Le gaz, carburant de la compétitivité

Cliquez pour agrandir

Toujours sensible, la question stratégique de l’énergie deviendrait-elle brûlante ? Les écarts de prix importants et persistants observés entre les régions, auxquels il faut ajouter le maintien du prix du baril à son plus haut niveau – une tendance inédite sur les marchés – ne sont pas pour rassurer les pouvoirs publics. 

La révolution du gaz de schiste a fait chuter les prix du gaz naturel aux États-Unis, stimulant la compétitivité industrielle et économique du pays et ravivant ses espoirs de reprise économique durable sur l’assise du secteur manufacturier. Inversement, la hausse des prix de l’énergie en Europe et dans certaines parties d’Asie, notamment au Japon, fait figure d’alarme, et les hommes politiques appellent à des actions urgentes pour empêcher la mort de leurs industries historiques. Ces espérances et ces craintes sont-elles justifiées ?

Les conclusions d’une nouvelle analyse de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), parue dans l’édition 2013 du World Energy Outlook (WEO), suggèrent que les évolutions de la compétitivité énergétique pourraient en effet radicalement modifier les tendances en matière d’investissement, de production, d’emploi et d’échanges. Dans la plupart des secteurs et des pays, l’énergie joue un rôle secondaire dans la compétitivité. Mais pour certaines industries énergivores – chimie, raffinage, sidérurgie, papier, ciment, verre, aluminium –, son coût peut être déterminant : les différences tarifaires entre régions peuvent se répercuter sur les marges d’exploitation et sur les retours sur investissement potentiels, en particulier lorsque la production s’écoule facilement sur le marché international. Si des facteurs comme les coûts de main-d’oeuvre, du capital et des matières premières restent importants, les industries énergivores tendent cependant à migrer là où l’énergie est la moins chère.

Depuis quelques années, les écarts de prix du gaz naturel entre les différentes régions ne cessent de gonfler, sous l’effet combiné de la baisse des prix en Amérique du Nord favorisée par l’essor de la production de gaz de schiste, et de la tendance inverse en Europe et en Asie, où les prix du gaz restent largement indexés sur ceux, très élevés, du pétrole. À la mi-2012, l’Europe payait son gaz importé cinq fois plus cher que les États-Unis, et le Japon devait même débourser huit fois plus. Si, depuis, les prix américains sont repartis à la hausse, ils demeurent trois fois plus bas qu’en Europe et près de cinq fois plus bas qu’au Japon. Comme la plupart des centrales sont alimentées au gaz, ces différences se retrouvent au niveau des prix régionaux de l’électricité, environ deux fois plus élevés au Japon, en Europe et en Chine qu’aux États-Unis. Dans le scénario central du WEO, l’AIE prévoit une relative convergence des prix du gaz dans les années à venir, même si les écarts devraient rester substantiels jusqu’en 2035, les différences de prix de l’électricité restant stables. Le problème actuel est donc structurel et non ponctuel.

Ces divergences de prix semblent déjà influer sur les investissements dans les capacités (notamment dans le secteur pétrochimique), une tendance qui, selon notre analyse, devrait se poursuivre au cours des 20 prochaines années. Sous l’impulsion d’une croissance forte de la demande intérieure de biens énergivores, la production, et donc les exportations, de beaucoup d’économies émergentes asiatiques devraient exploser. Mais les coûts relatifs de l’énergie auront un effet plus marquant ailleurs, par exemple aux États-Unis, où la part des exportations mondiales de biens énergivores devrait augmenter, – illustration claire du lien entre bas prix de l’énergie et perspectives industrielles. A contrario, la part des exportations de l’Union européenne et du Japon devrait s’amenuiser – jusqu’à perdre au total un tiers de sa valeur actuelle. De telles modifications de la compétitivité industrielle peuvent avoir des répercussions notables sur le reste de l’économie. Si les coûts industriels sont réduits, les prix des intrants sont plus bas dans d’autres secteurs d’activité, donc les échanges et les recettes augmentent.

Un regain d’énergie pour l’économie Heureusement, les moyens d’action ne manquent pas pour renforcer la compétitivité énergétique, qu’il s’agisse de pousser les prix à la baisse ou de limiter les effets de leur hausse. Le défi est d’identifier des solutions qui augmentent la compétitivité énergétique, ou du moins atténuent l’impact des disparités tarifaires, sans infléchir le cap en matière de sécurité énergétique et d’environnement. Améliorer l’efficacité énergétique demeure la priorité absolue. En agissant en ce sens, on réduit non seulement les coûts supportés par l’industrie, mais aussi l’impact des prix de l’énergie sur les budgets des ménages (la part de l’énergie y est particulièrement élevée dans l’UE) et sur les dépenses d’importation (au Japon, la part des importations d’énergie dans le PIB a spectaculairement augmenté). Toutefois, pour que ces gains d’efficacité s’étendent à toute l’économie, il faut lever les obstacles aux investissements dans l’efficacité énergétique, à commencer par les subventions à la consommation d’énergies fossiles, dont l’AIE estime qu’elles ont atteint 544 milliards USD dans le monde en 2012.

