« Cool Japan » : un nouveau Japon entreprenant ?

©Reuters

Le Japon est peut-être à l’orée d’une nouvelle vague d’entrepreneuriat « cool », qui pourrait faire des industries créatives du pays une nouvelle source de croissance.

À peine sorti des cendres de la Deuxième Guerre mondiale, le Japon est devenu une superpuissance économique grâce à l’énergie de brillants entrepreneurs comme Konosuke Matsushita (Panasonic), Akio Morita (Sony) et Kiichiro Toyoda (Toyota). Ils ont bénéficié pour cela de politiques gouvernementales favorables, d’une main-d’œuvre éduquée et zélée, et d’un système financier qui a su mobiliser l’épargne nationale dans une perspective mondiale.

Quand la crise asiatique le frappe au début des années 1990, le Japon n’est ni le premier ni le dernier pays à pâtir des emballements de l’économie. Mais avec l’éclatement de la bulle, qui ouvre une période de morosité économique, de nombreux aspects des politiques menées jusqu’alors avec succès sont remis en question. L’OCDE et d’autres organisations proposent des agendas de réforme pour revitaliser l’économie, notamment à travers l’entrepreneuriat et l’innovation.

Malgré les programmes successifs, l’effort apparaît insuffisant, les entreprises japonaises d’électronique et des autres secteurs souffrant d’une concurrence toujours plus rude sur les marchés mondiaux. La presse se fait l’écho presque quotidiennement des déboires des fleurons de l’industrie comme Sony et Nintendo.

Pourtant, dans l’ombre, des champions plus discrets s’activent, qu’on aurait tort de méconnaître. Des fabricants de composants high-tech prospèrent dans des marchés de niche. S’ils passent inaperçus, c’est que leurs produits ne portent pas de marques connues et ne sont pas hautement visibles. Mais sans eux, l’industrie japonaise ne serait pas ce qu’elle est.

Ainsi, on estime que plus de la moitié des pièces de l’iPhone 5 (capacitateurs, transistors et écrans à cristaux liquides) sont de fabrication japonaise. Pour ses lignes d’aéronautique commerciale et de défense, l’avionneur Boeing achète des pièces et composants à 65 entreprises japonaises.

Pour « invisibles » qu’ils soient, ces champions cachés sont indispensables à l’économie japonaise, et sont aussi des maillons essentiels des chaînes d’approvisionnement industrielles mondiales. Ils nous rappellent l’importance cruciale de l’industrie dans nos économies modernes, et expliquent en partie pourquoi le Japon demeure un leader mondial de l’industrie.

Ils vont aussi à l’encontre du reproche d’aversion au risque souvent adressé à la jeunesse japonaise.

Contredisant l’image d’une « génération perdue », plus de nouveaux entrepreneurs qu’on ne croirait sont apparus. Masayoshi Son a fait de Softbank la deuxième capitalisation boursière de la Bourse de Tokyo, derrière Toyota. Dans le monde de la mode, Uniqlo, la marque de Tadashi Yanai, se taille un beau succès sur le marché
des vêtements de loisir en Europe, en Amérique du Nord et dans les pays asiatiques émergents. En gastronomie, des chefs japonais comme Nobu et Okuda créent l’événement en renouvelant la palette des saveurs. Quant à Hiroshi Mikitani, sa société Rakuten est un leader mondial du commerce électronique.

Rakuten, qui signifie « optimisme » en japonais, devrait être la devise de tout entrepreneur. Hiroshi Mikitani, Miki pour ses collègues, est un personnage hors normes qui a opté pour l’anglais comme langue de travail dans tout son groupe, même dans les bureaux de Rakuten à Tokyo. Jusqu’en 1995, Mikitani avait un emploi stable à la Banque industrielle du Japon. On dit que c’est le tremblement de terre de Kobe qui l’a poussé à se lancer dans la création d’entreprise.

Comme pour prouver que le climat mondial actuel d’incertitude pousse davantage à prendre des risques qu’à les éviter, un nombre croissant de jeunes Japonais se lancent dans l’aventure de l’entrepreneuriat. Ils bénéficient pour cela des écosystèmes offerts par des incubateurs tels que Samurai Startup Island et Open Network Labs. Il existe de belles réussites comme celle de Gree, plateforme de jeu en ligne créée par Yoshikazu Tanaka, milliardaire autodidacte surnommé le « Zuckerberg japonais », d’après le fondateur de Facebook. Des start-ups japonaises trouvent à se financer auprès d’investisseurs étrangers.

