel de reprendre un emploi permanent. Surtout, une réduction du temps de travail rendrait l’emploi plus attrayant pour les deux parents, et encouragerait un meilleur équilibre entre les sexes, qu’il s’agisse de travail rémunéré ou non. La volonté sur les lieux de travail sera déterminante : les cadres supérieurs doivent prêcher par l’exemple, en prenant des vacances et, notamment, en demandant aux cadres intermédiaires de s’assurer que les employés hommes et femmes utilisent tout leur congé parental. Il faudrait encourager les entreprises à embaucher des jeunes diplômées, des mères qui reprennent le travail et à réintégrer des travailleurs à temps partiel dans les parcours classiques, mais aussi à faire connaître ces actions.

Des efforts soutenus à long terme seront nécessaires pour modifier les pratiques professionnelles, mais cela en vaut la peine : une culture professionnelle moins dominante et permettant aux deux parents de concilier plus facilement vie professionnelle et vie personnelle permettra de faire face aux pénuries futures de main-d’œuvre. À en croire les exemples français et suédois, cela pourrait également encourager une hausse du taux de fécondité, mais aussi résoudre partiellement la question du vieillissement au cours des prochaines années.

Une autre version de cet article est parue dans le Nikkei Daily daté du 26 avril 2013.

OCDE (2012), Inégalités hommes-femmes : il est temps d’agir, Éditions OCDE.

Voir www.oecd.org/fr/parite

Voir aussi www.oecd.org/japon

©L'Observateur de l'OCDE n° 298, T1 2014




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