Yuko Sakurai, une artiste dans le soleil levant

Yuko Sakurai appartient à cette nouvelle génération « mondiale » de peintres japonais de talent. Née à Tsuyama en 1970, Yuko Sakurai a vécu en Amérique du Nord et en Europe avant de s’installer à Paris. Sa peinture chaleureuse, riche, presque tactile, a reçu un accueil enthousiaste dans plusieurs grandes métropoles et a été exposée lors de la célèbre Biennale de Venise en 2011. Yuko Sakurai incarne un Japon détendu, aux influences enrichissantes, au sein d’un village mondial en pleine évolution. Dans cet entretien, elle livre quelques-unes de ses réflexions.

Yuko Sakurai : Le voyage est pour moi une source de vitalité, d’ouverture, de joie et de force, par les liens avec les gens, et une source d’enrichissement au contact de la nature. Voyager avive mes émotions, stimule tous mes sens, en m’apprenant même, d’un endroit à l’autre, d’où viennent les aliments, et me fait découvrir d’autres modes de vie grâce à la proximité avec des cultures différentes. J’ai du mal à prendre du recul sur moi-même si je reste sans bouger dans un milieu que j’aime ou que je connais déjà bien. Toujours est-il que mon port d’attache me tient à coeur, car il me permet de me ressourcer et de retrouver mon identité.

Je cherche à glaner autant d’informations que possible en parcourant le monde, mais j’ai aussi besoin de regagner mon port d’attache de temps à autre. Peut-être en raison de ma grande sensibilité.
Il m’est tout simplement impossible d’assimiler autant de choses si le voyage se prolonge. Tôt ou tard, j’ai envie de retrouver mon point d’ancrage pour digérer toutes les émotions que j’ai engrangées au passage et intériorisées. Pour citer Hamish Fulton, si je me souviens bien, quand on commence à voyager, on se sent de plus en plus petit, puis le monde devient de plus en plus grand. Je trouve que c’est une description magnifique. Le voyage a donc de fortes répercussions sur mon travail. En voyageant, j’accède à ma propre liberté et je peux m’exprimer de façon plus directe. Les émotions que fait naître le voyage se retrouvent dans mon travail. Et je vais vous dire une chose : je crée en gardant seulement les pensées positives. J’aime partager mes émotions et mes idées dans un sens positif. […]

Peter Lodemeyer : Cela signifie-t-il que l’art a pour vous une dimension éthique ? Y a-t-il un élément utopique dans votre travail ?

YS : Je ne parlerais pas d’éthique à propos de mes créations. Les principes éthiques et moraux sont importants pour nos vies, notre société, notre culture. Selon la culture dans laquelle on a grandi, les valeurs peuvent être différentes. Elles comptent beaucoup pour moi, mais elles n’entrent pas dans ma démarche artistique. Bien entendu, quand je m’exprime, c’est avec mon propre mode de pensée, mon propre système de valeurs, mais je n’en fais pas des thèmes de travail en tant que tels. Autrement dit, il n’y a pas de théorie utopique dans ce que je crée. Je ne suis pas une rêveuse. À travers mon art, j’ai envie de partager mes réflexions avec les gens. En tant qu’artiste, mon intention n’est pas de leur enseigner quelque chose ou de les éduquer. […]

PL : Votre œuvre renvoie à des endroits que vous avez visités. Elle est donc étroitement liée à des souvenirs. À quels genres de souvenirs faites-vous appel en travaillant ?

YS : Mon œuvre n’est pas nécessairement en rapport avec des souvenirs. Parfois, c’est comme si je tenais un journal. J’ai choisi des thèmes tirés de ma vie et de mon environnement quotidiens dans certains endroits pour exprimer mon vécu et mes impressions. Tsuyama, Heusden et Miami sont des villes où j’ai vécu ; elles ont influencé ma façon de vivre et ma production artistique. Même si je ne vis pas au Japon, Tsuyama reste la ville de mes parents. Je m’y rends systématiquement quand je vais au Japon. C’est là que sont mes racines et, au bout d’un moment, la tradition et la culture japonaises me manquent, au point que je ressens le besoin de renouer avec cette essence première. En quelque sorte, j’y retourne pour recharger mes batteries. Lorsque je rentre en Europe, mon travail est habité par Tsuyama. Tsuyama, Heusden et Miami sont devenues pour moi des œuvres fondatrices. Par elles, je maintiens véritablement un lien avec ces lieux. Mes souvenirs sont faits de passion, d’enthousiasme et de fascination. Mes émotions viennent du contact avec l’eau et la terre, du toucher, de l’ambiance créée par le ciel et le soleil. Je perçois le génie d’un lieu avec tous mes sens. Lorsque j’atteins la source d’un cours d’eau ou un sommet élevé, un endroit peu fréquenté, un espace qui a conservé ses habitants ou une forêt profonde, je suis fascinée. J’ai le sentiment d’exister en me tenant à ces endroits. À Miami, par exemple, j’ai eu la chance de séjourner près de la plage, avec vue vers l’est sur l’océan Atlantique. Chaque matin à l’aube, je pouvais percevoir les différences de couleurs du ciel, des nuages et des vagues. J’ai essayé de me concentrer sur ces nuances. Pendant trois mois, j’ai rarement manqué un lever de soleil. Cette expérience dans le temps a été extraordinaire. Je me disais toujours que l’occasion m’était peut-être donnée pour la dernière fois de voir une telle splendeur. De ces jours passés au croisement de la 69e et Collins Avenue, j’ai tiré 55 levers de soleil. Parfois, mes travaux ont été inspirés par des villes comme Bruxelles, Gand, Cologne et Paris. Ce sont des souvenirs de mes rencontres avec des personnes  dans ces villes qui m’ont marquée. Je ne transcris pas mes expériences par des mots dans un carnet. Je les exprime simplement dans mes créations pour les garder en mémoire. […]

Extrait d’un entretien avec Peter Lodermeyer (lodermeyer.com), réalisé en juin 2009 à Venise. Publié dans Personal structures-Time-Space-Existence, édité par Peter Lodermeyer.
Reproduction autorisée par Yuko Sakurai et Peter Lodermeyer. La version intégrale est disponible sur www.observateurocde.org

Des travaux de Yuko Sakurai seront exposés au Centre de conférences de l’OCDE, à Paris, en avril et mai 2014, grâce à l’ALORA, Association de loisirs, rencontres et ateliers destinés au personnel de l’Organisation, pour marquer le 50e anniversaire de l’adhésion du Japon à l’OCDE.

Voir www.yukosakurai.com

©L'Observateur de l'OCDE n° 298, T1 2014




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier en anglais par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016