Pour un retour durable du Japon

©David Rooney

Après deux décennies de morosité, la reprise est sans doute en cours. Cette fois, elle pourrait être soutenue.

La croissance spectaculaire du Japon de 1950 à 1973 et son émergence en tant que grande puissance étaient quasiment sans précédent. Avec un taux de croissance annuel moyen de près de 10 % durant cette période, la taille de l’économie japonaise a été multipliée par cinq, dépassant pour la première fois celles de l’Allemagne, de la France et du Royaume-Uni. En 1964, deux événements ont marqué cette renaissance économique et dopé la confiance : l’organisation des Jeux olympiques à Tokyo et l’adhésion à l’OCDE. L’expansion du Japon a ouvert la voie au développement rapide d’autres économies asiatiques comme la Corée et le Taipei chinois. Par le biais des échanges et de l’investissement direct étranger, le Japon a joué un rôle important dans le développement de la région.

L’expression « miracle japonais » est souvent utilisée pour décrire cette croissance rapide, souvent attribuée aux caractéristiques culturelles du pays comme le culte de l’innovation et du travail. Mais le succès du Japon s’explique mieux par des facteurs purement économiques, notamment le rattrapage technologique par rapport aux pays plus avancés au milieu du XXe siècle. Le pays a su combler son important retard en important et adaptant des technologies étrangères, réalisant ainsi des gains de productivité rapides qui ont rendu l’investissement privé extrêmement rentable. Le choc pétrolier de 1973 a marqué la fin de l’époque de croissance forte, mais le Japon est resté plus dynamique que les autres économies de l’OCDE. En 1991, son revenu par habitant représentait 84 % de celui des États-Unis, contre environ 60 % auparavant (graphique ci-dessous). Pendant un moment, le Japon a même semblé devoir devenir la première économie mondiale devant les États-Unis, comme le présageait en 1979 un livre à succès au titre qui se voulait prophétique, Japan as Number One.

Tel ne fut pas le cas. L’essor du Japon fut brutalement interrompu par l’éclatement de la bulle spéculative en 1991. Depuis 22 ans, l’économie ne croît plus qu’à un rythme annuel de 1 %, sur fond de baisse des prix des actifs, de 15 années de déflation et d’un rapide vieillissement démographique.
Fin 2012, l’indice des prix des actions était en retrait de 73 % par rapport au pic de 1989, alors que la baisse continue des prix du foncier pendant 23 ans a contribué à la crise bancaire. De nombreux programmes budgétaires, associés à une politique d’assouplissement quantitatif de la Banque du Japon, ont échoué à rétablir une croissance durable. Parallèlement, la concurrence accrue d’autres économies asiatiques comme la Chine et la Corée a érodé les parts de marché mondiales du Japon. Et plus récemment, le pays a subi deux chocs considérables : la crise financière mondiale de 2008 et le séisme tragique dans l’Est du Japon en 2011.

La croissance atone de la production et l’augmentation des dépenses publiques, due en partie au vieillissement démographique, ont entraîné 21 années consécutives de déficit budgétaire. En 2012, le déficit primaire du Japon était parmi les plus élevés de l’OCDE, atteignant près de 9 % du PIB. La dette publique brute devrait encore augmenter pour atteindre 230 % du PIB en 2014, un niveau inégalé dans un pays de l’OCDE. L’impact de cette dette a jusqu’ici été atténué par des taux d’intérêt exceptionnellement bas, mais la viabilité budgétaire japonaise n’en est pas moins en danger. Le gouvernement veut éliminer le déficit budgétaire primaire d’ici à l’exercice 2020 et stabiliser le ratio d’endettement public, mais la dynamique de la dette rend cet objectif difficile à atteindre. L’assainissement budgétaire massif va freiner la croissance nominale du PIB et compliquer cette stabilisation.

Pour l’économie mondiale, il est crucial que le Japon parvienne à surmonter cette période de croissance molle et de déflation, et rétablisse la viabilité des finances publiques. Le pays demeure la troisième puissance économique mondiale, ainsi qu’un gros exportateur de capitaux. Son instabilité financière pénaliserait gravement l’économie mondiale. De plus, le Japon est un maillon essentiel des chaînes mondiales de production, comme on l’a constaté quand le Grand séisme a non seulement frappé la production dans la région de Tohoku, mais aussi perturbé la production automobile dans le monde entier.

