Bénéficier des échanges en valeur ajoutée

©Christian Charisius/Reuters

De plus en plus complexe, l’économie repose sur des chaînes de valeur mondiales et sur une myriade d’interconnexions entre les producteurs de tous les continents. Ceci influe sur les politiques commerciales et d’investissement mais aussi sur le développement, et montre les limites des outils classiques de mesure des échanges.

Comme l’expliquait David Hume, philosophe et historien écossais du XVIIIe siècle, il était interdit d’exporter des figues dans la Grèce antique, ce fruit étant considéré comme trop exquis pour le palais des barbares. « Il est aisé de voir, écrivait Hume, que tous les calculs concernant la balance commerciale reposent sur des suppositions et des faits très incertains. »

Une telle restriction serait probablement peu suivie de nos jours, mais les notions erronées sur le commerce persistent. Prenons l’iPhone d’Apple : la plupart des gens pensent probablement qu’il est fabriqué en Chine et que ce pays tire un profit considérable de son exportation. En 2010, un iPhone coûtait à peine plus de 187 USD en sortie d’usine, répartis comme suit : 80,05 USD de composants pour la Corée, 20,75 USD pour le Taipei chinois, 22,88 USD pour les États-Unis et 16,08 USD pour l’Allemagne. La Chine intervient en bout de chaîne : en se limitant à assembler les parties et les composants, les travailleurs chinois ne contribuent qu’à hauteur de 6,5 USD à chaque iPhone.

Alors qui produit réellement les iPhones ? La Banque asiatique de développement estime qu’ils creusent le déficit commercial américain avec la Chine de 1,9 milliard USD, mais que si l’on mesure la vraie « valeur ajoutée », ce chiffre chute à 73,5 millions USD.

Le biais statistique induit par l’attribution de l’origine d’un produit au dernier pays de la chaîne de production déforme la réalité économique et fournit un argument crédible aux protectionnistes.

Les statistiques actuelles des échanges révèlent peu de la valeur ajoutée à un produit à chaque étape du processus. De plus, celle-ci est souvent considérée comme uniquement dépendante des composants : la mémoire, l’écran tactile et le processeur (dans le cas d’un iPhone) plutôt que la logistique, la R-D, le marketing et la marque.

En fait, tous ces éléments font partie d’une chaîne de valeur mondiale (CVM), qui partage des liens insoupçonnés avec d’autres chaînes. Les données de l’OCDE montrent que la valeur ajoutée de ces « intrants intermédiaires » représente plus de 50 % de la valeur des échanges de biens et plus de 70 % pour les services. On peut donc raisonnablement se demander si le système historique de mesure des échanges reste pertinent.

Pour évaluer les coûts réels de production, il faut remonter à la source des intrants, ce qui n’est pas le cas pour le moment. Si ça l’était, le monde serait quelque peu différent. Le problème découle d’une erreur arithmétique. Les droits nominaux sur les exportations brutes ne sont pas révélateurs des dommages causés par les droits de douane et d’autres mesures protectionnistes qui augmentent les coûts de production. Les droits de douane dont un pays doit s’acquitter pour vendre ses voitures à un autre peuvent être faibles, mais si le fabricant dépend fortement d’intrants intermédiaires étrangers, tout droit de douane se reporte sur le coût de production. Il est donc essentiel de maintenir des droits bas à la fois sur les produits intermédiaires et sur les produits finaux.

Prenons une filière de production : un pays (s’étant acquitté des droits de douane) exporte une puce d’ordinateur pour qu’elle soit assemblée sur un circuit imprimé. Le deuxième pays, après avoir installé la puce (et s’être acquitté des droits de douane), envoie le circuit imprimé vers un troisième pays où la puce (maintenant considérée comme un « circuit imprimé ») est intégrée à l’ordinateur de bord d’une voiture. Enfin, la puce (maintenant sous sa forme définitive de « voiture ») est exportée vers un quatrième pays où elle est commercialisée. La puce n’est pas comptée une, mais bien trois fois, à chaque fois comme partie d’un élément plus large.

L’effet cumulatif occulte le coût réel d’un produit et fausse les décisions des pouvoirs publics. Ainsi, les mesures protectionnistes à l’encontre des intrants intermédiaires sont vouées à l’échec puisque la hausse du coût de ces importations est dommageable aux exportations du pays. Les efforts des gouvernements pour réduire les coûts de production en intervenant sur la monnaie ne sont d’aucune aide : tout avantage concurrentiel obtenu par une monnaie plus faible est perdu car les intrants intermédiaires achetés à l’étranger sont plus chers.

