Le Japon et l’OCDE : l’aube d’une ère mondiale

Haguiwara Toru et Thorkil Kristensen, signature du Traité de Protocole d’accord sur l’adhésion à l’OCDE ©OCDE

L’adhésion du Japon à l’OCDE a marqué le couronnement des efforts du pays pour se réintégrer à la communauté internationale après la Seconde Guerre mondiale, et contribué à rendre l’Organisation mondiale plutôt qu’européenne. Mais dans le contexte tendu de l’époque, cette adhésion n’allait pas de soi.

Le Japon a rejoint l’OCDE le 28 avril 1964, devenant le 21e membre de l’Organisation et le premier pays asiatique à l’intégrer. Alors, la Guerre Froide battait son plein, et les présidents américains Eisenhower et Kennedy voulaient voir le Japon étroitement lié, politiquement et économiquement, aux pays s’opposant à l’Union soviétique et à la Chine, considérés comme une menace. De son côté, le Premier ministre japonais Hyato Ikeda soulignait sans cesse la nécessité de se rapprocher de l’Europe afin d’accompagner la relation déjà solide du Japon avec les États-Unis : « trois piliers » pour soutenir le monde libre, passant par un objectif sécuritaire, une influence accrue sur la coordination internationale des politiques économiques, notamment concernant les échanges, une réaffirmation plus franche du statut international du Japon et un apprentissage stratégique renforcé.

Plusieurs raisons ont motivé la décision du Japon d’adhérer à l’OCDE, et elles trouvaient un écho dans d’autres pays de l’Organisation : désir d’appartenir au camp occidental, opposé au communisme ; possibilité d’accéder à d’autres marchés ; capacité accrue, grâce à cette adhésion, à coordonner les politiques économiques à l’échelle internationale. Accueillir le Japon était aussi un moyen de le convaincre d’intensifier son effort d’aide. Derrière la proposition d’Eisenhower de réorganiser l’OECE se cachait le souhait que les États-Unis, le Canada et le Japon puissent en devenir membres à part entière. L’administration américaine était néanmoins consciente que l’arrivée du Japon ne ferait pas l’unanimité. Au Japon, seul le Parti socialiste, qui considérait cette adhésion comme un geste anti-communiste éloignant le pays de l’URSS et de la Chine, était opposé à l’adhésion.


Le Premier ministre japonais Shinzo Abe avec le Secrétaire général de l’OCDE Angel Gurría à la résidence officielle du Premier ministre à Tokyo, le 24 avril 2013

Néanmoins, le passé récent et les différends commerciaux incessants ne facilitaient pas le projet. Ainsi, lors de discussions bilatérales, le Chancelier de l’Échiquier britannique Derick Heathcoat-Amory estimait que la question du Japon était « quelque peu délicate » et que l’entrée du pays dans une « organisation européenne » compliquerait les échanges. Le ministre allemand de l’Économie Ludwig Erhard soulignait, quant à lui, que les pays européens ne pouvaient s’accorder sur la façon de traiter avec le Japon dans les questions relatives aux échanges et à l’adhésion. Parallèlement, le processus de transformation de l’OECE en OCDE était déjà laborieux et mouvementé, rencontrant l’opposition de certains pays européens, au point que le projet de nouvelle Convention de l’OCDE ne fut pas rédigé au Siège mais dans un hôtel parisien, le Majestic. Au terme de nombreuses discussions bilatérales informelles, l’administration américaine accepta de ne pas insister pour une pleine adhésion du Japon à l’OCDE dès sa création.

Une solution est envisagée pour préparer l’entrée du Japon : le pays serait membre du Groupe d'aide au développement (GAD), créé le 13 janvier 1960 pour promouvoir l’aide officielle aux pays peu développés. La création du GAD avait été proposée par le sous-secrétaire d’État américain Douglas Dillon à la réunion au sommet de décembre 1959 entre les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne de l’Ouest. À l’origine, ce groupe ne faisait pas partie de l’OECE, et seuls les principaux donneurs liés à l’OECE pouvaient en être membres. Ce groupe restreint n’eut pas de difficulté à accepter la proposition des États-Unis d’intégrer le Japon. À la naissance officielle de l’OCDE en 1961, le GAD devint CAD (Comité d'aide au développement).

