Réflexions sur le Japon : une histoire d’innovation

©David Rooney

Pour rester parmi les plus modernes et productives du monde, les industries japonaises ont besoin d’accéder aux connaissances, à la technologie, aux compétences et aux ressources d’autres pays.

Mon premier contact avec le Japon remonte à 1989. Je m’y étais rendu pour collecter des données en vue d’une étude comparative entre la productivité du Japon et celle des États-Unis et de l’Allemagne. À l’époque, il fallait 18 heures pour relier Amsterdam à Narita via Anchorage. Je suis resté plusieurs semaines dans une petite maison dans le quartier de Shinjuku à Tokyo, partageant mon quotidien avec des enseignants américains et d’autres étrangers, dormant sur des tatamis et prenant mes repas dans ces restaurants japonais où les plats – alléchants et délicieux ! – sont reproduits en plastique et présentés en vitrine pour faciliter le choix. En pleine expansion, le Japon enregistrait alors 4 à 5 % de croissance du PIB par an.

À l’époque, de nombreux ouvrages paraissaient aux États-Unis sur la solide performance économique du Japon et la menace qu’elle représentait pour l’économie américaine – par exemple le best-seller Made in America (1989). Les industries japonaises, et en particulier l’électronique, l’automobile et la sidérurgie, comptaient parmi les plus modernes et les plus productives du monde grâce à leur stratégie d’exportation, d’exploitation des technologies modernes et d’innovation constante dans les produits et les processus. En revanche, dans de nombreux secteurs de services et de nombreuses industries centrées sur le marché national, le Japon était très loin derrière les États-Unis et l’Allemagne. Hier comme aujourd’hui, il y avait d’importantes différences de productivité entre les secteurs japonais ouverts au commerce international et exposés à la concurrence étrangère, et ceux qui ne l’étaient pas.

Je suis retourné plus longuement au Japon en 1991, passant près de six mois sur le nouveau campus de Fujisawa à l’Université de Keio, près de Tokyo, où l’on rencontrait très peu d’étrangers. J’ai poursuivi mes travaux sur la productivité japonaise et me suis familiarisé davantage avec la vie à Tokyo, qui demeure l’une de mes villes préférées, et pas seulement pour son impressionnante culture culinaire. L’économie japonaise avait déjà commencé à faiblir, et elle allait connaître plus de vingt ans de croissance paresseuse. Bill Emmott, qui allait devenir rédacteur en chef de The Economist, avait prédit les futures difficultés du pays dans son best-seller The Sun Also Sets.

Depuis mon arrivée à l’OCDE en 1994, je suis régulièrement retourné au Japon. Certes, il y a plus d’étrangers à Tokyo aujourd’hui qu’au début des années 1990, et la ville est devenue plus accessible pour des non-initiés. Mais plusieurs études de l’OCDE le montrent : par rapport à la plupart des pays avancés, l’économie japonaise reste parmi les moins ouvertes sur l’international, avec de faibles niveaux de coopération scientifique et technologique internationale, de migration internationale, y compris pour la main-d’œuvre hautement qualifiée, et d’investissements direct étranger. Cela est inquiétant car, comme le signalent plusieurs rapports de l’OCDE, le Japon a de plus en plus besoin d’accéder aux connaissances, à la technologie, aux compétences et aux ressources d’autres pays. Même pour une économie de la taille du Japon, 90 % de la création de connaissance provient de l’étranger et, dans un monde où l’innovation se fait plus complexe et plus chère, accéder aux savoirs étrangers et travailler avec des partenaires revêt une importance croissante. Pour certains, la relative insularité économique du Japon n’est pas sans rappeler le syndrome des Galápagos. En effet, de nombreux produits et services japonais sont hautement sophistiqués, mais n’ont que peu de succès sur le marché international.

Si, pendant les trente années qui ont suivi l’adhésion du Japon à l’OCDE, la croissance du pays a été rapide, elle a été limitée voire inexistante depuis le début des années 1990, et n’a montré aucun des signes de dynamisme observés dans plusieurs autres pays asiatiques. Il semblerait que cette longue et difficile période soit maintenant révolue, et que les entreprises japonaises aient retrouvé leur dynamisme, avec de nombreuses créations de start-up à Tokyo et ailleurs. Si cette tendance se confirme, le Japon pourrait devenir une économie plus créative, dynamique et entrepreneuriale. Le pays a tant à offrir au monde, dans le domaine de la robotique ou dans l’utilisation des données massives, par exemple. Ouvrir davantage l’économie aux connaissances, aux technologies, aux compétences, au commerce et aux investissements directs étrangers ne peut qu’être profitable, au Japon et à nous tous. Il ne me reste plus qu’à souhaiter un joyeux cinquantenaire au Japon!

Dertouzos, Michael L., Richard K. Lester et Robert M. Solow (1989), Made In America: Regaining the Productive Edge, MIT Press.

Emmott, Bill (1989), The Sun Also Sets: The Limits to Japan’s Economic Power, Times Books, New York, Simon & Schuster, Londres.

Voir www.oecd.org/fr/japon

Voir aussi www.oecd.org/fr/innovation

©L'Observateur de l'OCDE n° 298, T1 2014




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