Cliquez pour agrandir

La compétitivité énergétique peut aussi venir du développement de sources d’énergie nationales, à même de satisfaire la demande intérieure à des coûts inférieurs. Dans plusieurs régions, notamment certaines parties de l’Europe, la Chine et l’Amérique latine, des pays pourraient s’inspirer, du moins en partie, du succès américain grâce à leurs ressources gazières et pétrolières non conventionnelles. Cependant, on sait encore peu de choses sur la qualité de ces ressources et le coût de leur exploitation. En outre, les États ne peuvent compter sur une production à grande échelle avant d’aplanir certains obstacles techniques et réglementaires. Le récent rapport spécial du WEO intitulé « Des règles d’or pour un âge d’or du gaz » présente les mesures qu’ils pourraient appliquer pour atteindre cet objectif tout en apaisant les inquiétudes légitimes du public au sujet des impacts environnementaux potentiels.

D’autres sources à faible intensité de carbone, comme le nucléaire et les énergies renouvelables, peuvent aussi soutenir la compétitivité énergétique en même temps que les objectifs liés au changement climatique. L’édition 2014 du WEO, à paraître en novembre, comprendra une analyse approfondie des perspectives de l’énergie nucléaire. Les gouvernements doivent être vigilants lorsqu’ils conçoivent des programmes de subvention aux énergies renouvelables (ces subventions ont dépassé 100 milliards USD en 2012). Plus ces énergies deviennent intrinsèquement compétitives, plus il convient d’adapter les programmes pour récolter tous les bénéfices de ces énergies sans imposer de charge excessive à ceux qui supportent les surcoûts.

Enfin, réduire au minimum les coûts de l’énergie suppose des marchés efficients et concurrentiels. Dans beaucoup de pays, les réformes de libéralisation visant à favoriser la concurrence sur les marchés de gros et de détail du gaz et de l’électricité sont loin d’être terminées – d’où une allocation inefficiente des ressources et des prix plus élevés pour les utilisateurs finaux. Sur ce terrain, l’Europe, et surtout l’Asie, pourraient doper leur compétitivité énergétique en renégociant les modalités de tarification des contrats existants et à venir d’importation de gaz naturel.

On retiendra de ce panorama que les choix de politique énergétique, qui peuvent tout autant stimuler la croissance économique que la freiner, continueront d’être aussi déterminants dans les pays développés que sur les marchés émergents. En faisant les bons choix, les gouvernements s’assureront que des prix de l’énergie relativement élevés n’entraînent pas nécessairement des coûts énergétiques importants pour les consommateurs ou les économies nationales. Pour favoriser la compétitivité internationale de leurs entreprises tout en garantissant des services énergétiques abordables aux foyers, ils doivent soutenir l’investissement dans l’efficacité énergétique, promouvoir la diversification des sources au profit des moins coûteuses et développer des marchés de l’énergie transparents, libres et ouverts.

Références

AIE (2013), World Energy Outlook, Éditions OCDE

OCDE (2012), « L’efficacité énergétique, une vraie alternative », L’Observateur de l’OCDE n° 293, T4  

© L’Observateur de l’OCDE n° 297 T4 2013




Données économiques

Courriel gratuit

Recevez les dernières nouvelles de l’OCDE :