Cependant, les défis actuels sont immenses, compte tenu notamment des tendances démographiques. Le Japon est déjà le pays de l’OCDE qui compte le plus grand nombre de personnes âgées par rapport à la population d’âge actif (graphique ci-contre). Sa population totale décline depuis 2010, et sa population d’âge actif se sera contractée de près de 40 % en 2050, le taux de dépendance des personnes âgées restant le plus élevé de la zone OCDE. De fait, le rapport des personnes d’âge actif aux seniors devrait diminuer de moitié, passant de 2,8 actuellement à 1,3 en 2050. Cette situation inquiétante préfigurant celle que devraient connaître de nombreux pays avancés, le Japon pourrait aussi jouer un rôle pionnier et montrer comment ces difficultés peuvent être surmontées.

Entré en fonctions en décembre 2012, le Premier ministre Shinzo Abe a défini une stratégie dite des «  trois flèches » afin d’éliminer la déflation et revitaliser l’économie : politique monétaire audacieuse, politique budgétaire flexible et stratégie de croissance favorable à l’investissement privé. Les deux premières flèches ont été lancées début 2013 : relance budgétaire et introduction de « l’assouplissement monétaire qualitatif et quantitatif » pour atteindre le nouvel objectif d’inflation de 2 %. L’impact a été immédiat. La confiance des entreprises est remontée et l’indice Nikkei a regagné 57 % en 2013. Au premier semestre, la croissance de la production a été de 4 %, la plus élevée des pays du G7. Face à ces résultats encourageants, le gouvernement a décidé de relever la TVA de 5 % à 8 % en avril 2014, première grande mesure vers l’assainissement budgétaire.

Le choix récent de Tokyo pour accueillir les Jeux olympiques en 2020 a insufflé un vent d’optimisme dans la population japonaise ; il est perçu comme un vote de confiance du monde entier, en écho aux Jeux de 1964 qui avaient affirmé la renaissance du pays après la guerre. Rien de surprenant donc à ce que le Premier ministre Abe ait adopté comme slogan « Le Japon est de retour ».

Mais le retour en force du Japon dépend du succès de la mise en œuvre de sa réforme structurelle, troisième volet de la stratégie économique du Premier ministre. Jusqu’ici, l’impact positif de l’Abenomie est dû en grande partie aux mesures de relance budgétaire et monétaire, et disparaîtra rapidement si ces mesures ne sont pas accompagnées de réformes pour éliminer les obstacles structurels qui entravent les marchés du travail et des produits, ainsi que le secteur agricole. La victoire éclatante remportée lors de l’élection de juillet 2013 devrait encourager le Premier ministre à avancer sur ces réformes urgentes.

Une quatrième flèche devrait être ajoutée aux trois existantes : l’assainissement budgétaire requis pour stabiliser et, finalement, réduire la dette publique élevée. Pour cela, il est crucial d’établir un plan budgétaire à moyen terme détaillé et crédible, comprenant notamment de nouvelles hausses d’impôts et des mesures pour freiner la croissance des dépenses.

Le Japon est une société créative et dynamique. Au cours de sa longue histoire, le pays a démontré à plusieurs reprises son aptitude à surmonter des problèmes difficiles. Le succès de la politique des « trois flèches » et le retour à l’équilibre budgétaire garantiront la force de l’économie japonaise pour les 50 prochaines années. Le Premier ministre Abe ne sera alors plus le seul à proclamer que « Le Japon est de retour ».

Références

Maddison, A. (2005), L’économie mondiale : Une perspective millénaire, Centre de développement de l’OCDE.

OCDE (diverses années), Étude économique de l’OCDE : Japon, Éditions OCDE.

Voir www.oecd.org/fr/japon et observateurocde.org/news/categoryfront.php/id/57/Japon.html

©L'Observateur de l'OCDE n° 298, T1 2014




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