Pour dissiper toute confusion et fournir une description plus précise des échanges, fondée sur la complexité des mesures de la valeur ajoutée des intrants, l’OCDE et l’OMC ont publié la base de données sur les échanges en valeur ajoutée (ÉVA) en janvier 2013. Cette base de données, mise à jour en mai, couvre 18 secteurs dans 57 pays. L’OCDE a aussi publié un ensemble d’indicateurs de facilitation des échanges pour 133 pays. Ils révèlent les coûts inattendus induits par les droits de douane et les mesures protectionnistes et établissent les bases pour faire progresser les négociations commerciales multilaterals.

Cette base de données est précieuse, car dans un monde de CVM, les décideurs sont prompts à oublier que le succès d’un pays sur les marchés mondiaux dépend autant de sa capacité à importer des intrants de qualité qu’à en exporter. Il est contre-productif que des pays paient des droits de douane sur leurs exportations à valeur ajoutée cinq fois supérieurs au taux nominal. L’industrie de transformation de composants n’est pas la seule perdante. Les droits de douane sur les produits agricoles sont en moyenne trois fois plus élevés que ceux sur les produits manufacturés. Les décideurs doivent non seulement baisser ou éliminer ces droits, mais aussi restreindre les mesures non tarifaires et s’intéresser sérieusement aux services.

Le secteur des services est celui qui connaît la plus forte croissance à l’échelon mondial, en partie grâce à l’essor des technologies de l’information. Mis à part les composants d’un ordinateur ou d’un smartphone, la plupart des échanges de ce secteur sont intangibles. La création de logiciels, l’achat de brevets et le transfert de données ne nécessitent pas un porte-conteneur, mais un cadre libéralisé des télécommunications et des réglementations claires sur les droits de propriété intellectuelle. L’idée même de « logistique » évolue : en Suède, la distribution numérique de musique, de jeux vidéo et autres dépasse la distribution traditionnelle des détaillants. Des entreprises, notamment des PME, soulignent que la distribution numérique facilite l’accès à des marchés plus importants et l’adaptation des stratégies de marketing, et attire de nouveaux modes de financement comme le crowdfunding ou crowdsourcing, fréquents dans l’industrie des jeux vidéo. Mais l’un des aspects les plus frappants des CVM dans les services est que la plus forte valeur ajoutée réside aux extrémités de la chaîne : dans l’innovation initiale et le marketing final, par exemple.

La plupart des pays voudront, à juste raison, gravir les échelons de la chaîne de valeur. Pour les aider, des mesures destinées à cultiver les talents et développer de nouvelles compétences seront essentielles, car il s’agit d’intrants intermédiaires apportant de la valeur ajoutée. Les visas et permis de travail trop restrictifs, de même que les restrictions sur les droits de propriété intellectuelle et l’acquisition de brevets peuvent, au contraire, museler l’innovation. Les pouvoirs publics doivent aussi faciliter la reconversion des travailleurs des secteurs dépassés.

Il est plus facile de changer les pratiques que de vaincre les préjugés. Mais si les cartes étaient redessinées pour montrer la position réelle des pays en termes d’échanges en valeur ajoutée, les tensions géopolitiques sur les déficits et les excédents commerciaux s'en trouveraient apaisées. Compte tenu de l’interdépendance de nos économies, cela renforcerait la concurrence tout en améliorant la confiance et la coopération, qui sont sans doute les atouts les plus importants dans une économie mondiale.

Lyndon Thompson

Pour plus d'informations sur les échanges en valeur ajoutée, contacter Sébastien Miroudot à l'OCDE

Références

Lord Green (2013), « Une nouvelle vision des échanges », L’Observateur de l’OCDE n°294, T1 2013

OCDE (2013), « Interconnected Economies Benefitting from Global Value Chains », Éditions OCDE, Paris

OCDE (2013), « Mesurer les échanges en valeur ajoutée : Une initiative conjointe de l’OCDE et de l’OMC », Éditions OCDE

OCDE (2012), « Trade in Value-Added: Concepts, Methodologies and Challenges », Note conceptuelle OCDE-OMC

OCDE (2013), « Trade Policy Implications of Global Value Chains », Éditions OCDE

Swedish National Board of Trade (février 2013), « Minecraft Brick by Brick: a Case Study of a Global Services Value Chain », Kommerskollegium

©L'Observateur de l'OCDE n° 295, T2 2013




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