Flux Twitter

Abonnez-vous dès maintenant

Pour recevoir notre édition papier par courrier


Abonnez-vous dès maintenant
Edition en ligne
Edition précédente

Ne manquez pas

  • La France est "l'un des pays où l'anxiété en classe est la plus fortement ressentie" explique Eric Charbonnier, analyste à l'OCDE.
  • Après le vote des mesures sociales demandées par l'Union européenne et le FMI, prévu pour le 22 juillet au soir, le gouvernement grec "va reprendre immédiatement les négociations avec les institutions, UE, BCE et FMI, qui doivent durer jusqu'au 20 août au plus tard".
  • Peut-on réduire l'immigration légale? Le député français de l’Yonne Guillaume Larrivé, membre de l'opposition, a proposé que les parlementaires fixent des plafonds d’immigration annuels. Thomas Liebig, spécialiste des migrations internationales à l’OCDE, analyse cette proposition pour le journal La Croix.
  • Véhicules « caillassés », retournés, vandalisés, bagarres, embuscades pour « coincer » des chauffeurs UberPop… depuis quelques jours, la grogne des artisans taxis prend de l’ampleur. Le Monde vous explique l'actuelle grève des chauffeurs de taxi en 3 points.
  • Le nombre de chômeurs devrait baisser à partir de cet été, selon l'Unédic, qui estime que plus de 90.000 devraient quitter les listes de Pôle emploi d'ici à fin 2016. Mais les travailleurs précaires devraient être plus nombreux. A lire dans le JDD.
  • "Les 40% les plus pauvres, les classes moyennes, manquent de moyens pour investir dans le capital humain", explique à L'Express l'économiste Michael Förster, spécialiste des inégalités à l'OCDE.
  • Alors que la FIFA est secouée par un scandale financier de grande ampleur, des sponsors tels que Coca-Cola et Visa remettent en question leur soutien au vu du décès de nombreux travailleurs sur les chantiers qataris du Mondial de 2022. A lire dans Libération.
  • La lutte contre le travail au noir franchit un nouveau seuil. Selon le bilan 2014 publié par Les Echos, le montant total des redressements imposés par les Urssaf pour « travail dissimulé » s’est élevé à 401 millions d’euros, contre 320 millions l’année précédente.
  • Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon rallie le soutien de l’OCDE: « 2015 est une année des plus cruciales pour l’humanité ».
  • Si la croissance française a augmenté de 0,6% au premier trimestre 2015, cela signifie-t-il pour autant que le pays est définitivement sur la voie de la reprise ? Explications avec Le Figaro.
  • growth in Fr
  • Il y a 70 ans, la Sécurité Sociale était mise en place en France. Quel bilan peut-on en tirer aujourd'hui?
  • L'OCDE estime l'effet du dérèglement climatique à -1.5% de PIB mondial d'ici 2060. A lire dans l'Opinion.
  • Le défi de l'eau rattrape les villes Dans les agglomérations des pays développés l'abondance et la qualité de la ressource ne peuvent plus être tenus pour des acquis selon Les Echos.
  • L'OCDE exhorte le Japon à favoriser le travail des femmes pour relancer l'activité (Les Echos)
  • #OCDE360: Emploi, éducation, pauvreté, croissance verte...Quel classement pour votre pays?
  • Un plus grand accès à la chirurgie dans les pays en voie de développement pourrait éviter le décès annuel de 1,5 millions de personnes, selon une nouvelle étude publiée par le Groupe de la Banque mondiale.
  • Rana Plaza
  • L’Assemblée nationale examine ce lundi 30 mars une proposition de loi visant à obliger les entreprises françaises à s’assurer de la conformité de leurs sous-traitants en matière de droits de l’homme et d’environnement. A lire sur Le Monde.
  • L'année 2015 sera celle de la hausse du pouvoir d'achat d'après le Figaro économie.
  • Bercy et Bruxelles déclarent la guerre à l'optimisation fiscale, selon le JDD qui annonce que le ministère de l'Economie est sur le point de dévoiler une liste d'une vingtaine de schémas fiscaux jugés non conformes.
  • Entretien avec Eric Charbonnier, expert éducation de l'OCDE, qui dresse un bilan mitigé de la réforme de l'Education présentée par la Ministre Najat Vallaud-Belkacem. Article d'Atlantico.
  • Découvrez les gagnants du concours #JeVoisChaqueJour de la Banque Mondiale.
  • A l'école, les garçons restent moins performants que les filles. Un article à lire sur le site internet du journal Le Monde.
  • solar powered plane
  • L'avion du futur ? Ce tour du monde en avion à énergie solaire pourrait constituer une avancée significative en matière de lutte contre le réchauffement climatique.
  • Désindustrialisation et précarisation de l’emploi ne sont pas seulement le lot des ouvriers: l’atelier d’assemblage de moteurs où travaille Axelle (photo ci-dessus) emploie une forte proportion de femmes, souvent jeunes et intérimaires. Découvrez l’enquête photographique de Mediapart en cliquant sur l’image. © Raphaël Helle / Signatures / La France VUE D'ICI
  • Les energies renouvelables (ENR) sont à l'honneur. Compte tenu des objectifs en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre au niveau mondial, les ENR semblent avoir un avenir prometteur devant elles selon les Echos.
  • [Vidéo] Migrations internationales: un enjeu planétaire. Interview de Jean-Christophe DUMONT, Chef de la division des migrations internationales auprès de l'OCDE, auditionné par le Conseil Economique, Social et Environnemental.
  • Paris 2015 En vue de la conférence de décembre 2015 contre le changement climatique, le président français François Hollande est en visite officielle aux Philippines, pays qui subit déjà les conséquences de ce phénomène.
  • SwissLeaks: Pascal Saint-Amans, directeur du Centre de politique et d'administration fiscales de l'OCDE, analyse les réformes en cours pour lutter contre la fraude fiscale. Une interview à lire sur le site de L'Express.

Articles les plus lus

Blog OECD Insights

NOTE: Les articles signés expriment l’opinion de leurs auteurs
et pas nécessairement celle de l’OCDE ou de ses pays membres.

©Tous droits réservés. OCDE 2015