Ce renouveau de la confiance entrepreneuriale est bien décrit par Tadao Ohnaka, président de la société informatique Langate : « Vu de l’étranger, le Japon donne peut-être l’impression d’être enlisé dans la routine, mais dans le pays on voit émerger une communauté de jeunes très actifs dans la vie économique. Nous allons assister à la fin de l’économie de l’après-guerre et à l’avènement d’un système entièrement nouveau. »

Le retour au pouvoir du Premier ministre Shinzo Abe et son « Abenomie » ont insufflé un regain de confiance et d’optimisme dans l’économie. La stratégie « Cool Japan », lancée par le gouvernement pour promouvoir les industries créatives (manga, animation, J-pop, cinéma, mode, architecture, jeu vidéo et gastronomie) est aussi très prometteuse. Soutenue par le Fonds Cool Japan, cette initiative vise à aider des petites entreprises des industries créatives à accéder aux marchés mondiaux.

Pour autant, l’Abenomie devrait chercher à stimuler davantage l’entrepreneuriat pour en assurer la survie. Il serait aussi très utile de favoriser la participation des femmes à l’économie. Comme l’affirmait récemment Shinzo Abe, « la libération du potentiel des femmes est une nécessité absolue pour la poursuite de la croissance au Japon ». M. Abe pourrait ajouter à sa liste la question des migrations : comme l’ont montré des recherches de l’OCDE, les migrations peuvent doper l’entrepreneuriat, particulièrement dans le domaine des hautes technologies.

Plus important, la politique en direction des industries créatives et de l’entrepreneuriat « cool » doit être suivie dans le temps, afin que les succès d’hier trouvent leur prolongement grâce à l’optimisme nouveau d’aujourd’hui. Comme pendant le miracle économique des années 1960 et 1970, « Cool Japan » pourrait devenir un modèle pour les décideurs politiques du monde entier.

*John West a travaillé pour l’OCDE à Paris de 1986 à 2008, et pour l’Institut de la Banque asiatique de développement à Tokyo de 2009 à 2011.

Références

Abe, Shinzo (2013), « Unleashing the Power of ‘Womenomics’ », dans Wall Street Journal, 
25 septembre 2013, New York

Cool Japan/Creative Industries Policy, ministère de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (MITI), Japon.

Ohnaka, Tadao (2002), « The Return of Entrepreneurship to Japan », dans Miyakodayori 34, Research Institute of Economy, Trade and Industry (RIETI), Japon, avril

West, John, « La révolution de l’information en Asie », L’Observateur de l’OCDE n° 293, Q4 2012,

Cool Japan/Creative industries Policy. Ministry of Economy, Trade and Industry, Japan - See more at: http://www.oecdobserver.org/news/fullstory.php/aid/4327/_93Cool_Japan_94:_An_enterprising_new_model__.html#sthash.TQKXk9Ip.dpuf

©L'Observateur de l'OCDE n° 298, T1 2014




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Edition en ligne
Editions précédentes

Ne manquez pas

  • G20: « Le temps est venu d’accroître les dépenses publiques » (Le Monde)
  • En France, les inégalités salariales se réduisent chaque année. Les salaires des femmes cadres de moins de 30 ans sont « seulement » inférieurs de 5 % à celui des hommes, selon l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) dans une étude publiée en mars 2015.Les réseaux féminins ont-ils encore un rôle à jouer dans le monde du travail ? (Le Monde)
  • Pourquoi les fils d’immigrés ne réussissent-ils pas à l’école aussi bien que leurs sœurs? Un article du journal Le Monde.
  • L'intégration rapide des réfugiés est la clé de la croissance économique en Europe, selon le FMI et l'OCDE, présents à Davos, le forum économique mondial qui se déroule du 20 au 23 janvier. Lire l'article du Monde ici.

  • Expliquez-nous... l'OCDE par FranceInfo
  • "Nous avançons à une vitesse d'escargot" sur le climat, estime Ban Ki-moon. Le secrétaire général des Nations Unies confie au journal Le Monde son optimisme sur la conclusion d’un accord international permettant de contenir le réchauffement en cours, en dépit des obstacles.
  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2016