Apprentissage : le nouveau diplôme ?

D’autres voies sont possibles ©Christopher Furlong/Getty Images/AFP

De plus en plus de décideurs s’intéressent à l’apprentissage comme moyen de renforcer le marché du travail et d’améliorer les perspectives d’emploi des jeunes. Mais toutes les formes d’apprentissage ne se valent pas.

Dans les guildes de l’Europe médiévale, le compagnon, après avoir terminé ses sept années d’apprentissage, allait de ville en ville pour proposer ses services à la journée (d’où son nom de « journalier »). Après plusieurs années d’itinérance, il soumettait un « chef-d’œuvre » à la guilde concernée, dont les membres jugeaient son travail et décidaient de son admission au titre de « maître ».

Aujourd’hui, un jeune qui démarre dans la vie n’aura probablement aucune chance de présenter un chef-d’œuvre. Les statistiques sont consternantes. L’OCDE estime qu’environ 20 % des jeunes en Espagne, en Italie et au Mexique ne travaillent pas et ne suivent ni des études ni une formation. Ils sont 27 % en Grèce et en Turquie. Désespérés par leurs échecs répétés pour trouver un emploi, nombre d’entre eux renoncent. D’autres se lancent dans le cycle infernal des stages souvent non rémunérés, alors qu’ils effectuent les mêmes tâches que leurs collègues salariés.

Les gouvernements commencent à considérer sérieusement l’apprentissage comme une solution à un chômage élevé et d’une durée de plus en plus longue. Les trois pays européens qui ont le mieux résisté au ralentissement de l’activité de 2008 ont tous d’importantes traditions d’apprentissage. L’Allemagne, l’Autriche et la Suisse enregistrent un taux de chômage des jeunes inférieur à 9 %, contre un peu plus de 16 % en moyenne pour l’OCDE. Le succès du système allemand de formation duale a suscité l’intérêt de ses voisins. En Allemagne, les étudiants peuvent consacrer un ou deux jours par semaine à une formation professionnelle en parallèle de leur scolarité normale. Une partie de cette formation se déroule sur le lieu de travail et les apprentis reçoivent environ un tiers du salaire d’un travailleur qualifié. En 2013, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, la Lettonie, le Portugal et la République slovaque ont signé un mémorandum, avec l’Allemagne pour qu’elle les aide à établir des systèmes similaires. Nul ne prétend que l’apprentissage peut résoudre la crise à lui seul. Mais de plus en plus de pays considèrent qu’il peut être d’une grande aide. En juin, l’OCDE a fait de l’apprentissage l’un des piliers de son Plan d’action pour les jeunes. Les pays du G20 (les plus grandes économies mondiales) ont également appelé à investir davantage dans l’apprentissage.

Pourquoi la prise de conscience a-t-elle été aussi tardive ? L’Allemagne, par exemple, a adopté son système de formation duale en 1969. Les préjugés en sont l’une des causes. Longtemps, on a célébré l’enseignement universitaire comme la voie sûre vers la stabilité financière et l’épanouissement personnel. Les jeunes en formation professionnelle sont souvent stigmatisés comme n’étant « pas tout à fait à la hauteur » des exigences universitaires. Cette mauvaise image a poussé nombre d’entre eux à poursuivre des études universitaires pour lesquelles ils n’ont ni l’inclination ni le talent, et les a découragés de se tourner vers d’autres solutions plus satisfaisantes. Les gouvernements devraient cesser de sacraliser l’enseignement universitaire, et plutôt encourager les jeunes souhaitant suivre une formation en apprentissage. Ils devraient se concentrer sur les jeunes qui sortent tôt du système scolaire, car ils risquent deux fois plus de se retrouver au chômage que les diplômés de l’université.

L’initiative du Royaume-Uni, qui a développé un système d’apprentissage doté de 25 millions de livres pour former des jeunes aux métiers de pilote, d’avocat, d’ingénieur et de comptable, tout en les rémunérant, est un bon exemple de réussite, au-delà de l’apprentissages traditionnel dans le secteur manufacturier, par exemple. Ces apprentissages « de niveau supérieur » n’ont rien à envier aux programmes universitaires.

Les entreprises en bénéficieront aussi. Le secteur européen de l’aviation aura, par exemple, besoin de 92 500 pilotes d’ici à 2030. Le dispositif britannique a su anticiper ce besoin. En 2012, environ 3 700 personnes suivaient des programmes d’apprentissage de niveau supérieur, 68 % de plus que l’année précédente. Le dispositif vise aussi à intégrer des groupes sous-représentés dans ces professions, comme les femmes.