Dans les années 1961-1962, les consultations avec les gouvernements d’Allemagne de l’Ouest, du Royaume-Uni et de France, ainsi qu’avec le Secrétariat de l’OCDE, sous l’égide de l’administration Kennedy, lancent la deuxième phase de l’adhésion du Japon. De fait, prolongeant l’action du Président Eisenhower, Kennedy a beaucoup fait avancer l’adhésion du Japon. Comme l’indiquent les mémos de l’époque, le Président américain s’était exprimé en faveur de cette adhésion juste après son arrivée au pouvoir en janvier 1961, avant même son discours
de mars sur la ratification de la Convention de l’OCDE. Avant d’être assassiné en novembre 1963, il aura au moins eu la satisfaction de voir le Japon signer une invitation officielle à rejoindre l’Organisation cette même année.

Si le processus d’adhésion du Japon fut aussi long, c’est aussi que la Convention ne définissait en rien les étapes de l’adhésion à la nouvelle organisation. Contrairement à ce qui est aujourd’hui courant, il n’existait alors aucun « acquis », aucune feuille de route. Les négociations portèrent essentiellement sur les réserves du Japon vis-à-vis des Codes de libération de l’OCDE, qui sont toujours au cœur des accords et activités connexes de l’OCDE.

En particulier, il était demandé au Japon de limiter son recours à des instruments de politique industrielle (soutien au secteur maritime, utilisation des lois sur les capitaux étrangers et le contrôle des changes de façon restrictive pour limiter les importations industrielles, par exemple). L’aide du Japon au secteur maritime et à celui de la construction navale posait un problème d’autant plus grand qu’à l’époque, le pays était en forte concurrence avec les membres de la Communauté économique européenne. Les négociateurs japonais résistèrent tant à cette pression, arguant que les pays européens étaient en train d’augmenter leurs subventions aux entreprises nationales de construction maritime, de moins en moins compétitives, que l’adhésion semblait devoir être retardée. Les choses se sont par la suite arrangées.

L’adhésion du Japon a fait de l’OCDE une organisation plus mondiale. En tant que première économie asiatique à connaître une croissance économique rapide et importante, le Japon a, pendant 50 ans, incarné la perspective « Asie Pacifique » dans une organisation très portée sur l’Atlantique. Depuis, d’autres économies d’Asie de l’Est prospèrent, mais le Japon reste une source d’inspiration pour le reste du monde. Il célèbrera ce 50e anniversaire en promouvant activement le nouveau Programme régional de l’OCDE pour l'Asie du Sud-Est, visant à renforcer les liens avec cette région pleine d’avenir.

Références

Carroll, Peter, A. Kellow, (2011), The OECD: A Study in Organisational Adaptation, Edward Elgar, Cheltenham.

Clarke, Rory, Lyndon Thompson (2011), « L’OCDE, chronique d’une naissance mouvementée », L’Annuel de l’OCDE 2011.

The Foreign Affairs Oral History Collection for Diplomatic Studies and Training (1987), « Interview with C. Douglas Dillon ».

Département d’État des États-Unis 1959, « Memorandum of Conversation, Bonn, 11 December 1959 », document n° 85, dans Foreign relations of the United States, 1958-1960, Western European integration and security, Canada, Volume VII, Part 1.

Département d’État des États-Unis 1959, « Memorandum of Conversation, Bonn, 11 December 1959 », document n° 96, dans Foreign relations of the United States, 1958-1960, Western European integration and security, Canada, Volume VII, Part 1.

Iwanaga, Kazuki (2000), « Europe in Japan’s Foreign Policy », dans Edstrom, A. (éd.), The Japanese and Europe: Images and Perceptions, Richmond, Japan Library, Curzon Press.

Shimomura, Tetsuo (1964) « OECD kamei to Nihon keizai, Nihon Keizai Ch¯o sa Ky¯o gikai cho », Keizai, Tokyo.

©L'Observateur de l'OCDE n° 298, T1 2014




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