La crise bancaire : leçons chypriotes

©Yannis Behrakis/Reuters

La crise chypriote est la conséquence de décisions erronées et d’un échec de la responsabilité collective, ainsi qu’une illustration des dégâts que peut causer une action politique inappropriée si elle n’est pas corrigée. Il est maintenant trop tard pour prendre des mesures plus simples qui auraient pu prévenir les problèmes actuels, mais il existe des alternatives au programme à courte vue et mal conçu de la Troïka (le comité dirigé par la Commission européenne avec la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, qui négocie des prêts pour les États les plus touchés par la crise de la dette souveraine).

Si tous les dépôts jusqu’à 100 000 euros sont censés être garantis, ceux supérieurs à ce montant devaient être taxés à 9,9 % et ceux inférieurs, à 6,75 % ; assez pour réunir environ 7 milliards d’euros, afin d’atteindre les 17 milliards jugés nécessaires pour sauver les banques chypriotes (étant donné qu’une limite de 10 milliards d’euros a été imposée pour les prêts de sauvetage de la Troïka). La taxe sur les dépôts a (naturellement) été rejetée par le Parlement chypriote. Les déposants « de plus de 100 000 euros » sont majoritairement russes : le coeur du rôle de centre offshore de Chypre.

Les retraits importants de fonds électroniques ont été suspendus et les virements électroniques vers l’étranger arrêtés. Les banques sont fermées pour une semaine.

Une faillite bancaire obligerait à payer environ 68 milliards d’euros d’assurances sur les dépôts (dont au moins un tiers hors de la zone euro), un montant beaucoup plus important que le PIB de l’île (inférieur à 18 milliards d’euros) − un scénario inimaginable.

Des rapports ont avancé l’idée que la Troïka pourrait tarir le soutien en liquidité de la BCE (poussant ainsi les banques à la faillite), mais la BCE, responsable de telles décisions, ne l’a pas fait et continue de soutenir les banques.

L'une des principales erreurs commises à Chypre est de ne pas avoir agi plus tôt. Les titres hybrides et obligations non garanties devraient être les premiers (après les fonds propres) visés par la répartition des charges dans la résolution des défaillances bancaires. Des obligataires ont été impliqués dans la répartition des charges dans d’autres pays européens et des garanties implicites de dette bancaire refusés. Ceci a fait chuter notablement le nombre d’obligations non garanties des banques chypriotes en 2012 (il ne reste que 1,2 milliard d’euros d’obligations subordonnées !), mais la Troïka ne s’est pas occupée correctement des banques ; c’est pourquoi la majorité du passif est constituée de dépôts. Une action rapide aurait réduit les coûts.

La responsabilité est partagée. À l’absence d’action rapide, on peut ajouter : les pertes des banques chypriotes venant principalement de la possession d’obligations d’État grecques, dont les politiciens européens successifs avaient assuré qu’elles ne seraient jamais défaillantes ; la politique monétaire uniforme ; l’échec de la mise en place et du suivi du pacte budgétaire de Maastricht, ainsi que la permission donnée à Chypre de rejoindre la zone euro.

Le programme de la Troïka se résume à une confiscation des dépôts. L’exemple le plus récent de ce genre de mesure est le Zimbabwe en 2008, avec la confiscation de comptes en devises (mystérieusement, le FMI avait critiqué cela à l’époque). Il y a eu d’autres exemples dans des situations de crise extrêmes en Europe et en Amérique latine, qui n’ont fait qu’empirer les choses et créé une profonde méfiance envers les banques pour des générations.

Ce programme a surpris même les critiques les plus virulents de l’euro. Ne pas contribuer à la panique bancaire est l’enseignement le plus important de centaines d’années de décisions financières en temps de crise. Il ne semble pas avoir été assimilé par la Troïka. Toutes les implications de l’annonce de cette décision européenne sont difficiles à évaluer, mais les décideurs doivent rapidement la repenser. […]

Les États n’ont pas ménagé leur peine pour mettre en place de nouveaux plafonds d’assurance des dépôts en Europe. Ils sont harmonisés au sein de l’UE (et de l’AELE) et

visent à redonner confiance aux déposants, tout en essayant de limiter les risques d’aléa moral. Des efforts considérables ont été déployés par les assureurs des dépôts pour sensibiliser à ces plafonds. Toute mesure qui réduit la crédibilité de ces derniers risque de créer une panique bancaire dans d’autres pays dont les secteurs bancaires sont en difficulté et les crédits souverains, mal notés.

Le processus de Bâle tente de réduire le recours au refinancement interbancaire à court terme au bénéfice du financement de détail, dans le but d’améliorer les perspectives de stabilité financière. Les dépôts sont actuellement très recherchés. Ainsi, la stabilité relative du secteur bancaire italien reflète en partie la capacité des banques italiennes à augmenter leur base de financement par la collecte de dépôts au niveau national. Pénaliser les petits déposants va à l’encontre de ces efforts.

Les restrictions de flux de capitaux perpétuent les déséquilibres de la balance des paiements, sapent la confiance des acteurs et peuvent provoquer et encourager des mesures similaires dans d’autres pays.

De sérieux problèmes avec les bilans des banques dans certains grands États de l’UE existent, et pourraient justifier un recours à un règlement ordonné à l’avenir. Il est naturel que l’approche chypriote soit utilisée comme indicateur de ce qui pourrait arriver ailleurs : la confiscation des dépôts. C’est primordial, car parmi les obstacles au projet d’union bancaire, il y a la nature même de l'assurance-dépôt et la question de qui doit en assumer les coûts. Le précédent créé ici rendra la réalisation de ce projet encore plus difficile. La confiance dans le système financier repose sur les concepts élémentaires de caveat emptor pour les acteurs avertis, et de protection pour les autres. Les politiciens européens soutiennent fortement les efforts de l’OCDE pour améliorer l’éducation financière et la protection des consommateurs. Pourtant, le programme pour Chypre montre que l’Europe est prête à s’attaquer aux petits déposants, peu avertis, clients de banques qu’ils pensaient sûres.

Les banques d’importance systémique mondiale n’ont pas été restructurées pour séparer les instruments dérivés et les activités de marché et de titres, où devrait s’appliquer le principe caveat emptor, des activités traditionnelles de dépôt et de prêt, où les mesures de protection sont nombreuses. Davantage de volatilité peut mettre les grandes banques en danger par le biais d’appels de marge et de garanties, contaminant ensuite les activités bancaires traditionnelles si la crise venait à empirer. […]

*Ceci est un extrait de l’article « Cyprus: Further compressing the coiled spring » précédemment publié sur le blog OECD Insights, le 21 mars 2013, et disponible sur www.oecdinsights.org. Les opinions exprimées ici sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de l’OCDE ou de ses pays membres. Pour plus de détails, contacter Adrian Blundell-Wignall à l’OCDE.

Voir www.oecd.org/fr/pays/chypre/

Voir aussi www.oecd.org/fr/finances/

©L'Observateur de l'OCDE n° 295, T2 2013




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