Une partie de son succès tient au fait qu’il a introduit l’apprentissage dans des domaines méconnaissant cette tradition et offrant des perspectives d’emploi.

Aux États-Unis, l’Office for Apprenticeships fournit un capital de départ aux entreprises pour élaborer des programmes de formation dans des secteurs en pleine croissance, comme les technologies de l’information, la santé, les biotechnologies et la technologie géospatiale. En 2007, ces secteurs totalisaient 46 % des nouveaux programmes, et 30 % de l’ensemble des apprentis.

Mais pour que l’apprentissage se développe dans davantage de pays, plusieurs obstacles demeurent, notamment un manque de certifications et des restrictions d’âge rigides, qui empêchent les apprentis de changer de filière ou d’intégrer l’université s’ils le souhaitent. Les employeurs peuvent hésiter à investir dans l’apprentissage de peur que leurs apprentis ne leur soient « subtilisés » par d’autres entreprises, et se contentent donc de proposer en échange des stages et autres contrats à court terme. Ils peuvent même aller jusqu’à prétendre que ces derniers sont des programmes de formation en bonne et due forme, ce qui n’est pas le cas. En 2011, l’Italie a cherché à mettre fin à ces abus en fixant la durée de l’apprentissage à six mois minimum, afin qu’il soit utile, et trois ans maximum, pour éviter l’exploitation des apprentis. Si des entreprises souhaitent embaucher des apprentis, au moins 50 % d’entre eux doivent être des jeunes qu’elles ont précédemment formés. Elles ne peuvent donc puiser dans le vivier de compétences que si elles l’ont déjà alimenté. En Australie, les apprentis sont certifiés dès qu’ils ont démontré leur compétence dans leur domaine d’activité et non après avoir suivi une période de formation déterminée.

Compte tenu des coûts, les entreprises seraient probablement plus enclines à proposer des contrats d’apprentissage si les syndicats et l’État assumaient une partie des charges. En Allemagne, par exemple, les partenaires sociaux collaborent à l’élaboration des normes et des examens professionnels, formellement publiés par le ministère fédéral de l’Économie et de la Technologie, et ils fixent les salaires des apprentis dans le cadre des négociations salariales collectives. Le Canada et la France utilisent des crédits d’impôt pour aider les entreprises. La France propose également des exonérations supplémentaires de charges sociales aux employeurs, notamment ceux qui font appel à des jeunes défavorisés ou handicapés.

Lorsque la conjoncture est favorable, des apports de fonds publics sont certainement utiles. Mais ce n’est pas la même chose de financer l’apprentissage lorsque des emplois sont à pourvoir que lorsque des millions de jeunes sont au chômage. Les autorités ont elles les moyens de financer une génération tout entière ?

Des réformes du marché du travail génératrices d’emplois contribueraient à faire avancer les choses et sont au moins aussi importantes que l’aide publique. La longue tradition d’apprentissage de l’Allemagne ne l’a pas empêchée d’être considérée comme « l’homme malade de l’Europe » dans les années 90. Les réformes du marché du travail engagées depuis expliquent sa bonne performance récente. L’OCDE souligne que les tentatives de se soustraire à de véritables réformes par l’adoption de régimes de préretraite destinés à libérer des emplois pour les jeunes ne fonctionneront pas : leurs coûts sont élevés et leurs avantages, minimes. Tant que le préjugé social en faveur des qualifications universitaires perdurera et que les décideurs n’auront pas redoré l’image de la « formation professionnelle », un nombre inacceptable de jeunes n’aura pas accès à des emplois gratifiants et productifs. Grâce à des apprentissages de qualité, les compagnons de demain auront la chance d’apprendre et de travailler dans des secteurs prometteurs et, peut-être, de devenir aussi à leur tour des « maîtres ». Lyndon Thompson

Pour plus d’informations, contacter Mark Keese à l’OCDE.

Références

OCDE (2013), Le Plan d’action de l’OCDE pour les jeunes

The Economist (2013), « Ein neuer Deal? –Germany’s vaunted dual-education system is its latest export hit », The Economist.

BBC News (2012), « Apprenticeships scheme to train pilots and lawyers », BBC News.

BBC News (2013), « Apprentices ‘more employable’–survey ». BBC News.

©L'Observateur de l'OCDE n° 295, T2 2013




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